samedi, 15 décembre 2018
 

Les risques associés au surpeuplement des bases des Nations Unies au Soudan du Sud

JUBA - Depuis que les combats ont éclaté sur près de la moitié du territoire du Soudan du Sud, à la mi-décembre, au moins 75 000 personnes se sont réfugiées dans les enceintes des bases des Nations Unies en quête de sécurité et d’un abri. Plus de quatre mois plus tard, les affrontements entre les troupes gouvernementales et les forces loyales à l’ancien vice-président Riek Machar se poursuivent et les déplacés continuent de se presser aux portes des bases onusiennes.

En avril, quelque 20 000 personnes ont afflué à la base de Bentiu, dans l’État d’Unité, après avoir entendu la rumeur selon laquelle les forces de l’opposition perpétraient des meurtres ciblés de civils sur la base de leur appartenance ethnique depuis qu’elles avaient pris le contrôle de la ville.

« Les déplacés sont nombreux à dire qu’ils n’ont nulle part d’autre où aller », a dit à IRIN Toby Lanzer, le coordonnateur humanitaire des Nations Unies au Soudan du Sud, à la suite d’un récent voyage à Bentiu. La possibilité de trouver refuge dans les camps « donne de l’espoir aux civils qui sont coincés au mauvais endroit au mauvais moment ».

On craint toutefois que les risques du front ne soient simplement remplacés par d’autres. Le début de la saison des pluies pourrait en effet accélérer la propagation des maladies dans les camps surpeuplés. En avril, une attaque menée par des civils contre une enceinte des Nations Unies a fait des dizaines de morts et démontré que les bases onusiennes ne peuvent pas nécessairement protéger les civils contre les affrontements qu’ils ont cherché à fuir.

Les organisations d’aide humanitaire ont fustigé la Mission des Nations Unies au Soudan du Sud (MINUSS), accusant ses leaders de ne pas faire preuve de suffisamment de diligence pour améliorer les conditions des camps existants ou pour en construire de nouveaux, même si ces derniers ont promis que de nouveaux sites seront prêts en mai. Dans le même temps, certains responsables de la MINUSS appellent à l’envoi des renforts militaires autorisés en décembre par le Conseil de sécurité des Nations Unies afin de sécuriser les sites dont ils disposent.

La sûreté des camps des Nations Unies - maintenant appelés sites de protection des civils (Protection of Civilians, POC) - a été remise en question dans les premiers jours des combats lorsque des jeunes armés ont pris d’assaut la base d’Akobo, dans l’est du Soudan du Sud, le 19 décembre. Ils ont tué deux soldats de maintien de la paix indiens et au moins 20 civils.

Dans les jours qui ont suivi l’attaque, le Conseil de sécurité a approuvé à l’unanimité l’augmentation du nombre de soldats de maintien de la paix de la MINUSS de 7 000 à 12 500. Selon Joe Contreras, un porte-parole de la MINUSS, environ 650 des casques bleus promis sont arrivés ou en route.

Malgré la lenteur du déploiement, aucun incident sécuritaire important n’a été signalé dans les camps pendant près de quatre mois. Les travailleurs humanitaires ont cependant rapporté que certaines bases avaient été prises dans des tirs croisés et que des résidents avaient été touchés par des balles perdues. Puis, le 17 avril, un groupe de jeunes armés de grenades propulsées par fusée et d’autres armes ont fait irruption dans la base de Bor.

Bor, la capitale de l’État du Jonglei, a changé de mains à quatre reprises depuis le début des affrontements. Des dizaines de milliers d’habitants ont traversé le Nil pour fuir la région, mais quelque 5 000 personnes restent terrées dans la base de la MINUSS.

Lorsque les rebelles ont réussi à prendre le contrôle de Bentiu après plusieurs jours de combats, le 16 avril, certains résidents du camp de Bor ont célébré bruyamment leur victoire. Des jeunes du coin favorables au gouvernement du président Salva Kiir n’ont pas apprécié et se sont rendus à la base dans le but prétendu de remettre une pétition à la MINUSS. Mais des coups de feu ont été tirés et les jeunes ont réussi à pénétrer dans l’enceinte de la base. Près de 60 personnes ont été tuées avant que les soldats de maintien de la paix parviennent à les chasser.

William Koang vit à la base de Bor depuis le mois de décembre. Il a dit que les jeunes continuaient de rôder autour du camp et que les résidents « craign[aient] une autre attaque ».

Un conflit plus violent que jamais ?

L’attaque du site de protection des civils, qui suit de près le massacre de Bentiu, révèle un niveau de violence encore jamais atteint dans le conflit au Soudan du Sud. Les Nations Unies ont accusé les combattants rebelles de tuer systématiquement les gens qui se réfugiaient dans les mosquées, les églises et les hôpitaux sur la base de leur origine ethnique. Selon un rapport des Nations Unies sur les massacres, les rebelles auraient utilisé une radio locale pour inciter la population à la violence et notamment « appeler les hommes d’une communauté à se venger en agressant sexuellement les femmes d’une autre communauté », ce qui rappelle le génocide rwandais. L’opposition a réfuté toutes ces accusations, mais cela n’a pas empêché les habitants d’aller chercher refuge dans la base de la MINUSS.

