samedi, 21 octobre 2017
 

Burkina Faso, nouvelle tentative de déstabilisation

Le 29 juin, des tirs ont de nouveau été entendus autour de Kosyam, le palais présidentiel. Le RSP (régiment de sécurité présidentiel) est cantonné tout près. On apprendra peu après que les mutins demandent le retrait de tous les militaires du gouvernement. Pendant quelques jours, le Burkina va traverser sa crise la plus grave depuis l’insurrection.

C’est la troisième fois que le RSP se fait entendre publiquement pour faire aboutir des revendications, une méthode totalement étrangère à celle d’un régiment qui clame pourtant son professionnalisme. Des tirs nourris ont plongé de nouveau Ouagadougou dans l’inquiétude. Déjà en décembre 2014, des éléments de ce régiment voulaient protester contre les tentatives du premier ministre, le lieutenant colonel Isaac Zida, de muter certains officiers, voulant y voir le début du démantèlement de leur régiment (voir http://blogs.mediapart.fr/blog/brun...). Ce dernier avait semblé alors vouloir gagner d u temps.

Mais la deuxième fois, en février 2015, Issac Zida, de nouveau la cible de certains officiers de ce régiment, a, semble-t-il, été obligé de composer. A la suite de négociations menées par le Président de la Transition, Michel Kafando, les mutins abandonnèrent la demande de démission du premier ministre, mais obtinrent la nomination de leur chef, Boureima Kéré, pourtant accusé de torture par deux témoignages très précis (voir http://www.thomassankara.net/spip.p... et http://www.thomassankara.net/spip.p... ), comme chef d’Etat major particulier du Président et du lieutenant-colonel Coulibaly, ancien aide de camp de Blaise Compaoré, comme chef de corps du RSP. Deux hommes piliers du régime précédent, pourtant chassés par une insurrection massive de la population. Par ailleurs, une commission était alors mise en place, dirigée par Gilbert Diendéré, ancien chef de ce RSP, pour faire des propositions pour l’évolution de ce régiment.

Une volonté de réforme qui s’affirme au sein du Conseil national de la transition

Depuis février de nombreux événements sont venus émailler la transition. Un nouveau code électoral a été adopté le 7 avril 2015, salué par les associations ayant contribué à l’insurrection et les partis politiques de l’ancienne opposition. La caution à déposer pour se présenter à la présidentielle, passe désormais de 20 à 25 millions de FCA. Les candidatures indépendantes sont autorisées. Tous les gadgets, tee-shirts, stylos et autres objets de propagande sont interdits pendant les 90 jours précédant le scrutin, de même que l’utilisation des biens de l’Etat.

Mais parmi les nouvelles dispositions, l’une d’elles a animé le débat politique et fait couler beaucoup d’encre. C’est celle qui frappe d’inéligibilité « toutes les personnes ayant soutenu un changement anticonstitutionnel qui porte atteinte au principe de l’alternance démocratique, notamment au principe de la limitation du nombre de mandats présidentiels ayant conduit à une insurrection ou à toute autre forme de soulèvement ». Les associations actives durant l’insurrection l’ont alors saluée comme la première mesure allant dans le sens des revendications des insurgés, en même temps qu’elle faisait consensus parmi tous les partis politiques de l’ex-opposition. Nombreuses furent les voix, au sein des partisans de l’ex-majorité mais aussi à l’étranger qui semblaient s’y opposer. Mais le Chef de l’Etat ainsi que le premier ministre avaient jusqu’ici défendu cette clause lors de chaque déplacement à l’étranger.

