samedi, 25 novembre 2017
 

Mali : Débat sur l’intervention française

MALI : ANALYSE DE SAMIR AMIN

Je suis de ceux qui condamnent par principe toute intervention militaire des puissances occidentales dans les pays du Sud, ces interventions étant par nature soumises aux exigences du déploiement du contrôle de la Planète par le capital des monopoles dominant le système.

L’intervention française au Mali est-elle l’exception à la règle ? Oui et non. C’est la raison pour laquelle j’appelle à la soutenir, sans néanmoins penser le moins du monde qu’elle apportera la réponse qu’il faut à la dégradation continue des conditions politiques, sociales et économiques non seulement du Mali mais de l’ensemble des pays de la région, laquelle est elle-même le produit des politiques de déploiement du capitalisme des monopoles de la triade impérialiste (États-Unis, Europe, Japon), toujours en œuvre, comme elle est à l’origine de l’implantation de l’Islam politique dans la région.

I.- L’Islam politique réactionnaire, ennemi des peuples concernés et allié majeur des stratégies de la triade impérialiste [1]

L’Islam politique – au-delà de la variété apparente de ses expressions – n’est pas un « mouvement de renaissance de la foi religieuse » (que celle-ci plaise ou non), mais une force politique archi-réactionnaire qui condamne les peuples qui sont les victimes éventuelles de l’exercice de son pouvoir, à la régression sur tous les plans, les rendant par là même incapables de répondre positivement aux défis auxquels ils sont confrontés. Ce pouvoir ne constitue pas un frein à la poursuite du processus de dégradation et de paupérisation en cours depuis trois décennies. Au contraire il en accentue le mouvement, dont il se nourrit lui-même.

Telle est la raison fondamentale pour laquelle les puissances de la triade – telles qu’elles sont et demeurent – y voient un allié stratégique. Le soutien systématique apporté par ces puissances à l’Islam politique réactionnaire a été et demeure l’une des raisons majeures des « succès » qu’il a enregistrés : les Talibans d’Afghanistan, le FIS en Algérie, les « Islamistes » en Somalie et au Soudan, ceux de Turquie, d’Egypte, de Tunisie et d’ailleurs ont tous bénéficié de ce soutien à un moment décisif pour leur saisie du pouvoir local. Aucune des composantes dites modérés de l’Islam politique ne s’est jamais dissociée véritablement des auteurs d’actes terroristes de leurs composantes dites « salafistes ». Ils ont tous bénéficié et continuent à bénéficier de « l’exil » dans les pays du Golfe, lorsque nécessaire. En Libye hier, en Syrie encore aujourd’hui ils continuent à être soutenus par ces mêmes puissances de la triade. En même temps les exactions et les crimes qu’ils commettent sont parfaitement intégrés dans le discours d’accompagnement de la stratégie fondée sur leur soutien : ils permettent de donner de la crédibilité à la thèse d’une « guerre des civilisations » qui facilite le ralliement « consensuel » des peuples de la triade au projet global du capital des monopoles. Les deux discours – la démocratie et la guerre au terrorisme – se complètent mutuellement dans cette stratégie.

Il faut une bonne dose de naïveté pour croire que l’Islam politique de certains – qualifié à ce titre de « modéré » – serait soluble dans la démocratie. Il y a certes partage des tâches entre ceux-ci et les « salafistes » qui les déborderaient dit-on avec une fausse naïveté par leurs excès fanatiques, criminels, voire terroristes. Mais leur projet est commun – une théocratie archaïque par définition aux antipodes de la démocratie même minimale.

II.- Le Sahélistan, un projet au service de quels intérêts ?

De Gaulle avait caressé le projet d’un « Grand Sahara français ». Mais la ténacité du Front de libération national (FLN) algérien et la radicalisation du Mali de l’Union Soudanaise de Modibo Keita ont fait échouer le projet, définitivement à partir de 1962-1963. S’il y a peut être quelques nostalgiques du projet à Paris, je ne crois pas qu’ils soient en mesure de convaincre des politiciens dotés d’une intelligence normale de la possibilité de le ressusciter.

