lundi, 25 septembre 2017
 

Retour sur les élections au Mali

Entretien avec Mohamed Diarra, juriste, Malien, membre du Parti SADI (Solidarité Africaine pour la Démocratie et l’indépendance) Section France.

Comment se sont passées les élections présidentielles ?

Ces élections présidentielles furent les meilleures jamais organisées dans l’histoire démocratique du Mali. Contrairement aux élections de 1992, 1997, 2002 et 2007, l’élection du candidat Ibrahim Boubacar Keita a été la plus transparente. Cependant, cela ne veut nullement dire qu’elle a été parfaite, car il y a eu des imperfections liées, notamment, à la distribution des cartes NINA. Beaucoup des Maliens n’ont pas pu voter faute de carte d’électeur. Ce fut le cas en France, où le taux de participation au premier tour a tourné autour entre 10% et 20% au second tour. Même au Mali, il y a eu un problème d’organisation et de fonctionnement des bureaux de vote. Beaucoup de Maliens étaient très sceptiques quant à notre capacité à organiser ces élections sans incident. Le peuple malien a montré son sens élevé des responsabilités pour en finir avec la transition CEDEAO.

Un autre bémol à la réussite de ces élections fut la proclamation prématurée des résultats du premier tour. En effet, le ministère de l’Administration territoriale a pris un risque terrible pour la crédibilité du scrutin, en envisageant l’inexistence du second tour, eu égard aux chiffres disponibles sur 10% seulement des suffrages exprimés. Cela a été une faute de la part du ministre chargé des élections.

A titre d’information, le candidat de notre parti SADI, Oumar Mariko, est arrivé en 6ème position, derrière des candidats plus fortunés. Malgré le peu de moyens du parti SADI et la campagne de dénigrement dont il a été l’objet, Oumar Mariko a obtenu un score très honorable après avoir mené campagne dans 4 régions sur 8. Dans les localités où il s’est rendu, c’est sans tee-shirts, ni argent, ni thé ou autres « cadeaux électoraux » qu’il a battu campagne.

Quant au second tour, notre parti a appelé clairement à voter pour Ibrahim Boubacar Keita, qui, pour nous, représentait le bout du changement. Les Maliens, dans leur grande majorité, ont décidé de sanctionner le F.D.R (Front pour la Démocratie et la République), représenté par le candidat Soumaila Cissé. Avec plus de 77% de voix en faveur d’IBK, les Maliens ont exprimé leur volonté de tourner le dos à 20 ans d’une démocratie de façade.

La composition du gouvernement

Une fois élu, le nouveau président, Ibrahim Boubacar Keita, a nommé, comme premier ministre, un novice sur l’échiquier politique malien, Oumar Tatam Ly. Cela a été accueilli positivement par les Maliens dans leur grande majorité, car ces derniers aspirent à un changement de têtes et de comportements. Dans la foulée, le premier ministre, en accord avec le président de la république, constitua un gouvernement hybride, composé de beaucoup de jeunes, mais aussi d’hommes et de femmes qui rappellent la gestion catastrophique des périodes Alpha Oumar Konaré et Amadou Toumani Touré (ATT).

Malgré tout, pour ma part, je dirais qu’il faut laisser ce gouvernement travailler, et, ensuite seulement, le juger selon les actes. C’est un gouvernement en mission jusqu’aux législatives, et après, il y aura un nouveau gouvernement conforme à la coloration de l’assemblée nationale. Il faut que mes compatriotes sachent que tout ne se résume pas à un poste de ministre. Chacun doit apporter sa pierre à l’édifice, soit en encourageant les bonnes actions du pouvoir, soit en dénonçant avec vigueur les actions qui ne vont pas dans le sens de l’intérêt du plus grand nombre.

Il convient de préciser que le quinquennat du nouveau président commencera véritablement après les élections législatives, prévues les 24 novembre 2013 et 15 décembre 2013.

Quelles sont les perspectives de changement réel ?

