vendredi, 21 juillet 2017
 

Gambie : Pour les forces de sécurité, les droits humains doivent primer sur la loyauté envers Yahya Jammeh

La crise politique en Gambie est entrée dans une phase dangereuse. Après avoir publiquement reconnu sa défaite lors de l’élection présidentielle du 1er décembre, le président sortant Yahya Jammeh est revenu sur sa décision le 9 décembre, rejetant les résultats du scrutin. Il refuse en outre d’accepter de démissionner, et le risque de violations des droits humains est élevé.

Une délégation de haut niveau, formée de chefs d’Etat de l’Afrique de l’Ouest, et dirigée par la présidente libérienne Ellen Johnson Sirleaf, actuellement à la tête de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), a, lors d’une visite à Banjul, la capitale gambienne, échoué à persuader Jammeh de céder le pouvoir. Le parti de ce dernier, l’Alliance patriotique pour la réorientation et la construction, a déposé un recours auprès de la Cour suprême pour contester les résultats des élections dans la soirée du 13 décembre.

Dans ses tentatives de se maintenir au pouvoir, Jammeh et les forces de sécurité qu’il contrôle pourraient procéder à des arrestations arbitraires, se livrer à des actes de torture et à des disparitions forcées contre des opposants politiques et des militants, ce qui a été monnaie courante pendant les 22 ans qu’il a passé à la tête de la Gambie. En avril et en mai derniers, les forces de sécurité ont arrêté arbitrairement et battu plus de 90 manifestants pacifiques de l’opposition, dont deux sont morts en détention provisoire, et un serait mort après avoir été torturé par l’Agence nationale de renseignement.

Le risque de violations des droits souligné la responsabilité des forces de sécurité gambiennes pendant la transition et les conséquences potentielles si elles ne respectent pas leurs obligations juridiques internationales. Elles doivent veiller à la sûreté des Gambiens, indépendamment de leur sensibilité politique, et au respect des droits à la liberté d’expression et de protestation pacifique. Les dirigeants de l’armée et de la police doivent ignorer tout ordre qui contreviendrait à de telles obligations et exiger de leurs subalternes qu’ils fassent de même.

Jammeh est censé continuer de bénéficier du soutien des principaux membres des forces de sécurité. Le chef de l’armée, Ousmane Badjie, s’est présenté, le 13 décembre, auprès de la CEDEAO en arborant un insigne à l’effigie de Jammeh et en exprimant son soutien au « commandant en chef, le président Yahya Jammeh ».

Le président élu, Adama Barrow, qui ne bénéficie d’aucune protection de la part de l’armée ou de la police, a déclaré le 11 décembre qu’il se sentait menacé. Deux jours plus tard, les forces de sécurité gambiennes ont évincé de leurs bureaux le courageux président de la Commission électorale indépendante (CEI), Alieu Momar Njai, et son personnel. « En dehors de Barrow, je suis peut-être l’individu le plus en danger », m’a assuré Njai par la suite.

Les partisans de Barrow ont exprimé à Human Rights Watch leur inquiétude d’être arrêtés s’ils manifestent publiquement contre l’autoritarisme de Jammeh. Barrow a jusqu’ici appelé ses partisans à faire preuve de retenue, notant que le mandat de Jammeh ne se termine officiellement que le 18 janvier. Cependant, s’ils décidaient d’exercer leur droit à manifester pacifiquement – comme ils pourraient le faire en cas d’impasse diplomatique – se poserait un risque réel de voir les forces de sécurité y répondre par une force excessive. En effet, dans son discours rejetant les résultats des élections, Jammeh a prévenu qu’il ne tolérerait pas de contestation de sa décision.

Les journalistes gambiens, auxquels la défaite électorale de Jammeh a donné un bref aperçu du concept de la liberté de la presse, disent maintenant craindre une nouvelle répression. « Nous sommes inquiets que Jammeh s’en prennent aux journalistes qui se sont sentis encouragés à diffuser des opinions politiques dissidentes », m’a confié un représentant de l’Union de la presse gambienne. Au cours des deux dernières décennies, des dizaines de journalistes ont fait l’objet d’arrestations arbitraires, ont été torturés ou victimes de disparitions forcées et plus d’une centaine ont fui le pays.

Les responsables de la sécurité impliqués dans des abus durant la période de transition pourraient faire face à des sanctions ciblées, y compris le gel des avoirs et les interdictions de voyager, semblables à celles annoncées le 12 décembre par les États-Unis et l’Union européenne à l’encontre de plusieurs individus en République démocratique du Congo qui sont impliqués dans la répression des opposants aux tentatives du président Joseph Kabila de se maintenir au pouvoir.

En outre, les responsables de violations des droits pendant la transition, notamment ceux qui assurent des fonctions de commandement, risquent d’être poursuivis. Les crimes les plus graves en violation du droit international sont placés sous la juridiction de la Cour pénale internationale (CPI), alors que le retrait annoncé par Jammeh de cette juridiction ne prendra effet que le 10 novembre 2017.

La résolution de la crise gambienne repose en grande partie sur les épaules de Jammeh, mais aussi sur celles des forces de sécurité gambiennes. Quelle que soit la décision prise par le Président sortant, il est essentiel qu’elles agissent avec professionnalisme et neutralité politique, en refusant les ordres constituant des violations des droits humains fondamentaux. Dans le cas contraire, les conséquences pourraient être dévastatrices.

 
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