En fait le projet de Sahélistan n’est pas celui de la France – même si Sarkozy s’y était rallié. Il est celui de la nébuleuse constituée par l’Islam politique en question et bénéficie du regard éventuellement favorable des États-Unis et dans leur sillage de leurs lieutenants dans l’Union européenne (qui n’existe pas) – la Grande-Bretagne et l’Allemagne.

Le Sahélistan « islamique » permettrait la création d’un grand Etat couvrant une bonne partie du Sahara malien, mauritanien, nigérien et algérien doté de ressources minérales importantes : uranium, pétrole et gaz. Ces ressources ne seraient pas ouvertes principalement à la France, mais en premier lieu aux puissances dominantes de la triade. Ce « royaume », à l’image de ce qu’est l’Arabie Saoudite et les Emirats du Golfe, pourrait aisément « acheter » le soutien de sa population clairsemée, et ses émirs transformer en fortunes personnelles fabuleuses la fraction de la rente qui leur serait laissée. Le Golfe reste, pour les puissances de la triade, le modèle du meilleur allié/serviteur utile, en dépit du caractère farouchement archaïque et esclavagiste de sa gestion sociale – je dirai grâce à ce caractère. Les pouvoirs en place dans le Sahélistan s’abstiendraient de poursuivre des actions de terrorisme sur leur territoire, sans pour autant s’interdire de les soutenir éventuellement ailleurs.

La France, qui était parvenue à sauvegarder du projet du « Grand Sahara » le contrôle du Niger et de son uranium, n’occuperait plus qu’une place secondaire dans le Sahélistan [2].

Il revient à F. Hollande – et c’est tout à son honneur – de l’avoir compris et refusé. On ne devrait pas s’étonner de voir que l’intervention qu’il a décidé ait été immédiatement soutenue par Alger et quelques autres pays pourtant non classés par Paris comme des « amis ». Le pouvoir algérien a démontré sa parfaite lucidité : il sait que l’objectif du Sahélistan vise également le Sud algérien et pas seulement le Nord du Mali [3]. On ne devrait pas davantage s’étonner que les « alliés de la France » – les États-Unis, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, sans parler de l’Arabie Saoudite et du Qatar – sont en réalité hostiles à cette intervention, qu’ils n’ont accepté du bout des lèvres que parce qu’ils ont été mis devant le fait accompli – la décision de F. Hollande. Mais ils ne seraient pas mécontents de voire l’opération s’enliser et échouer. Cela redonnerait de la vigueur à la reprise du projet du Sahélistan.

III.- Gagner la guerre du Sahara

Je suis donc de ceux qui souhaitent et espèrent que la guerre du Sahara sera gagnée, ces Islamistes éradiqués dans la région (Mali et Algérie en particulier), le Mali restauré dans ses frontières. Cette victoire est la condition nécessaire incontournable, mais est loin d’être la condition suffisante, pour une reconstruction ultérieure de l’Etat et de la société du Mali.

Cette guerre sera longue, coûteuse et pénible et son issue reste incertaine. La victoire exige que soient réunies certaines conditions. Il faudrait en effet non seulement que les forces armées françaises n’abandonnent pas le terrain avant la victoire, mais encore qu’une armée malienne digne de ce nom soit reconstituée rapidement. Car il faut savoir que l’intervention militaire des autres pays africains ne pourra pas constituer l’élément décisif de la victoire.

La reconstruction de l’armée malienne relève du tout à fait faisable. Le Mali de Modibo était parvenu à construire une force armée compétente et dévouée à la nation, suffisante pour dissuader les agresseurs comme le sont les Islamistes d’AQMI aujourd’hui. Cette force armée a été systématiquement détruite par la dictature de Moussa Traoré et n’a pas été reconstruite par ses successeurs. Mais le peuple malien ayant pleine conscience que son pays a le devoir d’être armé, la reconstruction de son armée bénéficie d’un terrain favorable. L’obstacle est financier : recruter des milliers de soldats et les équiper n’est pas à la portée des moyens actuels du pays, et ni les Etats africains, ni l’ONU ne consentiront à pallier cette misère. La France doit comprendre que le seul moyen qui permettra la victoire l’oblige à le faire. L’enlisement et la défaite ne seraient pas seulement une catastrophe pour les peuples africains, elles seraient tout autant pour la France. La victoire constituerait un moyen important de restauration de la place de la France dans le concert des nations, au-delà même de l’Europe.

