mardi, 17 octobre 2017
 

Le mandat d’arrêt contre Blaise Compaoré

Un mandat d’arrêt international a été émis à l’encontre de Blaise Compaoré, à la demande du gouvernement burkinabé le 21 Décembre. Le dictateur avait régné sur le Burkina Faso pendant plus d’un quart de siècle sans partage, et a été renversé à la suite d’un coup d’Etat l’année dernière.

L’objet du mandat d’arrêt est l’implication de Compaoré dans l’assassinat de Thomas Sankara, son prédécesseur et figure révolutionnaire africaine. Ce mandat inclut aussi des membres de la garde rapprochée de Compaoré, ainsi que le Général Diendéré, qui avait mené un putsch raté en Septembre dernier.

Ce mandat pourrait se traduire par l’implication du gouvernement ivoirien, qui était souvent vilipendé par Sankara, sans compter le soutien militaire burkinabé aux rebelles pour renverser Laurent Gbagbo.

Quelles autres implications aurait l’arrestation de Compaoré ?

Protestations à Ouagadougou, Burkina Faso © REUTERS/ Joe Penney Les USA envisagent "d’aider" le Burkina Faso après le coup d’Etat La veuve de l’ancien président burkinabé assassiné Thomas Sankara a réclamé auprès des autorités ivoiriennes l’extradition de Blaise Compaoré sur la base d’un mandat international. Le motif d’extradition implique la complicité dans l’assassinat de Thomas Sankara, d’attentat à la sûreté de l’Etat et de recel de cadavre. Thomas Sankara a souvent été considéré comme un révolutionnaire d’inspiration marxiste et panafricaniste, ce qui ne plaisait pas à tous les chefs d’Etat de son temps. La peur de la Guerre Froide et la lutte Est-Ouest se déroulant sur le continent africain (dans les années 80), de tels idées ne pouvaient pas laisser indifférent. Sankara avait des ennemis au sein de son propre régime, dont son adjoint Blaise Compaoré. Ce dernier renversera Sankara et dirigera le Burkina Faso jusqu’en 2014.

À partir de 2014, le Burkina Faso entre dans un tournant historique.

Claude Biao, écrivain béninois, nous explique ce qu’implique le mandat d’arrêt contre Compaoré.

"Le Burkina Faso a la possibilité de demander à tous les pays dans lesquels se retrouverait Compaoré, sous réserve que ces pays aient une convention d’entre-aide judiciaire avec le BF, de réclamer son extradition. Compaoré est exilé depuis son départ en 2014 en Côte d’Ivoire. La deuxième conséquence est que Compaoré est officiellement poursuivi pour les chefs d’inculpations de la complicité dans un assassinat, d’attentat à la sûreté de l’Etat et de recel de cadavre. La justice burkinabé peut donc faire la lumière sur cette affaire, pour lui et ses douze complices."

Si ce mandat est si important, c’est que la situation actuelle du Burkina Faso est très complexe, et liée à une certaine évolution historique elle-même imbriquée avec celle ivoirienne.

"Ce qu’il faut savoir, c’est qu’avant 2014, il y avait déjà beaucoup de revendications et un fort ressentiment au sein de la population, qui ont précipité la chute de Compaoré en 2014, mais aussi qui ont permis à la population de rester en éveil sur les questions d’affaires publiques.

Michel Kafando. Archive photo © AFP 2015. Issouf Sanogo Le président burkinabé arrêté en plein conseil des ministres Depuis 2014, il y a eu un régime de transition, dirigé par Michel Kafando (un diplomate) et par le Premier Ministre Isaac Zida. Puis le coup d’Etat dirigé par le Général Diendéré (Général du Régiment de Sécurité Présidentiel) et qui a tenté de mettre à mal cette transition. La raison officielle de coup d’Etat est qu’il voulait assurer l’élection présidentielle qui allait suivre. Mais la raison que les personnes évoquent dans les coulisses, c’est que l’affaire Thomas Sankara a été remise sur le tapis. Et que le régime de la transition a ré-ouvert le dossier. Donc la raison officieuse c’est premièrement cette affaire-là, et les velléités de dissolution du Régiment de Sécurité Présidentielle.

Le Putsch de Diendéré a été manqué, et l’armée régulière est venue à la rescousse de la population et a délogé les putschistes. La suite s’est très vite passée : le Général Diendéré a été inculpé, il y a eu dissolution du Régiment de Sécurité Présidentielle), et la suite normale des choses était l’élection présidentielle, qui a connu la désignation de Kaboré comme Président de la République et la réouverture de l’affaire Thomas Sankara, qui n’était pas refermé durant la période du Putsch mais juste mise en suspens, à cause de l’instabilité. Donc l’ouverture du dossier Thomas Sankara a été concrétisée par ce mandat d’arrêt. Mais pas seulement ce mandat d’arrêt, car il y a eu beaucoup d’autres actes de justices qui ont été menés ; il y a eu des arrestations, il y a eu au total douze inculpés.

Il y a eu aussi entre-temps l’affaire des appels entre le Président de l’Assemblée Nationale ivoirienne Guillaume Soro et l’un des généraux qui sont soupçonnés d’avoir participé au Putsch. Donc un officiel ivoirien aurait voulu maintenir les putschistes au pouvoir."

