mercredi, 22 novembre 2017
 

Mali : Mine d’uranium, ce scandale que l’on refuse de voir

Je reviens du Mali où j’ai assisté à un colloque de trois jours sur les risques pour la santé de l’exploitation des mines d’uranium. Ce colloque était organisé dans le cadre du partenariat entre l’IPPNW (Association internationale des médecins contre les armes nucléaires) et une association malienne de villageois de la zone de Faléa, région destinée à accueillir une future mine d’uranium, l’ARACF (Association des ressortissants et amis de la commune de Faléa). J’ai pu constater l’importance de donner une information sérieuse et scientifique aux populations locales. De plus, de nombreux représentants de collectivités vivants dans les zones de mines d’uranium, comme à Arlit au Niger ou en Afrique du Sud, sont venus témoigner de leur quotidien.

Faléa se situe à l’ouest de Bamako. L’entreprise canadienne Rockgate est venue faire des sondages exploratoires en vue d’exploiter une mine d’uranium. Pour ce faire, ils ont déjà foré plus de 400 trous d’une profondeur variant entre 100 et 300 m. Au total, ils ont sorti plus de 100 km de carottages. Les problèmes sont nombreux. Tant que l’uranium reste à ces profondeurs, la radioactivité au niveau du sol est pratiquement normale, mais dès que l’on fait des trous, cela permet au radon de remonter et de contaminer toute la région. D’autre part, les forages ont permis la remontée d’eau contaminée qui a pollué plusieurs endroits, dont un puits approvisionnant plus d’un millier de personnes. A ce jour, la compagnie minière n’a toujours pas refait un puits pour la population, qui doit maintenant parcourir plusieurs kilomètres pour aller chercher de l’eau. L’eau contaminée est aussi bue par le bétail et, à ce jour, plusieurs vaches en sont mortes. Tous ces trous ont également modifié l’écoulement souterrain de l’eau et aucune étude d’impact n’a été réalisée. Est-ce que certains puits vont s’assécher, par exemple ? La question reste ouverte.

Une partie des carottages remontés sont analysés par la compagnie, mais une grande partie est laissée sur place, déposée simplement dans la nature. Qu’adviendra-t-il des contaminations qu’ils vont générer ?

Le représentant du ministre des Mines a dit que l’uranium était le confort des habitants de Faléa. Mais ces derniers n’y croient pas une seule seconde. Une représentante du Niger a relevé qu’on avait fait les mêmes promesses à son pays et aujourd’hui, après plus de 40 ans d’exploitation de l’uranium, le Niger est classé, dans l’indice de développement humain du Programme des Nations unies pour le développement de mars 2012, 186e sur 187 Etats. 
A l’époque où cette femme allait à l’école, les bâtiments étaient en construction dure ; aujourd’hui, elle enseigne sous des paillotes. Ce n’est que récemment que le gouvernement a obtenu un prix de 106 euros le kilogramme d’uranate alors que, durant des décennies, Areva n’a payé que 32 euros.

Aujourd’hui, la région nigérienne d’Arlit est une zone complètement contaminée par les poussières radioactives. L’eau est également contaminée et elle ne va pas tarder à manquer puisqu’Areva va la chercher dans les nappes fossiles, nappes qui mettent plus de 500 ans à se régénérer, mais qu’importe : visiblement, la devise de la société française est « après moi, le déluge ».

Les mineurs qui travaillent dans ces mines n’ont aucune idée de ce qu’est l’uranium et encore moins de sa dangerosité. C’est seulement après l’accident de Tchernobyl que les dirigeants de la mine ont demandé aux mineurs de se laver les mains avant de manger et de prendre certaines dispositions minimales de sécurité. C’est aussi depuis peu qu’ils ont pris des précautions pour transporter les concentrés uranifères. Auparavant, ils étaient déposés simplement à l’air libre sur le pont des camions pour être transportés jusqu’à la capitale. Il arrivait fréquemment que le chauffeur, voulant rendre service à ses amis, souvent chargés de sacs de nourriture, les embarque sur son camion.

Les dirigeants de la mine avaient aussi pour habitude d’offrir les vieilles ferrailles de la mine à leurs ouvriers. Ces derniers les revendaient aux ferrailleurs de la ville d’Arlit. Puis la transformation de ces vieilles ferrailles pouvait commencer, notamment en casseroles, cadres de fenêtres, plafonds pour les maisons, etc. Un rapport de la Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (CRIIRAD) a montré que ces objets et ustensiles étaient contaminés et avaient été vendus dans tout le pays. Cela implique des conséquences sanitaires graves pour toutes les populations locales. Les filiales nigériennes d’AREVA annoncent qu’en 30 ans d’exploitation, ils n’ont relevé aucun cas de maladie liée au travail. C’est oublier un peu vite tous ces travailleurs morts de cancers. Mais ils sont malins et, afin de masquer les cancers, les hôpitaux des mineurs se sont très vite muni d’un laboratoire pour détecter le virus du sida. Lorsque les familles demandent de quoi souffre le patient, les médecins répondent qu’il est « malade », sans autre précision. Voilà ce qui attend le Mali s’il se lance dans l’exploitation de l’uranium.

Le représentant du ministre des Mines du Mali a dit aux citoyens de Faléa : « Dieu nous a donné l’uranium, nous devons l’exploiter. » Une représentante de la société civile nigérienne lui a répondu : « Dieu nous a donné aussi le feu, mais il ne nous a pas dit de marcher dessus. »

En quoi cette histoire de mines d’uranium nous concerne-t-elle, nous, Suisses ? Vous êtes-vous déjà posé la question de savoir d’où provenait l’uranium qui était utilisé par nos centrales ? Vous êtes-vous demandé si nous étions peut-être complices sans le savoir de ce qui se passe en Afrique et ailleurs ? Il n’est pas simple de trouver cette réponse mais, ce qui est certain, c’est qu’une partie des barres de combustibles sont achetées à Areva.

On peut aussi se demander pourquoi des compagnies australiennes se rendent en Afrique alors que leur continent contient encore de grandes réserves d’uranium. C’est le directeur de l’entreprise minière australienne Paladin qui y répond, en affirmant : « Les Australiens et les Canadiens sont devenus trop conscients des problèmes liés à l’exploitation de l’uranium, il faut aller maintenant en Afrique. » Ça a au moins le mérite d’être clair.

Acceptons d’ouvrir les yeux et exigeons la transparence sur la provenance de l’uranium de nos centrales !

Source
 : http://www.pambazuka.org/fr/friends...

** Isabelle Chevalley est Conseillère nationale verte libérale suisse. Elle a publié ce texte dans Le Temps du 23 mai 2012 (http://www.letemps.ch/Page/Uuid/390...)

 
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