Il n’y a pas grand chose à attendre des pays de la CEDEAO. Les gardes prétoriennes de la plupart de ces pays n’ont d’armée que le nom. Certes le Nigeria dispose de forces nombreuses et équipées, malheureusement peu disciplinées pour le moins qu’on puisse dire ; et beaucoup de ses officiers supérieurs ne poursuivent pas d’autre objectif que le pillage des régions où elles interviennent. Le Sénégal dispose également d’une force militaire compétente et de surcroît disciplinée, mais petite, à l’échelle du pays. Plus loin en Afrique, l’Angola et l’Afrique du Sud pourraient apporter des appuis efficaces ; mais leur éloignement géographique, et peut être d’autres considérations, font courir le risque qu’ils n’en voient pas l’intérêt.

Un engagement de la France ferme, déterminé et pour toute la durée nécessaire implique que la diplomatie de Paris comprenne qu’il lui faut prendre des distances à l’égard de ses co-équipiers de l’OTAN et de l’Europe. Cette partie est loin d’être gagnée et rien n’indique pour le moment que le gouvernement de F. Hollande soit capable de l’oser.

IV.- Gagner la bataille diplomatique

Le conflit visible entre les objectifs honorables de l’intervention française au Mali et la poursuite de la ligne diplomatique actuelle de Paris deviendra rapidement intolérable. La France ne peut pas combattre les « Islamistes » à Tombouctou et les soutenir à Alep !

La diplomatie française, accrochée à l’OTAN et à l’Union européenne, partage la responsabilité de ses alliés dans les succès de l’Islam politique réactionnaire. Elle en a fournit la preuve éclatante dans l’aventure libyenne dont le seul résultat a été (et cela était prévisible et certainement voulu, au moins par Washington) non pas de libérer le peuple libyen de Kadhafi (un pitre plus qu’un dictateur) mais de détruire la Libye, devenue terre d’opération de seigneurs de guerre, directement à l’origine du renforcement d’AQMI au Mali.

Car l’hydre de l’Islam politique réactionnaire recrute autant dans les milieux du grand banditisme que chez les fous de Dieu. Au-delà du « djihad », leurs émirs – qui s’autoproclament les défenseurs intransigeants de la foi – s’enrichissent du trafic de la drogue (les Talibans, l’AQMI), des armes (les seigneurs de guerre libyens), de la prostitution (les Kosovars).

Or la diplomatie française jusqu’à ce jour soutient les mêmes, en Syrie par exemple. Les médias français donnent crédit aux communiqués du prétendu Observatoire Syrien des Droits de l’Homme, une officine connue pour être celle des Frères Musulmans, fondée par Ryad El Maleh, soutenue par la CIA et les services britanniques. Autant faire crédit aux communiqués d’Ansar Eddine ! La France tolère que la soit disant « Coalition Nationale des Forces de l’Opposition et de la Révolution » soit présidée par le Cheikh Ahmad El Khatib choisi par Washington, Frère Musulman et auteur de l’incendie du quartier de Douma à Damas.

Je serais surpris (mais la surprise serait agréable) que F. Hollande ose renverser la table, comme De Gaulle l’avait fait (sortir de l’OTAN, pratiquer en Europe la politique de la chaise vide). On ne lui demande pas d’en faire autant, mais seulement d’infléchir ses relations diplomatiques dans le sens exigé par la poursuite de l’action au Mali, de comprendre que la France compte plus d’adversaires dans le camp de ses « alliés » que dans celui de ses « ennemis » ! Cela ne serait pas la première fois qu’il en serait ainsi lorsque deux camps s’affrontent sur le terrain diplomatique.

V.- Reconstruire le Mali

La reconstruction du Mali ne peut être que l’œuvre des Maliens. Encore serait-il souhaitable qu’on les y aide plutôt que d’ériger des barrières qui rendent impossible cette reconstruction.

