mercredi, 19 septembre 2018
 

SUD-SOUDAN : La classe ouvrière montre la voie

Les médias ont parlé du Sud-Soudan en raison de la tentative de coup d’État, d’une importante mutinerie dans l’armée et d’affrontements ethniques. Mais la classe ouvrière, tant dans le secteur public que privé, a démontré sa capacité à s’unir contre la corruption des élites gouvernementales et les entreprises.

Soudan, le Nord et le Sud

Après trente ans de guerre, le Sud-Soudan a gagné son indépendance en 2011, mais des conflits avec le Soudan, son voisin du nord, ont continué particulièrement sur les exportations de pétrole via les oléoducs qui parcourent le Soudan. Il y a aussi des divergences sur la frontière entre les deux pays, notamment la région d’Abyei riche en pétrole et le soutien par chaque gouvernement de rebelles qui sévissent chez le voisin. Le président du Sud-Soudan, Salva Kirr, a opté pour l’apaisement des tensions avec le président soudanais, espérant ainsi gagner assez d’argent de l’exportation du pétrole pour gagner les prochaines élections de 2015. De ce fait, Omar Béchir a survécu aux importantes manifestations qui ont éclaté en septembre dernier à Khartoum, la capitale du Soudan.

Le gouvernement du Sud a accepté que le droit de transit soit quinze fois plus élevé, à condition que les exportations de pétrole commencent au mois de juin après avoir été stoppées pendant 18 mois. Mais le gouvernement n’a pas encore payé les indemnités pour les travailleurs. Ces dernières avaient été suspendues dans le cadre des mesures d’austérité pour répondre à l’arrêt du transit pétrolier. Par contre, les intérêts des banques ont été payés et certains emprunts, souscrits pour compenser les 95 % de pertes de revenu, ont été déjà remboursés.

De plus le président sud-soudanais a, de fait, abandonné la lutte concernant la région d’Abyei où la presque totalité de la population avait récemment voté pour rejoindre le Sud-Soudan. L’aide aux rebelles a été aussi stoppée permettant à l’armée soudanaise de reprendre beaucoup de terrain.

Ces politiques sont très impopulaires parmi la population sud-soudanaise et cela a conduit les principaux opposant de Salva Kirr à déclencher la crise actuelle. Elle est décrite comme un conflit ethnique entre les Dinka, la communauté la plus importante du Sud-Soudan et les Nuer la seconde en nombre. Cependant les onze politiciens de l’opposition arrêtés au début de l’agitation viennent de six ethnies différentes, y compris les Dinka. Comme au Nigeria, en Angola et d’autre pays riches en ressources, c’est seulement une petite élite corrompue qui bénéficie de la richesse du pétrole. La très grande majorité de la population souffre d’une terrible pauvreté. La situation a empiré avec les récents assassinats de milliers de personnes, et les dizaines de milliers de gens qui ont quitté leur domicile en quête d’un refuge. Mais là aussi, comme dans les autres pays africains, c’est la classe ouvrière organisée du Sud-Soudan qui donne l’espoir qu’un autre monde est possible.

Les grévistes dans les universités du pays, notamment la principale, Juba ont réussi à obtenir au moins que leurs indemnités soient de nouveau versées. Les grèves de la principale compagnie de téléphone mobile Vivacell ont abouti à ce que les revendications soient sérieusement étudiées par l’entreprise et le gouvernement. La fédération syndicale des travailleurs s’organise progressivement dans beaucoup de secteurs de l’économie et son secrétaire général, Nyuon Janguan, travaille dur pour étendre l’influence du syndicat. Drew Povey

UNIVERSITE DE JUBA : Personnel en grève pour ses indemnités

Le personnel de l’université de Juba a organisé une grève de deux semaines et a obtenu que ses indemnités soient bien versées avec le salaire d’octobre. En conséquence, la grève a été suspendue depuis quatre semaines afin que cette promesse soit tenue.

En janvier 2012, le gouvernement du Sud-Soudan a ordonné la fin de l’exportation du pétrole à travers le territoire du Soudan en raison du désaccord sur le prix à payer pour ce transit. La conséquence est que le gouvernement du Sud-Soudan a perdu beaucoup de revenu. A partir de juillet 2012, le gouvernement a introduit des mesures d’austérités et réduit sensiblement les salaires des travailleurs du secteur public en réduisant leur indemnité.

Ces coupes budgétaires ont, par exemple, réduit le salaire net d’un maître assistant de 5700 livres sud-soudanaises à 3600 (à peu près 850 $). En octobre dernier, le ministre du Travail a annoncé que certaines allocations devraient être mises en place, pour les petits fonctionnaires, l’armée, les forces de sécurité et les personnels universitaires, entre autres. Mais les indemnités pour le personnel de l’université de Juba n’ont pas été payées depuis 14 mois.

