vendredi, 20 octobre 2017
 

Halte à la clochardisation de l’étudiant burkinabè !

Lettre ouverte au DG du CENOU

M. Le Directeur Général du Centre National des OEuvres Universitaires (CENOU),

... Le 01er Août 2013, de 18 heures à 20heures du soir environ, je n’ai pas eu la paix chez moi à Zogona. Depuis la terrasse de la maison que je loue, j’entendais résonner d’incessants tirs de gaz lacrymogènes. J’en ai même respiré de là où je me trouvais. Du fait de tirs orientés dans les cours d’habitations par des agents de police poursuivant des étudiants. Comme si le maintien de l’ordre n’était point du tout circonscrit à l’espace public…

Plus que l’inconfort que j’ai éprouvé, une chose me vaut de vous écrire. C’est ma profonde indignation en tant que citoyen Burkinabè, face à une logique étatique dont le CENOU est devenu l’instrument principal depuis l’invalidation de l’année universitaire 1999-2000. Celle de l’anéantissement des mouvements de lutte estudiantins par le recours à la précarisation des étudiants. Les procédés sont depuis lors connus et ont pour noms : éviction des étudiants des cités universitaires ; fermeture brutale des restaurants universitaires ; et aussi retenues et/ou blocages opéré(e)s sur les allocations comme la bourse et l’aide lorsque le Fonds National pour l’Education et la Recherche s’en mêle. Jusqu’à quand userez-vous d’arguments pour défendre cette logique plutôt que de servir aux étudiants les oeuvres sociales ?

D’après vous, les protestations d’étudiants des Cités universitaires en cours depuis la journée du 31 juillet et qui ont opéré par immobilisation des véhicules de l’Etat sur les sites des Cités de Kossodo et de la Patte-d’oie, ne se justifieraient pas. Un seul argument est ressassé par vous au journal de 20h de la RTB le 31 juillet et de Canal3 le 01er Août. Les oeuvres universitaires accompagneraient les activités académiques qui, en prenant fin le 31 juillet selon les calendriers dernièrement publiés de la plupart des facultés, vous obligeraient à priver les étudiants des Cités et Restaurants pour la durée des deux mois de vacances. Je fais l’impasse sur l’argument de la nécessité de travaux de réparations dans les Cités qui exigeraient que toutes les cités soient libérées à partir du même moment et sur la même durée. Parce que son inconsistance évidente qui découle de l’absence de planification concertée d’entretien de ces immeubles avec les étudiants, ne nécessite aucunement que je m’y attarde.

Pour commencer, veuillez noter d’abord, M. le D.G, qu’aucune activité académique n’a pris fin à la date du 31 juillet dans aucune faculté. Toutes ont plutôt été suspendues ! Le journaliste à Canal 3 a d’ailleurs objecté en soulevant, en exemple, des examens programmés en faculté de droit pour le mois d’octobre contre la normalisation de l’année universitaire que vous alléguiez. Ainsi, la suspension, fusse-t-elle pour deux mois, ne saurait justifier des mesures qu’appellerait la fin des activités académiques selon vous. Car la suspension met les étudiants dans une posture d’attente, de préparation à une reprise prochaine des activités académiques. Ce qui n’est pas le cas avec la fin qui, elle, libère l’étudiant. Ensuite, même si l’on vous consent d’argumenter sur la fin des activités académiques, on pourra vous interroger en ces termes : « Dans quelle note de Direction de faculté la fin des activités académiques est-elle consignée ? ». Aucune ! Seriez-vous obligé de répondre. Car, les activités académiques ne se résument pas aux cours magistraux et autres travaux dirigés ou pratiques. Elles prennent en compte la recherche dont l’obligation pour l’étudiant burkinabè s’est vue accentuée par la réforme Licence-Master-Doctorat. Ce que saura certainement bien vous expliquer et confirmer le Centre de Pédagogie de l’Université de Ouagadougou qui a piloté la mise en oeuvre de la réforme. La liste des activités académiques pourrait même s’étendre à celles non formelles d’assimilation des cours par exemple. A moins d’avoir vous-même hâtivement conclu à l’interdiction pour les étudiants de faire des recherches à la faveur de la suspension des activités académiques, pour y trouver le prétexte de votre décision, il n’y a rien qui puisse la justifier. A l’intention d’ailleurs de vos collaborateurs, Présidents d’Universités publiques, on pourrait faire remarquer que dans aucune université digne de ce nom au monde, les bibliothèques ne ferment purement et simplement, mais aussi complètement les périodes de suspension ou d’arrêt des cours durant.

Enfin, deux choses. La première, vous avez péremptoirement affirmé que « dans tous les pays du monde » on arrête les oeuvres sociales en même temps que les activités académiques. Permettez-moi de congédier cette affirmation pour avoir vécu une toute autre expérience en Cité Universitaire lors d’un séjour d’études, dans un autre pays du monde, auprès d’une université qui se respecte ! La deuxième, vos propos selon lesquels les étudiants étaient armés de machettes et de bâtons pour contrer les Agents de la Compagnie Républicaine de Sécurité venus négocier avec eux la libération des véhicules. Affirmez-vous là encore pour avoir vu ou pour avoir entendu dire ? Les preuves de telles accusations ne se sont pas données à voir aux téléspectateurs de Canal3 qui vous a reçu, ni sur les images du reporter, ni dans ses commentaires. De plus, sur l’Avenue Charles De Gaulle, un autre point chaud de courses-poursuites avec la police, des étudiants armés de bâtons et machettes comme vous dites, il n’y en avait pas ! La vérité, c’est qu’il vous faut trouver à justifier à tout prix cette dégénérescence de la situation qu’on aurait pu éviter…

En vérité, on aurait pu éviter cette dégénérescence. On aurait pu éviter un assaut de la police pour récupérer manu militari les véhicules de l’Etat à la Cité de Kossodo et de la Patte d’oie. On aurait pu éviter qu’à la suite de cet assaut lancé, certains véhicules de l’Etat aient été incendiés alors qu’ils étaient restés intacts pendant 24 heures au moins avant. On aurait pu éviter le spectacle macabre d’étudiants qui, à Kossodo, ne durent leur salut qu’en prenant le maquis. Idem pour les effets personnels d’étudiants à Gounghin disséminés sur la chaussée. N’eût été votre recours au coup de force, par la police, pour dénouer la situation !