Les ambitions « coloniales » françaises – faire du Mali un État client à l’image de quelques autres dans la région – ne sont peut être pas absentes chez certains des responsables de la politique malienne de Paris. La Françafrique a toujours ses porte-parole. Mais elles ne constituent pas un danger réel, encore moins majeur. Un Mali reconstruit saura aussi affirmer – ou réaffirmer – rapidement son indépendance. Par contre un Mali saccagé par l’Islam politique réactionnaire serait incapable avant longtemps de conquérir une place honorable sur l’échiquier régional et mondial. Comme la Somalie il risquerait d’être effacé de la liste des Etats souverains dignes de ce nom.

Le Mali avait, à l’époque de Modibo, fait des avancées en direction du progrès économique et social comme de son affirmation indépendante et de l’unité de ses composantes ethniques.

L’Union Soudanaise était parvenue à unifier dans une même nation les Bambara du Sud, les pêcheurs bozo, les paysans songhaï et les Bella de la vallée du Niger de Mopti à Ansongo (on oublie aujourd’hui que la majorité des habitants du Nord Mali n’est pas constituée par les Touaregs), et même fait accepter aux Touaregs l’affranchissement de leurs serfs Bella. Il reste que faute de moyens – et de volonté après la chute de Modibo – les gouvernements de Bamako ont par la suite sacrifié les projets de développement du Nord. Certaines revendications des Touaregs sont de ce fait parfaitement légitimes. Alger qui préconise de distinguer dans la rébellion les Touaregs (désormais marginalisés), avec lesquels il faut discuter, des Djihadistes venus d’ailleurs – souvent parfaitement racistes à l’égard des « Noirs » –, fait preuve de lucidité à cet endroit.

Les limites des réalisations du Mali de Modibo, mais aussi l’hostilité des puissances occidentales (et de la France en particulier), sont à l’origine de la dérive du projet et finalement du succès de l’odieux coup d’état de Moussa Traoré (soutenu jusqu’au bout par Paris) dont la dictature porte la responsabilité de la décomposition de la société malienne, de sa paupérisation et de son impuissance. Le puissant mouvement de révolte du peuple malien parvenu, au prix de dizaines de milliers de victimes, à renverser la dictature, avait nourri de grands espoirs de renaissance du pays. Ces espoirs ont été déçus. Pourquoi ?

Le peuple malien bénéficie depuis la chute de Moussa Traoré de libertés démocratiques sans pareilles. Néanmoins cela ne semble avoir servi à rien : des centaines de partis fantômes sans programme, des parlementaires élus impotents, la corruption généralisée. Des analystes dont l’esprit n’est toujours pas libéré des préjugés racistes s’empressent de conclure que ce peuple (comme les Africains en général) n’est pas mûr pour la démocratie ! On feint d’ignorer que la victoire des luttes du peuple malien a coïncidé avec l’offensive « néolibérale » qui a imposé à ce pays fragilisé à l’extrême un modèle de lumpen-développement préconisé par la Banque mondiale et soutenu par l’Europe et la France, générateur de régression sociale et économique et de paupérisation sans limites.

Ce sont ces politiques qui portent la responsabilité majeure de l’échec de la démocratie, décrédibilisée. Cette involution a créé ici comme ailleurs un terrain favorable à la montée de l’influence de l’Islam politique réactionnaire (financé par le Golfe) non seulement dans le Nord capturé par la suite par l’AQMI mais également à Bamako.

La décrépitude de l’Etat malien qui en a résulté est à l’origine de la crise qui a conduit à la destitution du Président Amani Toumani Touré (réfugié depuis au Sénégal), au coup d’État irréfléchi de Sanogho puis à la mise sous tutelle du Mali par la « nomination » d’un Président « provisoire » – dit de transition – par la CEDEAO, dont la présidence est exercée par le Président ivoirien A. Ouattara qui n’a jamais été qu’un fonctionnaire du FMI et du Ministère français de la coopération. C’est ce Président, dont la légitimité est aux yeux des Maliens proche de zéro, qui a fait appel à l’intervention française. Ce fait affaiblit considérablement la force de l’argument de Paris bien que diplomatiquement impeccable : que Paris a répondu à l’appel du Chef d’Etat « légitime » d’un pays ami. Mais alors en quoi l’appel du chef de l’Etat Syrien – incontestablement non moins légitime – au soutien de l’Iran et de la Russie est-elle « inacceptable » ? Il appartient à Paris de corriger le tir et de revoir son langage.