Les partisans de Blaise Compaoré, avaient alors déposé un recours auprès de la Cour de justice de la CEDEAO (Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest). Celle-ci vient de rendre son verdict. Les partisans de Blaise Compaoré veulent y voir une victoire. Au vue de la déclaration de la CEDEAO, cela parait beaucoup moins clair. En réalité, la déclaration de la CEDEAO précise : « Il ne s’agit donc pas de nier que les autorités actuelles du Burkina Faso aient, en principe, le droit de restreindre l’accès au suffrage, mais c’est le caractère ambigu des critères de l’exclusion, et l’application expéditive et massive qui en est faite, que la Cour juge contraire aux textes », ajoutant plus loin « Il convient donc de donner au droit de restreindre l’accès à la compétition électorale sa portée exacte. Un tel droit ne doit pas être utilisé comme un moyen de discrimination des minorités politiques. » Autrement dit l’Etat burkinabè peut restreindre la participation aux élections mais le code électoral doit être plus précis sur les personnes concernées. Michel Kafando a récemment déclaré vouloir se conformer au verdict de la cour de justice de la CEDEAO, mais sans ajouter de précision, alors qu’il est normalement interdit de procéder à des changements du code électoral moins de 6 mois avant la tenue d’un scrutin.

D’autres initiatives ont suivi. Citons notamment, et la liste n’est pas exhaustive, les Etats généraux de la Justice, un nouveau code minier, beaucoup moins favorable aux investisseurs, la réforme de la gestion des baux administratifs qui permettaient aux proches de Blaise Compaoré, de ponctionner les biens de l’Etat en louant à des prix onéreux des immeubles dont ils étaient propriétaires, l’adoption d’un nouveau code militaire, la loi contre la corruption suivie, tout récemment, de la mise en place d’une commission d’enquête sur le recouvrement des créances de l’Etat évaluées à 1 milliard de FCFA par an, la mise en place d’une Haute cour de justice pour juger les anciens dignitaires ou d’anciens chefs d’Etat, autant de dispositions, de lois et de réformes qui montrent bien qu’au sein des acteurs de la transition, des forces s’engagent pour que soient prises en compte les aspirations des insurgés. Nous espérons pouvoir y revenir bientôt.

Tentative de coup d’Etat ?

Les faits. De retour d’un séjour à Taïwan, le premier ministre, le lieutenant Issac Zida, ancien numéro 2 du RSP, aurait été victime d’une tentative de coup d’Etat le 28 juin. Informé par sa sécurité, Il aurait atterri à l’aéroport militaire. Le 29, deux officiers du RSP, accompagnés du lieutenant colonel Coulibaly, ancien aide de camp de Blaise Compaoré, auraient été interrogés pendant plusieurs heures par la gendarmerie. C’est à leur retour au camp du RSP, situé aux abords de Kosyam, le palais présidentiel, que des tirs nourris se font entendre dans toute la ville. Certains éléments du RSP ont décidé de se faire entendre en signe de protestation.

Difficile pourtant de se faire une idée précise de ce qui s’est réellement passé par la suite. On lira dans différents organes de presse, qu’il s’agirait d’un coup monté d’Issac Zida et du ministre de l’intérieur, Auguste Barry, pour piéger les perturbateurs du RSP. On parle ensuite de l’arrestation de 10 militaires qui étaient à l’origine des tirs et qui seraient des proches de Zida ! On fait ensuite état de rencontres avec les ambassadeurs, de négociations entre le président Michel Kafando et les chefs militaires. Ceux-ci se seraient prononcés à 16 sur 17, pour la démission de tous les militaires du gouvernement, se rangeant ainsi derrière le RSP. Un coup d’Etat ? Plusieurs sites annoncent la démission du premier ministre. On évoquera aussi une sortie du premier ministre d’un conseil des ministres jugée « inattendue » par des commentateurs locaux qui soupçonnent un retrait pour aller se protéger.

Il faudra attendre le 6 juillet au matin, pour y voir clair. Non le premier ministre n’a pas démissionné, il a bien décollé pour la Côté d’ivoire, comme prévu. Le gouvernement est en place et le ministre de l’Administration territoriale et de la sécurité, Auguste Denise, que l’on annonçait disparu se montre au décollage et affirme ainsi qu’il est bien là lui aussi. Pourtant un site de la diaspora de Côte d’Ivoire persistait encore le 7 juillet en affirmant que le premier ministre voulait démissionner mais que c’est le Président Michel Kafando qui aurait refusé.

Gilbert Diendéré, Céleste Coulibaly, Boureima Kéré, le trio des officiers putschistes du RSP à la solde de Blaise Compaoré !