Situation à Ouagadougou, Burkina Faso, Septembre 20, 2015. © REUTERS/ Joe Penney Le conflit en Afrique de l’ouest menace la sécurité du continent Une convention d’extradition entre le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire a été signée en 1994, mais le Burkina Faso pratique encore la peine de mort, ce qui pose un problème quant à une extradition, selon Claude Biao. "C’est d’ailleurs l’une des seules raisons pour lesquelles la Côte d’Ivoire pourrait refuser d’extrader le Président Compaoré, car la peine de mort est requise dans le Code burkinabé, y compris pour la faute de complicité d’assassinat.

On pourrait aussi penser aux relations entre le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire qui sont très compliquées ; ce sont deux pays qui ont une très longue histoire, déjà ils sont voisins, mais en plus de ce voisinage, il y a aussi beaucoup d’implications politiques : Blaise Compaoré a été longtemps le mentor d’Alassane Ouattara, qui est l’actuel président de la Côte d’Ivoire, et il a soutenu la rébellion de 2000 en Côte d’Ivoire.

Pour toutes ces raisons, il est possible que la Côte d’Ivoire soit réticente à donner suite à ce mandat d’arrêt et donc à la demande d’extradition de Blaise Compaoré."

Ceci pourrait mener vers un refroidissement des relations entre le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire, pourtant déjà accidentées.

Ouagadougou, capitale de Burkina Faso © REUTERS/ Joe Penney Les USA estiment "déplorable" la situation au Burkina Faso La Côte d’Ivoire, qui dispose du port gigantesque d’Abidjan, a toujours vu d’un mauvais œil les idéaux révolutionnaires lancés par Sankara. Et beau nombre de théories circulent quant à l’implication du gouvernement ivoirien dans l’assassinat de Sankara : Compaoré et Houphouët —Boigny s’étaient rencontrés à Abidjan peu avant la mort de Sankara. Compaoré aura été un dictateur ambigu dès son accession au pouvoir, suite à l’assassinat de Sankara en 1987.

L’élection de 2014 avait donné lieu à de violentes manifestations contre Compaoré, alors qu’il se représentait pour un cinquième mandat. Le Colonel Boureima Farta avait alors annoncé que Campaoré était « hors du pouvoir ».

Compaoré avait été surnommé le « pacificateur africain » (car servant d’intermédiaire dans les conflits ouest-africain) : efforts diplomatiques pour mettre fin aux massacres en Côte d’Ivoire, résultant dans les accords de paix d’Ouagadougou ; le Burkina Faso faisait office de plateforme de dialogue dans les conflits civils du Togo, de Guinée et du Mali ; Compaoré a été le négociateur pour la libération d’otages occidentaux retenus par les groupes islamistes du Sahel.

Cependant, ce tableau idéal n’est pas sans tâche.

Il lui a longtemps été reproché d’avoir vendu des armes aux rebelles du Sierra Leone en échange de diamants, s’étant battu dans les années 90 contre les forces de maintien de paix. Un rapport de l’ONU accusait aussi Compaoré de financer la guerre civile angolaise. Il a été très proche de Charles Taylor.

De plus, des accusations de corruption et de népotisme dans l’extraction de diamants ont permis de créer un mythe d’un Compaoré s’insinuant dans les politiques d’autre Etats (Côte d’Ivoire, Libéria).

Les manifestants (Ouagadougou, au Burkina Faso) Burkina Faso : un général nommé chef du "conseil de transition" Il aura été le chef d’Etat africain ayant servi le plus longtemps jusqu’en 2014, avec Nguema de Guinée Equatoriale et Mugabe du Zimbabwe. Comme dit l’adage, c’est dans l’adversité qu’on voit les vrais amis. Le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire ont beaucoup d’histoire en commun, en bien comme en mal. La page se tourne. Le Burkina Faso, malgré les coups d’Etats, est un pays uni et stable, qui n’a pas connu de guerre. C’est un pays sans accès à la mer où 60% des 16 Millions d’habitants a moins de 25 ans. C’est donc la jeunesse de ce pays qui forgera son avenir ; comme elle a poussé Compaoré à quitter le pouvoir, elle ne désire pas voir se répéter les erreurs du passé. Si le soulèvement de 2014 peut être comparé aux printemps arabes, il est improbable que les tragiques conséquences de ces derniers (comme en Libye) ne se réitèrent au Burkina Faso. Ce soulèvement fait suite à la vague de changements de régimes en Afrique : République Centrafricaine en 2013 et 2014, Egypte en 2013. C’est ce qu’on appelle un « regime change » en anglais, mais sans le concours d’une puissance extérieure.

Un nouveau président prendra fonction le 29 Décembre, dans des conditions beaucoup moins obscures que par le passé, car cette fois-ci, c’est le peuple qui a décidé du changement.

Le terme « Burkina Faso » veut dire (en mooré et en dioula) « la patrie des hommes intègres » ; jamais un pays n’a porté aussi justement et fièrement son nom.

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