Mais surtout la reconstruction du Mali passe désormais par le rejet pur et simple des « solutions » libérales qui sont à l’origine de tous ses problèmes. Or sur ce point fondamental les concepts de Paris demeurent ceux qui ont cours à Washington, Londres et Berlin. Les concepts « d’aide au développement » de Paris ne sortent pas des litanies libérales dominantes [4]. Rien d’autre. La France, même si elle gagnait la bataille du Sahara – ce que je souhaite – reste mal placée pour contribuer à la reconstruction du Mali. L’échec, certain, permettrait alors aux faux amis de la France de prendre leur revanche.

NOTES

Dans le souci de conserver à cet article sa brièveté et sa centralité sur la seule question malienne j’ai écarté des développements sur les questions majeures adjacentes, réduits à des indications en notes de bas de pages, évitant ainsi de longues digressions. L’article ne traite pas de l’agression d’In Amenas. Les Algériens savaient que s’ils ont gagné la guerre majeure contre le projet d’Etat dit islamiste du FIS (soutenu à l’époque par les puissances occidentales au nom de la « démocratie » !) le combat contre l’hydre reste permanent, à mener sur deux terrains : la sécurité, la poursuite du progrès social qui est le seul moyen de tarir le terrain de recrutement des mouvements dits islamistes. Sans doute l’assassinat d’otages américains et britanniques contraint-il Washington et Londres à mieux comprendre qu’Alger a opéré comme il le fallait : aucune négociation n’est possible avec des tueurs. Je ne crois malheureusement pas qu’à plus long terme cette « bavure » des terroristes infléchisse le soutien des États-Unis et de la Grande-Bretagne à ce qu’ils continuent de qualifier d’Islam politique « modéré » !

Notes

[1] Ce rappel bref de ce qu’est réellement l’Islam politique réactionnaire s’impose en introduction. L’utilisation stratégique des mouvements en question par les forces du capitalisme/impérialisme dominant n’exclut pas les couacs. La mobilisation d’aventuriers « djihadistes » (« terroristes ») est le moyen incontournable par lequel l’Islam politique réactionnaire peut imposer son pouvoir. Ces aventuriers sont évidemment enclins à la criminalité (le pillage, la prise d’otages, etc.). De surcroît les « fous de Dieu » parmi lesquels ils recrutent leurs « armées » sont toujours, par nature, capables d’initiatives imprévisibles. Le leadership du mouvement (le Golfe wahabite) et celui de l’establishment des États-Unis (et par ricochet les gouvernements des alliés subalternes européens) sont conscients des limites de leur capacité de « contrôler » les instruments de la mise en œuvre de leur projet commun. Mais ils acceptent ce chaos.) [2] La France a maintenu son contrôle sur le Niger et son uranium par le moyen d’une politique « d’aide » à bon marché qui maintient le pays dans la pauvreté et l’impuissance. Voir note (4). Le projet du Sahélistan balaye les chances de la France de pouvoir maintenir son contrôle sur le Niger. [3] Faisant contraste avec la lucidité d’Alger, on constatera le silence du Maroc, dont la monarchie avait toujours exprimé ses revendications sur Tombouctou et Gao (villes « marocaines » !) dans des discours tonitruants répétés. Une explication de ce repli de Rabat reste à être donnée. [4] Yash Tandon (En finir avec la dépendance de l’aide, CETIM, 2009) a démontré que « l’aide » associée à la conditionnalité commandée par le déploiement de la mondialisation libérale n’était pas un « remède » mais un poison. Dans l’introduction de cet ouvrage j’en ai moi-même fourni un exemple, précisément celui du Niger.

Économiste franco-égyptien, Samir Amin est directeur du Forum du Tiers-Monde.

Le 23 janvier 2013.


Sur le soutien de Samir Amin à l’intervention française au Mali

Le texte de Samir Amin, qui défend l’intervention française, est avant tout contradictoire car dès le début, à la question de savoir si l’intervention française répond à la règle de la volonté de domination coloniale, il répond … oui et non, mais son texte n’est qu’un plaidoyer qui tente d’expliquer que la guerre de la France ne correspond nullement à cette volonté :

« j’appelle à la soutenir, sans néanmoins penser le moins du monde qu’elle apportera la réponse qu’il faut à la dégradation continue des conditions politiques, sociales et économiques, non seulement du Mali, mais de l’ensemble des pays de la région »

L’argument est étrange, Samir est bien conscient que la guerre que la France mène au Mali, et qu’il appelle à soutenir, ne règlera rien !.