Lors des premiers mouvements de mécontentement, les officiers du RSP, se voulant porte-parole de leurs troupes évoquaient des revendications catégorielles. On avait voulu supprimer leurs primes. La nomination des ministres militaires ne respectaient pas la hiérarchie militaire. On s’opposait à des mutations d’officiers.

En réalité, à la suite des premiers mouvements d’humeur, les officiers du RSP semblent avoir obtenu, du moins partiellement satisfaction. Deux officiers, très proches de Blaise Compaoré, ont été nommés à des postes clés (voir ci-dessus), tandis que Gilbert Diendéré restait sans affectation mais participe à toutes les négociations.

Gilbert Diendéré, nous l’avons maintes fois souligné sur ce blog, a longtemps dirigé le RSP, avant même que ce régiment ne prenne ce nom. Ces sont des hommes sous son commandement qui ont tué Thomas Sankara et ses compagnons. Il en était le chef au moment de la période la plus noire du régime, marquée par des assassinats politiques, et lorsqu’on torturait ceux qui se refusaient à déclarer allégeance au régime. Le journaliste Norbert Zongo a lui aussi été assassiné par des membres du RSP. Gilbert Diendéré a été plusieurs fois cité lors du procès de Charles Taylor. Il était aussi, avant l’insurrection, le chef de la sécurité intérieure. C’est lui qui a organisé la fuite de Blaise Compaoré en collaboration avec les forces spéciales françaises basées non loin de Ouagadougou.

Mais Gilbert Diendéré est aussi un ami de la France, et la transition, en tout cas son Président joue plutôt la diplomatie que l’affrontement avec le France qui va financer en partie les élections. Nous écrivions en effet le 5 février 2015 : « C’est ce même Gilbert Diendéré qui a été décoré de La légion d’honneur en France en 2008. Il était proche du général Emmanuel Beth, premier chef de l’opération Licorne en Côte d’Ivoire, directeur de la Coopération militaire et de la défense au Quai d’Orsay qui sera nommé Ambassadeur de la France au Burkina en 2010, son frère Frédéric Beth dirigeant alors les COS (commandement des opérations spéciales basées à Ouagadougou) avant de devenir le numéro deux de la DGSE. Diendéré et Emmanuel Beth, très proches, avaient l’habitude de faire ensemble des sauts en parachute » (voir http://blogs.mediapart.fr/blog/brun...) .

Mais il est aussi l’ami des américains, dont des troupes sont aussi stationnées au Burkina. Ainsi peut-on lire dans un document du service de communication du RSP : « Pour le Général Gilbert Diendéré, qui n’est plus à présenter, il a été souhaité que l’on exploite ses compétences indéniables, comme conseiller par exemple ; au lieu de s’en débarrasser. Des américains auraient dit : « si vous n’en voulez plus, donnez-le nous… ». Il est l’un des rares officiers généraux de la sous-région qui maîtrise autant les questions sécuritaires dans la zone sahélo-saharienne » (voir http://www.lefaso.net/spip.php?arti...). Dans ce même document on souligne à propos de Boureima Kéré et de Céleste Coulibaly : « leur passé intègre, leur humilité et l’ardeur au travail » ! Ces trois militaires de haut rang, parmi les plus proches de Blaise Compaoré n’ont pas pu être mis en congé de l’armée, voir aux arrêts, ce qui aurait été une suite logique d’une insurrection ayant entraîné la fuite de Blaise Compaoré. Ce sont eux qui dirigent les entreprises de déstabilisation.

RSP instrument de déstabilisation politique

Avec ce nouvel épisode le RSP apparaît bien comme le bras armé des forces politiques qui cherchent à déstabiliser le régime. Demander la sortie des militaires du gouvernement alors que leur présence résulte d’un accord signé, après 15 jours de négociations, au lendemain de l’insurrection entre les différentes forces vives du pays, dont l’armée, partie prenante de ces discussions, c’est déstabiliser le fragile équilibre politique qui s’était alors mis en place et qui devait tenir jusqu’aux élections.