Sans être un adepte du coup d’État, celui du 22 mars 2012 a permis au Mali de prendre enfin un nouveau départ. L’élection du candidat Ibrahim Boubacar Keita n’est nullement due au travail de sape de son parti politique, le R.P.M (Rassemblement Pour le Mali), mais à une volonté populaire de faire un pacte avec un homme qui représente un espoir. Son excellence le Président de la République n’a pas le droit de briser l’espérance placée en lui. Il a l’obligation de rompre avec les mauvaises pratiques, au plus haut sommet de l’État, qui ont plongé le Mali dans cette crise sans précédent. Il doit entreprendre les reformes nécessaires, afin que le pouvoir soit réellement celui du peuple. Il faut que, par exemple, des débats politiques soient organisés fréquemment, sur les médias d’État, et dans les langues nationales. A titre d’illustration, si les accords d’Alger de 2006 avaient été expliqués en langues nationales, ils n’auraient pas été signés. Sans ces accords, le Mali n’aurait pas connu pareille crise.

Certes, un axe stratégique également important est la question de notre multipartisme intégral, qui est aujourd’hui plus un problème qu’une solution au développement. Avec plus de 150 partis politiques pour une population de 15 millions d’habitants, les nouvelles autorités issues des législatives, en plus du Président de la République, doivent trouver la bonne formule pour limiter le nombre de partis, dont certains se résument à leur seul leader, afin d’obtenir un strapontin.

De plus, au Mali, on voit des partis politiques sans idéologie qui partent avec n’importe qui, pourvu que ce dernier soit aux commandes de l’exécutif. Le clivage gauche / droite est respecté par peu de partis politiques. Parmi les rares partis politiques qui respectent cet encrage, on peut citer le parti SADI qui se situe carrément à gauche. Le mérite de ce parti est qu’il se prononce de façon constante sur toutes les questions touchant la vie de la nation malienne, mais aussi sur les questions internationales. Le parti SADI a, en son temps, condamné l’agression de l’OTAN contre la Libye, et manifesté contre cette invasion qui augurait de l’effet domino sur le nord du Mali. Tout le monde connaît la suite.

Pour être dans une vraie démocratie, il faut que s’arrête la gestion consensuelle du pouvoir. En conséquence, un statut constitutionnel doit être accordé à l’opposition parlementaire avec les droits et devoirs y affairant. L’opposition doit pouvoir se prononcer sur toutes les questions d’actualité touchant la vie de la nation. Aussi, un temps d’antenne dans les médias d’État doit lui être accordé. La télévision nationale ne doit plus être la chaîne du seul « one man show » du président de la République.

Il faut que mes compatriotes intègrent la notion d’opposition dans le sens de la bonne gouvernance. Être opposant ne veut pas dire être contre un dirigeant mais être contre ses idées. C’est dans la contradiction que l’on arrive à tirer le meilleur, pour toute organisation, quelle qu’elle soit.

Aussi, une véritable société civile doit émerger afin d’être un contre pouvoir. Il faut mettre fin à toutes ces organisations, sous branches politiques du maître de l’exécutif. Aujourd’hui, la plupart des organisations, soi-disant société civile, sont politisées.

En outre, pour parler changement, le Malien lambda aspire à une justice saine et équitable. Cela passe nécessairement par un toilettage de l’institution judiciaire. Avec le principe sacro-saint de la séparation des pouvoirs, la question demeure « comment le président de la République doit-il s’y prendre ? ». Pour y arriver, en tant que premier magistrat, c’est à dire président du conseil supérieur de la Magistrature, il doit faire en sorte que le ministère de la justice joue réellement son rôle, en soutenant les magistrats du parquet dans leur quête de justice sociale. Ceux-ci doivent, dans tous les cas, être irréprochables quant à leur intégrité morale.

Enfin, les Maliens attendent monts et merveilles de la lutte contre la corruption. Au Mali, classé parmi les 5 derniers du classement « indice développement humain », il est inadmissible que des fonctionnaires de l’État y soient milliardaires, alors que tout le monde connaît le niveau de leurs salaires. Dans son discours à la nation de ce 22 septembre, Ibrahim Boubacar Keita a déjà annoncé la couleur en faisant de l’éradication de ce fléau son cheval de bataille. On espère que ce ne sera pas uniquement un effet d’annonce sans suite, comme cela l’a été par le passé, de la part de ses prédécesseurs.