Le rôle de l’islamisme

Samir fait plus une constatation du rôle que joue l’islamisme politique, considéré comme une force politique réactionnaire, qu’une analyse. Comprendre l’islamisme c’est d’abord comprendre son essor, lié évidemment à une misère sans nom, dans laquelle le capitalisme plonge les populations, mais aussi à l’absence de crédibilité d’une alternative politique à l’échelle internationale. Ce n’est évidemment pas un hasard si la montée de l’islamisme est concomitante avec la perte d’influence du socialisme quelles que soient ces variantes. L’alter- mondialisme a pu donner une bouffée d’oxygène face à l’offensive de la pensée unique libérale, mais il n’a jamais eu les capacités de mobilisation et d’organisation qu’ont pu avoir les organisations qui se réclamaient du socialisme. Ce point nous semble important car désormais, à tort et nous sommes bien d’accord là-dessus, l’islamisme dans certains cas revêt les habits de la contestation d’un ordre mondial injuste et représente une force d’attraction. Cette remarque faite, les différents groupes djihadistes qui sévissent au Mali sont de parfaits réactionnaires doublés de maffieux qui contrôlent les trafics dont certains sont tout simplement odieux puisqu’il s’agit de la mise en place de filières, empruntées par les africains, pour tenter de rejoindre l’Europe.

De l’OCRS au Sahelistan

Samir rappelle la création de l’Organisation Commune des Régions sahariennes (OCRS) qui voit le jour en 1957, mais sera abandonnée six ans plus tard. Il précise que du côté de la France il n’y a pas de danger de voir ce projet ressortir de nouveau :

« S’il y a peut être quelques nostalgiques du projet à Paris, je ne crois pas qu’ils soient en mesure de convaincre des politiciens dotés d’une intelligence normale de la possibilité de le ressusciter »….

Pour aussitôt ajouter que la création d’une entité politique du Sahel est un projet qui existe :

« Il est celui de la nébuleuse constituée par l’Islam politique en question et bénéficie du regard éventuellement favorable des États-Unis et dans leur sillage de leurs lieutenants dans l’Union européenne (qui n’existe pas) – la Grande-Bretagne et l’Allemagne ».

Donc pas de danger du côté de la France de voir ressusciter une entité politique du Sahel, mais du côté des US, de la GB, de l’Allemagne (et de Sarkozy qui est expressément cité) rien n’est moins sûr.

Tout cela est faux au niveau des faits. En effet, la diplomatie de Sarkozy a été de favoriser le MNLA, groupe nationaliste non islamiste qui, espérait-il, allait jouer le rôle de milice de sécurité contre AQMI au profit de l’impérialisme français. Pourtant le but affiché du MNLA, d’indépendance de l’Azawad donc du découpage d’une partie du Sahel, n’a pas gêné outre mesure la diplomatie française qui préconisait des négociations. Un découpage qui va donc à l’encontre d’une grande entité politique du Sahel, volonté prêtée à Sarkozy

Mais surtout l’impérialisme, qu’il soit français ou anglo-saxon, n’a nullement besoin d’un redécoupage politique du Sahel pour s’approvisionner, le terme plus exact étant piller, les ressources énergétiques de la région. Ce que cherchent les pays riches, avant tout, c’est une stabilisation qui permette aux différentes multinationales d’exploiter en toute quiétude les ressources.

Expliquer, comme Samir le fait, que la France avec l’Algérie s’est opposée au projet des US, de la GB et de l’Allemagne de construire un Sahelistan, avec la complicité des djihadistes, est faux, là aussi.