Le RSP a reçu le soutien des partis politiques de l’ancienne majorité et d’associations de la société civile qui en sont proches. La presse faisait état, sans qu’il n’y ait eu de confirmation, d’un soutien de l’ensemble des chefs militaires. Peu d’informations proviennent sur l’état d’esprit des officiers supérieurs des autres corps d’armée. Mais on peut supposer, sans grand risque de se tromper, qu’ils ont accédé à ces postes de responsabilité grâce au bon vouloir de Blaise Compaoré et de Gilbert Diendéré, envers qui ils sont donc redevables. L’hypothèse d’une stratégie concertée pour empêcher la tenue des élections et rendre ainsi le pays ingouvernable, voir de préparer un coup d’Etat apparaît tout à fait crédible.

Au plus fort de la tension, plusieurs groupes de militaires du RSP, se sont rendus au siège de plusieurs radios en exhibant leurs armes et proférant des menaces, et en exigeant qu’on arrête de parler d’eux. Le RSP qui s’était doté d’un service de communication pour vanter sa discipline, son champ d’intervention comme la qualification de ses soldats, s’est déconsidéré un peu plus, annihilant ce jour-là tous ces efforts pour redorer son image.

Quant au rapport censé faire des propositions d’évolution du RSP, remis au Président, il frappe par son manque d’idées novatrices. Il conclut au statu quo, ne proposant pour l’essentiel qu’un changement de nom. Pilotée par Gilbert Diendéré, la commission chargée de rédiger ce rapport comprenait aussi ses deux amis compères, et aucun civil. Il aurait été curieux qu’il en soit autrement.

L’épreuve de force s’engage sur fond de négociation

Le 3 juillet, le cadre de concertation des partis politiques (CCPC ), qui regroupe les anciens partis de l’opposition, condamne dans une longue déclaration les agissements du RSP : « Il ne saurait accepter qu’un corps spécifique se livre à des actions susceptibles de remettre en cause les objectifs de la Transition. »

Michel Kafando tente de négocier directement, mais il échoue, sans que l’on sache les positions défendues par les uns et les autres.

De retour de Côte d’Ivoire, le 7 juillet, Zida est accueilli et accompagné par un millier de jeunes. Il affirme qu’il ne démissionnera pas, contredisant ainsi tous ceux qui avaient affirmé le contraire.

Michel Kafando reprend les consultations avec les militaires, des personnalités civiles et les ambassadeurs de France et des Etats-Unis. S’agit-il encore de solliciter leurs avis sur le cas Diendéré envers qui ils sont redevables pour les nombreux services rendus par la passé ?

Le 11 juillet il s’adresse à la nation et fait part de ses difficultés à calmer la tension. Il annonce la mise en place d’un conseil des sages, composé essentiellement de religieux, d’un ancien président et de personnalités dont un représentant du Mogho Naba, l’empereur des Mossis, souvent consulté lors de telles crises. Il attend ses conclusions pour prendre ses décisions et menace, ce qui est nouveau : « si malgré cet appel pressant, il se trouvait des aventuriers, mus par les forces du mal, pour créer des troubles et le chaos, ils en répondront devant l’histoire et évidemment, devant les juridictions internationales ». Un avertissement clair à Diendéré et aux autres officiers perturbateurs du RSP !

Pour rappel, à la suite de l’assassinat de Norbert Zongo en 1998, Blaise Compaoré avait mis en place, déjà, un conseil des sages qui avait pour mission de proposer des réformes. Il s’agissait de gagner du temps et de calmer la colère populaire. Parmi de nombreuses recommandations, ce conseil avait proposé, déjà, la dissolution du RSP.

Le même jour les organisations de la société civile, impliquées dans la transition se réunissent en Assemblée générale, dans un amphi bondé et adoptent une longue déclaration dans laquelle elles dénoncent une « alliance stratégique RSP-CDP-Front-Républicain » à l’origine de la demande de démission du gouvernement. Elles s’en prennent « aux partis politiques à l’exception de quelques uns » qui « restent dans des positions molles, dans le louvoiement et les tergiversations ». Elles appellent « les syndicats et les différentes forces vives à se déterminer de façon non équivoque sur le défi lancé à la Nation par l’attelage RSP-CDP-Front républicain » réaffirmant ensuite la revendication de dissolution du RSP et la nécessité d’une réforme de l’armée. Enfin elles se disent prêtes à la mobilisation sous toutes ses formes, reprenant à leur compte ce proverbe traditionnel : « si nous traversons la marre en rang serré, nous ne risquons rien du crocodile »