À la suite de ces deux événements, Mary Cummins, coordonnatrice par intérim de la MINUSS dans l’État d’Unité, a publié un communiqué de presse appelant à ce que le bataillon de soldats ghanéens arrive, comme promis, « bientôt » et aide à protéger les habitants qui affluent au camp de Bentiu. Quelques jours plus tard, Hervé Ladsous, secrétaire général adjoint aux opérations de maintien de la paix, a qualifié les violences de Bor de « précédent extrêmement dangereux » qui « ne peut se produire de nouveau ». Aucune date n’a cependant été fixée pour l’arrivée des quelque 5 000 agents de maintien de la paix supplémentaires.

Des eaux de crue insalubres

Les dangers pour la population ne se limitent pas à l’extérieur des sites de protection des civils. Nyabuok Dup est l’une des plus de 20 000 personnes entassées dans le camp de Tomping, à l’ombre de l’aéroport de Juba. D’après les Nations Unies, chaque personne y dispose de moins d’un dixième de l’espace minimal disponible recommandé par les règles humanitaires. Lorsqu’il pleut, des ruisseaux d’eau sale inondent l’abri de fortune que Mme Dup s’est construit avec des bâches en plastique et des morceaux de contreplaqué.

« Lorsque la pluie arrive, les maisons s’effondrent immédiatement », a-t-elle dit à IRIN. Médecins Sans Frontières (MSF), qui dirige des services hospitaliers et ambulatoires dans le camp, a signalé que lorsque les premières pluies fortes sont tombées sur le camp après sa création, 150 latrines se sont écroulées, « mélangeant [les effluents] aux eaux de pluie ». Chaque fois qu’il pleut, Mme Dup doit porter ses deux bébés pour éviter qu’ils se noient dans les eaux de crue insalubres.

Au mois d’avril, MSF a accusé la MINUSS de faire preuve « d’une indifférence consternante » en « refus[ant] d’améliorer les conditions de vie » des habitants du site de protection des civils comme Mme Dup. Stefan Liljegren, coordonnateur des activités de terrain de MSF, a dit à IRIN que plus de la moitié des 200 patients pris en charge chaque jour par l’organisation souffraient de maladies diarrhéiques, d’infections respiratoires et de maladies de peau causées ou aggravées par l’eau qui coule dans le camp. Alors que la saison des pluies se poursuit encore pour plusieurs mois, le risque d’épidémie de choléra, de rougeole ou d’autre maladie infectieuse est de plus en plus grand.

(En réponse aux accusations de MSF, Toby Lanzer, le coordonnateur humanitaire au Soudan du Sud, a dit : « Je pense que [MSF] a dit cela dans l’idée de s’assurer que les conditions de vie des habitants sont aussi bonnes que possible avant que la saison des pluies s’installe vraiment pour les prochains mois. Je pense que c’était le message principal de MSF et nous le partageons ».)

« Les gens ici sont toujours confrontés à un grand problème et à un gros gros risque pour la santé », a dit M. Liljegren. « Ils ont besoin de beaucoup d’attention pour éviter une épidémie ici. »

« Pièges mortels »

La surpopulation est également manifeste dans la base des Nations Unies de Malakal, la capitale de l’État du Nil supérieur. Ce camp compte 18 000 habitants. Selon Grace Cahill, porte-parole d’Oxfam, la population de Malakal est particulièrement vulnérable. La moitié des familles au moins sont dirigées par une femme. « Tout porte à croire que ces personnes ont trop peur de quitter le site de protection des civils et qu’elles sont déjà les plus pauvres parmi les pauvres », a-t-elle dit.

Tout en reconnaissant que ces bases « n’ont jamais été prévues pour accueillir des habitants », Mme Cahill a dit que si la paix n’était pas bientôt rétablie au Soudan du Sud, des dizaines de milliers de personnes resteraient probablement indéfiniment dans les camps. Cela signifie que la MINUSS doit travailler plus vite pour rendre ces camps habitables. Même Hilde Johnson, la responsable de la MINUSS, a reconnu que Malakal et Tomping courraient le « risque imminent de se transformer en pièges mortels ».

Les travaux sont en cours à Juba et à Malakal pour la création de nouveaux sites visant à accueillir les personnes vivant dans les parties les plus dangereuses des camps. Selon John McCue, chef des opérations de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), dans les deux cas, les gens pourront commencer à déménager fin mai au plus tard, c’est-à-dire avant la période où les précipitations sont les plus fortes. À Tomping, environ 2 000 personnes pourront même être déplacées plus tôt vers un terrain récemment ouvert dans l’enceinte de la base de la MINUSS, tandis que des équipes installent de nouvelles latrines dans le camp actuel.

Les nouveaux camps devraient être prêts plus d’un mois après les échéances qui avaient été fixées au préalable par la MINUSS. M. McCue a attribué cela à différents problèmes logistiques qui ont ralenti la construction. Il a notamment été difficile d’accéder aux terrains pour construire les camps et les forces de maintien de la paix ont eu du mal à les sécuriser. Les responsables sont également confrontés à des changements rapides de la situation sur le terrain, où l’éclatement de nouveaux affrontements peut ralentir le transport d’équipements lourds.

Alors que les équipes sont en train de poser des clôtures et de creuser des latrines dans les nouveaux sites de Juba et de Malakal, M. McCue a averti que la communauté internationale devrait probablement détourner son attention et ses ressources vers Bentiu. Il y a deux semaines, « tout allait à peu près bien », a-t-il dit. Mais cela a rapidement changé lorsque des milliers de personnes ont décidé qu’elles étaient plus en sécurité dans la base des Nations Unies, même si les risques n’y sont pas négligeables.

Source : http://www.irinnews.org

 
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