En effet, avant l’intervention française, deux voies ont émergées et se sont affrontées. Celle de la France, et de son fan club qu’est la CEDEAO, était pour une intervention militaire directe et rapide ; ainsi Paris a mené une véritable offensive diplomatique pour entraîner la « communauté internationale » dans le soutien de son dessein. L’autre voie, celle de l’Algérie, fut de mener une diplomatie indépendante de négociations avec le MNLA, mais aussi avec Ansar Dine, groupe islamiste, pour trouver une solution politique et ainsi éviter une intervention militaire qui aurait été, inévitablement conduite directement ou non, par la France. Cette stratégie à été soutenue par les USA qui se sont battus au conseil de sécurité de l’ONU pour que les résolutions intègrent et priorisent la négociation politique. Des Etats-Unis qui, soit dit en passant, entretiennent des liens militaires importants avec l’armée algérienne.

La sous-estimation de l’impérialisme français en Afrique

L’erreur d’analyse sur la question du Sahara en côtoie une autre, qui est d’une certaine manière encore plus désastreuse, celle de la sous-estimation totale du danger que fait peser la politique de la France en Afrique. En effet, que dit Samir :

« La victoire constituerait un moyen important de restauration de la place de la France dans le concert des nations, au-delà même de l’Europe »

Pour nous expliquer aussitôt que :

« Les ambitions « coloniales » françaises – faire du Mali un État client à l’image de quelques autres dans la région – ne sont peut être pas absentes chez certains des responsables de la politique malienne de Paris. La Françafrique a toujours ses porte-parole. Mais elles ne constituent pas un danger réel, encore moins majeur »

La France ne représenterait plus un danger pour l’Afrique ; la Françafrique serait désormais marginalisée. Cette absence de danger n’est-il valable uniquement que pour le Mali, et dans ce cas, pourquoi ce pays serait-il le seul à échapper à ce danger ? Sinon, il serait intéressant de savoir de quand Samir date ce changement important dans la politique française qui, faut-il l’avouer, a échappé à beaucoup de militants anti-impérialistes tant en France, qu’en Afrique. A partir et surtout quels sont les éléments qui indiquent que la Françafrique n’est plus un danger réel.

Pourtant si l’on prend l’histoire récente de la France et ses interventions militaires : En février 2008 pour sauver la dictature de Deby (mais peut être que là aussi il eut fallu défendre cette opération militaire puisque les rebelles étaient soutenus par le régime islamiste soudanais) ou l’opération en soutien aux Forces Nouvelles en Côte d’Ivoire, pour installer Ouattara au pouvoir, sans parler de la Libye…. tout cela ne plaide pas en faveur d’un affaiblissement de la Françafrique, mais bien au contraire illustre parfaitement le rôle de ce pays qui n’a pas changé depuis des lustres. Et si Samir pensait que la Françafrique se termine tout simplement parce que Hollande la déclaré lors de son discours à l’Assemblée Nationale à Dakar, l’envoi récent de commandos spéciaux de l’armée française au Niger, pour protéger les sites de la multinationale française AREVA, devrait le faire changer d’avis.

Quand Samir analyse la situation du Mali et notamment fait remarquer que le président malien n’a quasiment aucune légitimité puisqu’il a été mis en place par la CEDEAO, il ne va pas jusqu’au bout et, de ce fait, ne pointe pas les responsabilités de la diplomatie française. En effet, c’est la France qui a mis au pouvoir le président malien afin d’éviter toute déstabilisation politique du Mali alors que, dans le même temps, une grande partie de la population et des organisations militantes de la société civile se battaient pour la mise en place d’une conférence nationale qui aurait permis un renouveau politique en rupture avec cette caste dirigeante corrompue, et peut être même, une rupture avec le FMI et la Banque Mondiale. Le coup d’état du capitaine Sanogo n’était pas un coup d’état préparé, mais une mutinerie qui a fait tomber Amadou Toumani Touré, ce qui en dit long sur le degré de décrépitude qu’avait atteint ce régime, avec comme conséquence immédiate, une vacance du pouvoir. C’est précisément cette vacance du pouvoir qui était dangereuse pour la France et la CEDEAO. D’ailleurs les organisations de la gauche radicale ont tenté de s’engouffrer dans la brèche, même si leur ligne politique pouvait être discutable mais c’est un autre débat, pour tenter de construire un autre Mali. La France et la CEDEAO dès le début avaient deux objectifs précis, rétablir l’ordre ancien au sud et notamment dans la capitale Bamako et sécuriser le nord. Force est de constater que ces deux objectifs sont en passe de réussir. L’état d’urgence est décrété dans tout le Mali, les organisations progressistes sont marginalisées et inaudibles, l’armée française occupe le nord du pays. Croire que c’est dans ces conditions que le Mali va pouvoir se reconstruire est une illusion.