Les enseignants en grève se sont coordonnés avec les autres universités dans le pays. « L’université de science et de technologie (Bor) John Garang et l’université de Bahr El Ghazal sont aussi en grève pour le même problème et l’autre université publique est en solidarité avec nous », déclare Edward Momo, vice-président de l’association des personnels académiques de l’université de Juba.

L’Association des personnels académiques revendique le paiement intégral des indemnités avec les salaires d’octobre. De plus, elle veut un accord sur la façon dont la perte de salaire sera compensée. La production de pétrole et les exportations ont repris en avril 2013 après un accord sur le niveau du prix à payer pour le transit. Le gouvernement du Sud-Soudan a reçu jusqu’ici autour de 1,3 milliard de dollars dont 300 millions ont été payés au Soudan pour le prix du transit et plus de 230 millions ont été dépensés en remboursement de prêt. Cependant le gouvernement n’a pas prévu de payer la totalité des indemnités à ces travailleurs avant janvier de l’année prochaine, au moins.

Ainsi le gouvernement du nouveau Sud-Soudan indépendant paye des millions à son ancien oppresseur et davantage aux banques, mais les travailleurs avec des paies misérables sont priés d’attendre au moins trois mois avant de recevoir la totalité de leur dû. D’où des doutes sur la volonté de payer les indemnités manquantes.

Les enseignants de l’université de Juba ont raison de faire grève et dès le début ils ont reçu leur indemnité à l’exception de la plus importante, celle du logement. Il est encourageant que les enseignants des autres universités publiques soient capables de se joindre à leur lutte. Ils ont été soutenus aussi par les étudiants, ainsi à Juba, ils ont manifesté, marchant de l’université au parlement pour apporter une lettre de soutien à leurs enseignants.

Les professeurs et les autres travailleurs de l’université de Juba travaillent à organiser un syndicat efficace. Cela devrait renforcer leur position, notamment si tous les universitaires se joignent à ce syndicat. Les enseignants représentent seulement un quart du personnel, leur position serait plus forte si une unité avec les non-enseignants s’opérait.

Drew Povey

Vivacell : après les grèves de septembre et novembre, les travailleurs sont optimistes

Les travailleurs de Vivacell, la principale compagnie de téléphonie mobile du Sud-Soudan ont d’importantes revendications depuis au moins quatre à cinq ans. Mais c’est seulement avec la grève de septembre 2013 qu’ils ont été pris au sérieux par l’entreprise comme par le gouvernement. Dix personnes ont été élues, une liste de 23 point a été établie et la grève a été lancée le 16 septembre. Immédiatement, un haut fonctionnaire est intervenu et a appelé les travailleurs à reprendre le travail et à donner du temps à l’entreprise afin qu’elle trouve une solution.

Cependant, des petits progrès semblent en passe de se réaliser au-delà des propositions patronales d’une augmentation mensuelle de connexion de 12 $ et de 24 pour les indemnités de transport.

Le jeudi 7 novembre, les travailleurs se sont mis de nouveau en grève – cette fois pendant une semaine. Le ministre de la Fonction publique a alors promis la mise en place d’une commission pour étudier les revendications. Il promet essentiellement de fournir les données pour comparer les contrats et les conditions d’emploi avec les travailleurs des autres compagnies de téléphone mobile.

Dans cette période, les travailleurs ont été soutenus par les permanents de la Fédération syndicale des travailleurs du Sud-Soudan et ils ont estimé que les propositions du ministre étaient raisonnables. Ils pensent que leur salaire et leurs conditions sont inférieurs à ceux des autres compagnies et que cet exercice permettrait d’améliorer considérablement leur position dans la négociation.

Pierre Fattouch, originaire du Liban, est l’actionnaire principal de Vivacell, mais un quart de l’entreprise appartient au parti au pouvoir, the Sudan Peoples Liberation Movement (SPLM). Le gouvernement a accordé à l’entreprise de nombreux avantages notamment fiscaux.

Malgré cela, un des points importants est que les travailleurs du Sud-Soudan sont l’objet de discrimination. Les travailleurs des autres pays de l’Afrique de l’Est reçoivent des salaires plus hauts, parfois cinq ou six fois plus. Ils bénéficient aussi de logement et de subventions alimentaires. Les travailleurs sont optimistes : la menace d’une nouvelle grève, notamment avec le soutien de la fédération syndicale des travailleurs du Sud-Soudan et les informations sur les contrats de travail des autres entreprises de téléphonie mobile leur assureront l’obtention d’améliorations substantielles.

Drew Povey

INTERVIEW DE NYUON JANGUAN : Défendre les travailleurs

Afriques en Lutte : Pourriez-vous présenter ?