Recours à la répression dont le journaliste à Canal3 vous a d’ailleurs interrogé sur le caractère systématique à l’Université depuis plusieurs années de crise, sans que vous acceptiez répondre. N’eût été la sommation faite aux étudiants par le conseil de cabinet de votre ministère de tutelle auquel vous avez dit avoir pris part, dès les protestations naissantes au matin du 31 juillet ! Sommation de libérer les cités au plus tard à la date du 4 Août en réponse à leur opposition au principe même d’avoir à quitter les Cités et s’alimenter en dehors des restaurants, que vous leur aviez notifié seulement quelques heures auparavant. N’eût été la fermeture effective de la plupart des restaurants intervenue dès le 01er Août. Alors que, faute d’avoir été prévenus, les étudiants avaient déjà investi toutes leurs économies dans l’achat de tickets de restauration. Si vos mesures prises n’auguraient en rien un dénouement pacifique de la situation, c’est qu’il y a bien des raisons officieuses pour lesquelles il vous faut mordicus clochardiser les étudiants…

Permettez-nous, M. le DG, de penser que les véritables raisons de ces pires avanies que vous êtes résolu à faire subir aux étudiants sont ailleurs dans l’utilisation du CENOU par le pouvoir pour faire payer aux étudiants leur immense mobilisation citoyenne contre le sénat à l’appel de leur peuple ! Et que vos mesures préparent la mise en place prochaine du sénat, vraisemblablement en septembre, par l’affaiblissement de la force de mobilisation estudiantine en août et septembre pour contrer d’ores et déjà d’éventuelles velléités d’opposition à la mise en place du sénat. Et cela, le temps à venir nous le confirmera. De la même manière que le temps nous a permis de nous rendre compte, à travers une récente interview du professeur et ancien recteur de l’Université, Nidaoua Sawadogo, dans « L’Eveil Education », que la fermeture, en 2008, de la Cité au sein de l’Université de Ouagadougou à la suite de la farouche résistance estudiantine à la répression policière de mai 2008 sur le campus, ne visait rien d’autre qu’à assurer le petit président qui loge tout près d’être en sécurité.

Mais bien que la situation soit désespérante et révoltante, je crois, pour deux raisons, qu’il est possible de rattraper et résorber cette injustice sociale criante. La première c’est qu’à Canal3, vous avez dit : « les étudiants savent que je les aime ! ». S’il est vrai, M. le D.G., que vous les aimez, pas seulement quand ils sont dociles ou s’agenouillent à vos décisions mais aussi quand ils vous interpellent par rapport à leur désarroi, vous pouvez dire des choses au Conseil de cabinet de votre ministère de tutelle et à l’Etat Burkinabè plus généralement, pour faire changer la donne. Vous pourrez dire à l’Etat Burkinabè que vous-même et tous ceux de votre génération, avez étudié, pour la plupart, avec des subventions grassement payées par l’argent public.

Et qu’en conséquence, il est indécent, voire inacceptable que la présente génération d’étudiants se voie réserver la portion congrue sur le budget de l’Etat. Vous pourrez dire au Conseil de cabinet de votre ministère de tutelle, qu’il doit faire observer au Conseil des ministres qu’il est indécent, voire inacceptable que l’Etat conçoive légitime de sacrifier l’argent public par un rabattement de la fiscalité pour offrir des ponts d’or aux investisseurs étrangers sans concéder la nécessité, l’utilité et la légitimité que l’argent public puisse pourvoir aux charges sociales des étudiants ces mois d’août et septembre exclusivement. La deuxième, c’est qu’alors que nous pensions qu’il l’avait oublié, le Président Blaise Compaoré nous a rappelés depuis la République de Côte d’ Ivoire où il se trouvait, en réponse à une question sur les grandes manifestations anti-sénat dans son pays, qu’il est là « pour appliquer la Constitution ». A l’attention du Président du Faso, vous pourrez faire noter, pour l’amour que vous avez pour les étudiants, ces deux articles de la Constitution que j’ai relevés pour vous : « Sont interdits et punis par la loi […] les traitements inhumains et cruels, dégradants et humiliants […] et toutes les formes d’avilissement de l’Homme. » (Article 2 alinéa 2 de la Constitution) ; « […] la sécurité sociale, le logement […], l’assistance […] aux cas sociaux constituent des droits sociaux et culturels reconnus par la présente Constitution qui vise à les promouvoir. » (Article 18 de la Constitution). En vous souhaitant bonne réception de ma lettre ouverte, je vous prie, d’agréer, Monsieur le DG du CENOU, l’expression de mes sentiments de citoyen outragé par la clochardisation de l’étudiant burkinabè vraisemblablement devenu l’ennemi public N°1 non déclaré de l’establishment.

Ouagadougou, le 02 août 2013

Roland Nombré

 
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