Avant de parler de solution militaire, de savoir qui doit intervenir, il faut que l’intervention se fasse sur la base d’un projet politique qui ait une vraie légitimité dans la population, qui permette à l’Etat malien d’influencer et de diriger cette intervention et non de la subir. Unifier les populations sur des projets sociaux et économiques, particulièrement dans le nord du pays, est une impérieuse nécessité. En l’absence de solutions politiques élaborées par les populations maliennes et leurs organisations, c’est la France qui va orienter la construction du nouveau Mali, ce qui risque fort de ressembler comme deux gouttes d’eau à l’ancien Mali avec ces mêmes dirigeants politiques corrompus, avec la même soumission à la politique libérale, avec la même misère pour les populations et les mêmes risques d’éclatements de guerre et de djihadisme.

La question Touarègue

Il est également faux de dire que Modibo Kéita, le père de l’indépendance malienne, a géré positivement le problème touareg, comme le prétend Samir. Les réponses données n’ont été que bureaucratiques, brutales et centralisatrices ; ignorant délibérément les modes de vie de ces populations. Sous l’époque de Kéita, le nord Mali était sous occupation militaire, ce qui a engendré oppression et humiliation. Cette politique a eu comme conséquence de liguer la grande partie des touarègues contre Bamako alors que, lors de l’indépendance, une partie des populations touarègues s’était opposée au projet de l’impérialisme de De Gaulle autour de la construction de l’OCRS. Certes il était absolument indispensable d’éradiquer des pratiques d’esclavage et d’oppression qui survivaient chez certains touarègues sur d’autres communauté, notamment les Bella, mais cette lutte nécessaire ne pouvait pas justifier la mise au pas de cette population.

La principale erreur de cette position est qu’elle tente de trouver des solutions dans le cadre imposé et étriqué d’une lutte entre les intérêts néocoloniaux de la France et l’oppression cruelle et moyenâgeuse des djihadistes. Djihadisme ou capitalisme il faudrait choisir ! La politique de la France est coutumière de ces belles interventions humanitaires. Le Biafra, on se souvient tous de ces images effrayantes d’enfants affamés, mais qui se souvient de la politique de la France qui a alimenté en armes et argent ce conflit sécessionniste qui visait à affaiblir le Nigeria, pays islamique, qui prenait trop d’importance aux yeux de Paris. On peut aussi parler de cette campagne où chaque écolier français était invité à donner un paquet de riz aux Somaliens, qui n’a pas vu Kouchner, ministre de la France, déchargeant les sacs de riz. Mais se souvient-on que quelques semaines après ce sont des véhicules blindés occidentaux qui devaient renverser le régime des tribunaux islamiques pour sauver les populations ; résultats ils ont été remplacé par d’autres encore plus extrémistes, encore plus cruels : les Shebab. Au moment où de nouvelles révélations se font jour sur l’implication de la France dans le génocide rwandais, rappelons que l’opération Turquoise, elle aussi, a été présentée comme une opération humanitaire dont le but était d’éviter de nouveaux massacres. En fait elle n’a visé qu’à exfiltrer les génocidaires hutus au Zaïre, maintenant RDC, provoquant une guerre qui continue depuis 20 ans à l’est du Congo avec son cortège de massacres de viols et de pillages.

Non décidément, au Mali comme dans toute l’Afrique, la France ne fait pas partie de la solution, tout simplement, parce qu’elle fait partie depuis longtemps du problème.

Paul Martial

30/01/2013

 
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Afriques en lutte est un collectif de militant(e)s anticapitalistes membres ou non de plusieurs organisations politiques. Ce site présente les articles parus dans le bulletin (envoi gratuit sur simple demande) ou d’autres publications amies. Notre objectif est de diffuser, à partir d’un point de vue militant, un maximum d’informations (politiques, économiques, sociales et culturelles) sur le continent africain et sa diaspora.

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