Nyuon Janguan[1] : Je viens d’un milieu rural traditionnel, mon père était le chef du village de Bieh situé à l’extrême nord de ce que l’on appelle maintenant le Sud-Soudan. En 1986, quand j’avais 14 ans j’ai décidé d’aller à l’école. Ainsi j’ai vendu quelques vaches de mon troupeau et je suis parti vivre avec un ami de ma famille à Kadugli. C’était à trois jours de marche de mon village. Plus tard, j’ai déménagé à Khartoum, la capitale où j’ai fait mes études primaire et secondaire que j’ai terminées en 1994.

AEL : Comment le premier contact avec le mouvement syndical s’est-il passé ?

N. J. : Après avoir fini mes études secondaires, j’ai pris un poste dans la fonction publique du gouvernement à Bentiu qui était alors dans la région sud du Soudan.

J’ai réalisé l’importance des syndicats quand j’ai été nommé responsable financier du Mayom County (la mairie). C’était en 1999, Il y avait des officiels du syndicat qui venaient chercher leurs cotisations. Alors j’ai compris l’importance des syndicats et d’en être membre. C’est une protection des droits des travailleurs et aussi un élément important du système démocratique qui est lié à ma carrière politique. C’est pourquoi je me suis intéressé aux syndicats.

J’ai été nommé membre du comité du syndicat en 2000. Les trois membres de l’exécutif sont élus par la conférence – le président, le secrétaire général et le trésorier. Ensuite, ils nomment les autres membres du comité par consultation. Pour mon premier mandat, j’ai été nommé secrétaire à l’organisation pour cinq ans. Pour le second mandat, je suis devenu vice-président national en 2006. Ensuite, en 2010, nous avons formé un comité pour enregistrer nos syndicats dans la totalité des dix États du Sud Soudan, la fédération syndicale des travailleurs a tenu sa conférence nationale. Ce jour-là j’ai été élu secrétaire général adjoint. Plus tard, la même année, le secrétaire général n’était plus à son poste du fait d’un autre travail, Ainsi le 19 février 2011, j’ai commencé comme secrétaire général par intérim puis je suis resté à ce poste jusqu’à maintenant.

AEL : Qu’est le principal défi pour les syndicats au Sud-Soudan ?

N. J. : Nous sommes confrontés, en tant que dirigeants syndicaux à beaucoup de défis. Le gouvernement a parfois l’habitude de nous menacer, de plus nous ne sommes pas bien implantés, Nous avons peu de moyens financiers, puisque la plupart de nos membres ne sont pas reconnus.

AEL : La question clef est donc d’enregistrer les syndicats et de recruter des membres ? N. J. : Depuis 2005, certains syndicats ont une existence dans la région. Mais maintenant nous avons besoin qu’ils soient reconnus, comme celui des enseignants, comme partie prenante de la fédération nationale des syndicats. Les enseignants sont déjà organisés et ont déjà tenu leur conférence syndicale nationale. Comme ils ne sont pas bien payés, ils ont besoin de s’organiser, beaucoup d’instituteurs ne reçoivent seulement que 80 $ par mois. Ce n’est certainement pas assez pour faire vivre une famille dans les grandes villes du pays.

AEL : Qu’en est-il des fonctionnaires travaillant dans les ministères ?

N. J. : Le gouvernement a déclaré que nous pouvions seulement organiser le syndicat dans les ministères après que le texte sur les syndicats ouvriers est devenu une loi. Cela est passé au Parlement la semaine dernière et maintenant nous attendons juste que le président signe cette loi. Ce sera une arme pour nous qui protègera l’ensemble des travailleurs du Sud-Soudan.

AEL : Les travailleurs de Vivacell ont élu un comité et ont mené récemment une grève. N. J. : ils ont commencé à s’organiser, c’est une bonne idée, Nous les soutenons pendant les négociations avec le gouvernement et l’entreprise.

AEL : Le mois dernier, vous avez été nommé membre du gouvernement, comment pensez vous que cela peut vous aider dans votre travail de dirigeant syndical ?

N. J. : J’ai été nommé membre de l’Assemblée nationale. Effectivement cela aidera mon travail car j’aurai la possibilité de défendre les travailleurs au Parlement. C’est un très bon moment pour être nommé. La priorité est mon travail syndical. C’est là que j’aiderai les travailleurs, en parlant au Parlement, au président ou à d’autres personnes. Donc je pense que cela sera très utile pour les travailleurs. Mon réel intérêt est le syndicat. Quand la session du Parlement finira, je rejoindrai immédiatement le bureau du syndicat.

Propos recueillis par Drew Povey

[1] Secrétaire général de la fédération syndicale des travailleurs du Sud-Soudan

 
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