Les prochaines élections législatives

Que dire de ces législatives prochaines ? Si ce n’est de sommer le Ministère de l’Administration territoriale de tirer les enseignements nécessaires pour la bonne tenue de ces scrutins, en y associant les formations politiques. Un pas fut franchi avec la réception par le nouveau premier ministre Oumar Tatam Ly des partis politiques, représentés à l’assemblée nationale. Le cadre de concertations du ministère de l’administration territoriale avec les formations politiques en est également une illustration de l’association des acteurs du scrutin au processus.

Pour ma part, il est clair que le peuple malien doit donner son quitus aux forces du changement, dont le Parti SADI est une composante indéniable.

La Commission de réconciliation versus le Ministère créé à cet effet

Il n’est un secret pour personne que la composition de la commission dialogue et réconciliation n’a pas enchanté les Maliens, dans leur grande majorité. Même les fervents alliés du président intérimaire avaient émis des réserves la concernant. Donc, avec la création d’un ministère dédié à la cause, le nouveau président a clairement récusé la C.D.R, qui sera dorénavant sous la coupe du ministère dirigé par Cheick Oumar Diarrah.

Avec tout ce qui s’est passé dans le septentrion malien aux heures de l’occupation djihadiste et rebelle, des exactions inqualifiables furent perpétrées à l’encontre des paisibles populations du nord. Parler de dialogue et réconciliation sans penser aux victimes serait un crime de « lèse majesté ». Par conséquent, il faut nécessairement rendre justice, ce qui passe par la poursuite des auteurs des dites incriminations. Un pas fut franchi avec la saisine de la Cour Pénale Internationale par le procureur général du Mali Daniel Tessougué.

Il est également prévu des « assises du nord » qui, à mon avis, doivent être des assises nationales, style concertations nationales, maintes fois demandées par les organisations telles IBK 2012, le MP22, la COPAM... car c’est tout le Mali qui est malade, et pas seulement le nord du pays. Si c’est le cas, les termes de référence doivent être discutés par l’ensemble des forces vives de la nation. Il faut donner la parole aux protagonistes, dont les victimes, d’autant plus que, selon l’adage populaire malien, « une plaie qui regorge de pus ne se cicatrise jamais ».

La reprise des accords provisoires de Ouagadougou

Le président Ibrahim Boubacar Keita ne peut y arriver sans l’appui du peuple malien qui lui a donné la légitimité nécessaire pour gouverner, et sans celui de toutes les forces qui ont rendu possible son élection, et même au delà, car il s’agit de la question d’existence du Mali dans ses frontières. Le peuple malien, dans son écrasante majorité, n’acceptera aucune autonomie, aucun fédéralisme. Au Mali, personne n’est sans savoir qui sont les parrains du mouvement indépendantiste qui ont tablé sur l’autonomie des 3 régions nord, ou, au pire, sur celle de la seule région de Kidal. Le parti SADI a lutté de façon permanente et n’a pas hésité à défier les autorités françaises sur leur rôle obscur, de l’époque Sarkozy-Juppé jusqu’à nos jours, même si cela a valu une interdiction de visa dans l’espace Schengen à l’encontre du Secrétaire National du parti, Oumar Mariko, pourtant candidat aux élections présidentielles. Même Aminata Dramane Traoré a subi le même supplice, car les mêmes causes entraînent toujours les mêmes effets.

Pour arriver à une paix durable, les nouvelles autorités doivent gérer cette délicate question du nord dans la plus grande transparence. Le peuple malien a le droit de savoir la vérité sur le terrain. Si négociations il y a, les bases de celles-ci doivent être expliquées, point par point, pour que le peuple puisse se prononcer, à travers ses représentants. Un accent particulier doit être mis sur la nécessité d’éviter les erreurs du passé, qui ont consisté à récompenser des petits seigneurs de guerre, sans se préoccuper des problèmes réels des populations. La résolution de la crise doit dépasser les questions de personnes. Une épine risque d’être mise dans le pied du nouveau président avec l’intégration des rebelles ou djihadistes, dans l’armée ou dans l’administration.

Si j’ai un conseil à lui donner, c’est d’aller à la rencontre du peuple qui lui a fait confiance de façon naturelle. Ce sera, à n’en pas douter, la clé de sa réussite. Il a l’obligation de réussir, car sa réussite est la nôtre, c’est à dire celle du Mali tout entier, face à une balkanisation programmée par les impérialistes du saint profit.

Propos recueillis par Françoise Wasservogel (CADTM France)

 
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