De retour, le 14 juillet, de la réunion de la CEDEAO qui avait dénoncé le code électoral (voir ci-dessus), la délégation qui défendait la thèse des anciens partis au pouvoir, est accueillie par une foule importante et plusieurs dirigeants des partis qui soutenaient Blaise Compaoré. Une marche s’ensuivit avec à sa tête Fatou Diendéré, la propre femme de Gilbert Diendéré !

Mais alors que l’on faisait état, depuis plusieurs jours, d’un accord des partis politiques avec la demande de « démission de tous les militaires du gouvernement », sous deux conditions : « La date du 11 octobre (pour les élections NDLR) n’est pas négociable » et « Il faut que l’armée signe un engagement par écrit disant qu’elle s’engage à ne pas perturber la transition », les partis de l’ex opposition publient une mise au point le 15 juillet. On n’y trouve aucune demande de retrait des militaires du gouvernement, ce qu’avaient pourtant titré plusieurs médias, mais cette sommation : « Les FDS (forces de défense et de sécurité) devront s’engager solennellement à garantir la paix au pays et la réalisation des objectifs de la transition dans le temps imparti, en évitant leurs immixtions intempestives, en particulier du RSP, dans la bonne marche de la transition ».

Le 16 juillet le Président Michel Kafando s’adresse au peuple, après la remise du rapport du Conseil des sages. Il pointe de nouveau l’armée nationale qui en est venue à « être le perturbateur de la paix au Burkina Faso » ajoutant, « Trois fois, en l’espace de sept mois de Transition, nos institutions ont vacillé à cause des dissensions au sein de l’Armée. Trois fois, nous avons été au bord de l’explosion avec toutes les conséquences que cela aurait comportées ». Mais rien de spécifique sur le Régiment de sécurité présidentielle. Il annonce ses décisions. Zida reste premier ministre, mais perd la Défense qui revient au Président. Le ministère de l’administration territoriale et de la sécurité sera scindé en deux. Il annonce aussi vouloir se conformer au verdict de la Cour de justice de la CEDEAO. C’est le 19 juillet que sera précisé le remaniement ministériel. Seul le lieutenant colonel Auguste Barry quitte le gouvernement. Le Président récupère la Sécurité en plus de la Défense, et l’administration territoriale est confiée à un ancien administrateur civil, peu connu jusqu’ici. Le 28 juillet il nomme finalement un ministre délégué à la sécurité. Un militaire !

La crise surmontée, ni vainqueur ni vaincu ?

Environ trois mois avant les élections, le RSP a démontré de nouveau sa capacité de nuisance. Mais cette dernière crise n’a-t-elle pas aussi montré sa faiblesse, et son échec à obtenir satisfaction sur ce qui apparaissait comme la première de ses revendications, la démission du premier ministre, Issac Zida ? Le RSP n’a pas obtenu non plus le retrait de tous les militaires du gouvernement. A-t-il réussi à entrainer dans sa fronde l’ensemble des officiers supérieurs de l’armée comme le laissait entende une partie de la presse ? Là encore, difficile de répondre. Car on a assisté à une véritable entreprise de désinformation, venant très probablement du RSP lui-même, d’une partie de la presse burkinabè, mais aussi de sites ivoiriens, faisant penser à une entreprise concertée. Même l’AFP, dans une dépêche, datée du 14 juillet, a affirmé que les partis politiques s’étaient rangés derrière le RSP pour demander la démission du premier ministre ! Pourtant le communiqué des ex-partis de l’opposition, regroupés dans le CCPC, ne reprend pas cette revendication.

