lundi, 25 septembre 2017
 

Niger : après la présidentielle

Le Niger est entouré du Mali, toujours en crise dans le Nord, de la Libye qui s’enfonce progressivement dans le chaos et du Nigeria, où Boko Haram continue à sévir. Le dernier scrutin au Niger jette un éclairage sur la situation inquiétante que vit ce pays.

En effet, l’élection présidentielle s’est déroulée dans un climat tendu qui n’a fait qu’empirer. Trois principaux partis se partagent les voix :
- • le MNSD (Mouvement national pour la société du développement), l’ancien parti unique soutenant Mamadou Tandja qui a été déposé par un coup d’État militaire ;
- • le PNDS (Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme) de Mahamadou Issoufou ;
- • le Moden (Mouvement démocratique nigérien) dirigé par Hama Amadou.

Une fois la victoire acquise sur le MNSD, lors des élections précédentes de 2011, l’alliance entre les deux partis PNDS et Moden s’est lentement fissurée pour arriver au point de rupture.

A cela s’ajoute une affaire judiciaire de trafic de bébés venus du Nigeria. En effet, une vingtaine de dignitaires du pays ont été impliqués. C’est le cas du ministre de l’Agriculture, Abdou Labo, mais aussi celui d’Hama Amadou puisque l’une de ses compagnes a été accusée de « supposition d’enfant », un délit constitué par la fausse attribution de maternité à une femme. Le dirigeant du Moden, Hama Amadou, a crié au complot et s’est enfui en France. Revenu au Niger pour mener la campagne électorale, il a été tout de suite emprisonné et c’est donc de sa cellule que la campagne a été dirigée. Ce qui, au départ, aurait dû être un handicap est apparu à beaucoup comme le gage de son courage et a ainsi provoqué une certaine empathie.

Issoufou : un bilan pour le moins contrasté

Mais ce n’est pas seulement le fait de l’emprisonnement d’Amadou qui n’a pas permis au président sortant, Issoufou, de réaliser son objectif d’une victoire dès le premier tour. En effet, son bilan est pour le moins contrasté. Arrivé au pouvoir en 2011, il avait fixé un plan de développement économique et social 2012-2015 (PDES) qui s’ordonnait autour de cinq axes : renforcement des institutions, amélioration de l’économie, du développement, de la sécurité alimentaire et des conditions de vie.

Force est de constater que le résultat fut maigre. Basé sur un objectif de croissance de 9,2 %, le pays n’a atteint que 7,6 %, ce qui a contribué aux difficultés de l’établissement du plan, mais ce projet a surtout été l’occasion d’un renforcement de la corruption : nombre de fonctionnaires ayant été embauchés pour mener et suivre sa réalisation non, loin s’en faut, sur des critères de compétence, mais plutôt sur le clientélisme.

Ainsi, les grands projets d’infrastructure, notamment le barrage hydraulique de Kandadji qui devait permettre l’autosuffisance énergétique du pays n’est toujours pas sorti du sol. L’entreprise russe en charge des travaux a été incapable de tenir ses engagements.[i]

Si la mise en place de la boucle ferroviaire Abidjan, Ouagadougou, Niamey, Cotonou avance, le choix, contestable, d’utiliser d’anciens rails qui ne sont plus aux normes internationales va augmenter le coût d’exploitation.[ii] Par ailleurs, le pays doit faire face à la crise du nucléaire, où Areva a décidé de geler son projet d’exploitation du site d’Imouraren, un manque à gagner pour le pays. Mais la crise n’est pas seulement économique et sociale

Un islam rigoriste qui pèse de tout son poids

Le pays est de plus en plus marqué par l’accroissement de l’intégrisme religieux, notamment avec le courant Izala, issu du wahhabisme saoudien. Cette doctrine a prospéré, au départ dans les régions nord du Nigeria, et s’est propagée parmi la jeunesse du Niger.

Cet islam rigoriste pèse de tout son poids dans la société nigérienne et arrive à imposer ses idées. C’est ainsi que des manifestations ont eu lieu en 2000 contre le festival de la mode à Niamey, l’élection de miss Niger en 2005, et des émeutes contre la couverture du journal français Charlie Hebdo, juste après les attentats de Paris en janvier 2015. Comme auparavant, ces manifestants ont pris pour cible les bars et autres « lieux de perdition », mais fait nouveau, ils se sont attaqués à la communauté chrétienne du pays. Ces violences ont éclaté alors que cette mouvance Izala lutte depuis des années contre la Constitution, jugée laïque et mécréante. Une des cibles favorites reste la population féminine ; c’est ainsi que ce mouvement intégriste s’est battu contre le projet de loi qui interdisait le mariage des filles scolarisées, sauf décision expresse des tribunaux. Cette loi visait la protection des jeunes filles contre le mariage précoce. Ces islamistes se sont aussi violemment opposés à tous les projets de planification familiale et de publicité pour les préservatifs.

Ce courant Izala est loin d’être majoritaire dans la société et reflète, d’une certaine manière, un conflit générationnel entre des jeunes au chômage ou des jeunes diplômés déclassés qui se sont emparés de ce type d’islam et la génération des anciens, attachés à un islam coutumier, construit au fil du temps par les innovations soufies. Izala arrive à imposer son agenda et ses vues et participe grandement à radicaliser la société dans son ensemble, d’autant qu’il est aidé par les pays du Golfe. En effet, les politiques d’ajustement structurel des années 90 ont contribué à mettre en berne écoles, hôpitaux, centres de santé, aide sociale et alimentaire remplacés par des ONG dont certaines sont financées par des pays comme le Qatar ou l’Arabie Saoudite.

Ainsi une myriade d’écoles coraniques se sont développées et concurrencent l’école publique appauvrie et dénuée de moyens où les instituteurs, dont certains ont tout juste le BEPC, doivent gérer des classes d’une centaine de gamins. Ainsi, progressivement le courant rigoriste de l’islam s’insère à tel point qu’il y a désormais une césure entre une grande partie de la jeunesse et les élites du pays, en premier lieu le gouvernement.

Une marge de manœuvre étroite pour le nouveau gouvernement

Conscient de cette situation, Issoufou a lancé, au lendemain de sa victoire, un appel à la constitution d’un gouvernement d’union nationale pour répondre aux défis du pays. L’opposition semble divisée, dans un premier communiqué elle indique : « Nous avons réitéré la disponibilité de l’opposition à aller à un dialogue global, sincère et inclusif » et « qui prenne en charge l’ensemble des questions que nous avons évoquées[iii] », puis, à quelques heures d’intervalle, semble se raviser : « Tout dialogue » passe « nécessairement par l’instauration d’une période de transition politique inclusive », censée « rétablir la normalité constitutionnelle[iv] ».

Les marges de manœuvre du nouveau gouvernement restent étroites, et le ralliement éventuel de l’opposition serait pour elle une bonne occasion de mener, pour son propre compte, une politique clientéliste qui se confondra avec la politique de corruption de la majorité symbolisée par l’affaire de l’avion présidentiel offert par Areva à Issoufou[v], comme si la priorité du pays était l’acquisition d’un jet privé alors qu’il était classé, en 1980, 124 sur l’indice du développement humain pour chuter à 187 en 2013 !

Paul Martial

[i] http://nigerdiaspora.net/les-infos-...

[ii] http://leconomistebenin.info/index....

[iii] http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2...

[iv] http://www.jeuneafrique.com/313815/...

[v] http://observ.nucleaire.free.fr/com...

Source : http://www.afriquesenlutte.org/notr...

 
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