Par contre le retrait du gouvernement d’Auguste Barry, le ministre le plus populaire parmi les associations actives lors de l’insurrection puis dans le soutien de la transition, est une concession de taille. Auguste Barry dérangeait sans doute les plans de Gilbert Diendéré, dont il avait pris la place comme premier responsable de la sécurité du pays. Mais on a appris que Barry va intégrer la présidence, et que c’est le Président Kafando lui-même qui récupère la sécurité. De là à penser qu’il continuera à poursuivre son action sans le titre de ministre, il n’y a qu’un pas à franchir !

Le Conseil des sages, composé d’autorités religieuses, de personnalités, comptait aussi en son sein, le chef d’état major général de l’armée. Sans doute le Conseil des sages, suivi par le Président, n’a-t-il pas voulu humilier le RSP, pour éviter un affrontement et une grave crise à l’approche des élections, en concédant le retrait d’Auguste Barry du gouvernement

Finalement, par rapport aux premières revendications, le RSP n’a pas obtenu grand-chose et il sort affaibli de cette nouvelle tentative de déstabilisation. Ainsi, le MPP, Mouvement du peuple pour le progrès, créé par d’anciens caciques du régime, un des poids lourds de la vie politique prétendant à la victoire aux présidentielles, a rejoint le camp de ceux qui demandent la dissolution du RSP.

Plus grave, la justice se rapproche des chefs du RSP. Sans doute se sentent-ils de plus en plus menacés, ce qui pourrait expliquer l’origine de cette crise. Les enquêtes sur les assassinats de Norbert Zongo et de Thomas Sankara ont donné lieu à de nombreuses auditions. Hyacinthe Kafando, le chef du commando qui a assassiné Thomas Sankara, impliqué aussi probablement dans l’assassinat de Norbert Zongo, aurait même été entendu par le juge, selon la presse locale. Une information cependant démentie par un journaliste. Or c’est le même Hyacinthe Kafando, qui avait dû disparaitre du Burkina, pendant plusieurs années, on l’avait même donné pour mort, à cause d’un grave différent avec Gilbert Diendéré. Revenu, il se fera élire député du CDP, mais ne réintègrera pas l’armée. On peut imaginer que ce militaire, impliqué lui aussi dans de nombreuses affaires, raconte tout ce qu’il sait, en particulier sur l’implication de Diendéré dans les exactions du RSP, notamment dans la période qui a suivi l’assassinat de Thomas Sankara, pour tenter d’obtenir une certaine clémence.

De son côté, le Mouvement burkinabè des droits de l’homme a redonné de la voix, rappelant la requête déposée le 31 mars « aux fins de donner ordre de poursuite contre le Général Gilbert DIENDERE (ancien Chef-d’état major particulier à la Présidence du Faso), le Général Honoré Nabéré TRAORE (ancien Chef-d’état major général des armées) et contre X, pour assassinats et tentatives d’assassinats ». Enfin on apprend que des enquêtes ont été lancées à propos des morts durant l’insurrection, une trentaine, dont plus de la moitié serait due aux tirs de membres du RSP, devant la présidence. Largement de quoi inquiéter les trois chefs du RSP !

Gilbert Diendéré et Boureima Kéré auraient dû être arrêtés car leurs responsabilités sont connues. Mais le rapport de force semble ne pas le permettre. Les procédures judiciaires paraissent bien longues. En réalité le gouvernement actuel semble prioriser la réussite des élections plutôt que l’affrontement direct avec une partie du RSP. Il préfère transmettre la résolution de ce problème au gouvernement qui émergera du verdict des urnes.

Dans cette situation de crise, c’est de nouveau une partie de la société civile qui représente le mieux les aspirations de l’insurrection. Durant cette crise, elle s’est réunie en assemblée générale, appelant à la vigilance et la mobilisation et a publié plusieurs déclarations, rappelant l’exigence de justice et revendiquant la dissolution du RSP, pendant que certains de leurs leaders tentaient d’influer sur les décisions de Michel Kafando. Les partis ne suivent que de très loin les péripéties de la transition et ne se manifestent, à part les sankaristes, que lors de crises graves. Ils sont déjà pour la plupart d’entre eux en campagne. Le RSP a du déchanter sur ses principales revendications, ayant dû se contenter du seul retrait d’Auguste Barry mais l’équilibre reste fragile.

Bruno Jaffré

 
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