vendredi, 24 novembre 2017
 

NIGER : « Le syndicalisme est malade au Niger »

Interview d’Aboubacar Issa, SG RNDD-Niger

Afriques en lutte. Est-ce que tu peux présenter tes activités militantes ?

Aboubacar Issa. Actuellement, je suis le secrétaire général adjoint du Syndicat national des travailleurs de la presse et coordonnateur national du réseau dette et développement (RNDD-Niger). Mon syndicat est membre de ce réseau qui lutte pour l’annulation de la dette du tiers monde. Après la dernière assemblée générale du réseau en 2011, j’ai été élu au bureau de la coordination coordinateur national.

Quelle est la situation après l’élection de Mahamadou Issoufou qui avait suscité un grand espoir dans la population ?

Lors des élections, Mahamadou Issoufou avait présenté un programme très alléchant qui était, à la base, le développement dont, entre autres, un programme alimentaire appelé 3N (Les Nigériens nourrissent les Nigériens), la gratuité de l’école jusqu’à 16 ans et des soins pour les enfants de 0 à 5 ans ; avec la promesse de recruter chaque année des enseignants, des médecins, des infirmiers et le développer les infrastructures, comme les routes, les centres de soins, les barrages hydro-électriques, etc.

Dès la première année, il a commencé à appliquer son programme. Alors on a recruté un grand nombre d’enseignants, de médecins, d’infirmières, de fonctionnaires de l’administration et d’autres services publics. A la fin de l’année 2012 et au début de 2013, les syndicats ont appelé à la grève suite à la non application de la nouvelle grille salariale qui leur avait été promise lors des discours de campagne. Mais il faut retenir le respect par le gouvernement de la liberté d’expression, d’association, en gros la bonne gouvernance qu’ont montrée les dirigeants de la VIIe république. Il faut noter qu’il y a eu beaucoup de mécontents, mais cela ne m’empêche de dire que beaucoup de choses ont été faites qui respectaient le programme.

Ce programme doit se poursuivre. Nous continuons à garder l’espoir, parce que nous avons eu de grandes réalisations, tel que le démarrage du barrage de Kandadji, qui a été planifié après l’indépendance et qui n’avait pas vu le jour, on ne sait d’ailleurs pas pour quelle raison et l’on cherche à comprendre pourquoi. C’est important que l’État le fasse du fait des problèmes que l’on rencontre dans le domaine énergétique. Actuellement, l’énergie qui vient de notre voisin du Sud, le Nigeria, ne satisfait pas la demande.

Il y a deux semaines de cela, il y a eu un incident technique, trois pylônes de la ligne haute tension sont tombés, et il a fallu plus d’un mois pour trouver une solution intermédiaire en attendant la résolution définitive du problème et avoir régulièrement de l’électricité. C’est vraiment un problème crucial. Alors que si de notre côté le barrage de Kandadji était fait, cela aurait au moins allégé la souffrance de la population, surtout de celle qui vit dans la capitale, Niamey.

Il faut noter aussi le projet de construction d’une centrale électrique à Niamey, dont la première pierre a été posée et on a l’espoir que les travaux, qui dureront 22 mois, commencent incessamment, pour nous permettre d’améliorer l’indépendance énergétique au Niger.

En gros, je peux dire que le programme a été respecté, mais quelque part ce qui me gêne c’est le comportement capitaliste de nos dirigeants. Compte tenu des idéaux du parti majoritaire au pouvoir, ils devraient être normalement différents de ceux qui nous ont gouvernés durant toutes ces années. Je le dis parce qu’ils ont une vision socialiste et ont toujours défendu le caractère socialiste de leur parti. Alors que, quand on voit le comportement des membres du gouvernement, surtout ceux du PNDS (Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme), qui est le parti majoritaire de la mouvance présidentielle, ses membres auraient dû avoir un comportement plus ou moins socialiste, différent des autres, que l’on peut qualifier de capitalistes.

C’est eux que je critique. Quant à ceux qui ce sont succédé et ont pratiqué le népotisme, je me fais naturellement aucune illusion car ils n’ont jamais eu un programme de développement comme cela.

Aujourd’hui, le citoyen lambda attend un comportement socialiste, où le capital n’a pas sa place. Sous le règne de Mahamadou Issoufou, on aurait dû faire la différence, on aurait dû être autonomes, pas à 100%, mais aller sur la voie de l’autonomie. Le Niger a de nombreuses possibilités, l’or, le fer, le ciment, l’uranium (avec le nouveau site d’Imouraren, il se classe deuxième grand producteur du monde). Nous avons aussi des mines de charbon pour faire de l’électricité. Une option socialiste serait de chercher notre autonomie dans plusieurs secteurs. Nous nous sommes retrouvés avec du pétrole qui ne nous appartient pas, qui appartient aux Chinois. On ne peut même pas baisser son prix parce que tout a été mal négocié, les gouvernements nigériens successifs n’ont pas su investir contrairement aux Chinois qui ont investi dans l’exploration, le transport et le raffinage. Actuellement c’est comme si on n’avait pas de pétrole, on le voit passer à travers le pays auquel il donne peu de bénéfice.

En fait, je m’attendais à une radicalisation de l’administration, de l’économie, des finances. Pire durant cette VIIe république, les dettes extérieure et intérieure ne font que flamber chaque jour avec de nouveaux prêts.

Quelle est la situation sociale de la population ? Qu’en est-il des crises alimentaires ?

Quand je fais mon constat de citoyen avec le programme alimentaire, des avancées ont été réalisées tout au long de l’année 2012. On n’a pas enregistré des foyers de grande famine car les gens ont initié des cultures de contre saison en cultivant des légumes comme la salade, les tomates, des pommes de terre et autres, ce qui a permis de répondre aux préoccupations alimentaires de la population et d’éviter un grand exode rural.

Pour montrer aux Nigériens l’avancée de son programme 3N, le gouvernement a invité les médias, publics et privés, à faire le tour du pays pour s’informer et vérifier afin de donner des informations vraies. Tout ce qu’on a vu dans les médias, même les médias internationaux, est bien beau, mais ce n’est pas encore suffisant, car il faut organiser la population pour gérer les excédents afin de les commercialiser dans d’autres régions où les gens n’ont pas pu faire ce type de culture. Alors si l’État a un rôle dans la réalisation de cette initiative il doit aussi l’accompagner pour enrayer la pénurie alimentaire.

Il faut juste faire un bref rappel concernant la famine au Niger. En 1974, la famine a été un élément déterminant dans le coup d’état. En 1984, on en a connu une autre tout comme en 1994. On a à faire face à des crises alimentaires cycliques, c’est donc à l’État de prendre les dispositions qui s’imposent pour contrecarrer ces crises alimentaires.

Quel est l’impact sur le Niger de l’intervention française au Mali ?

Au sein du réseau national dette et développement, nous avons fustigé l’intervention française parce que l’on pense que la France veut avoir, coûte que coûte, une base militaire au Niger et au Mali. Le problème au Nord Mali a été une occasion pour les soldats français de s’installer et nul ne sait quand ils vont quitter le Mali. L’armée française aurait pu se contenter de soutenir matériellement les troupes africaines, comme celles du Niger, de la Mauritanie, du Burkina Faso ou du Tchad qui connaissent bien le terrain. De plus, des questions se posent sur le soutien de la France aux rebelles du MNLA qui ont une position sécessionniste. On a bien vu que l’armée française s’est interposée entre la force pour la défense du Mali et le MNLA à Kidal.

C’est pour cela que nous condamnons la présence de l’armée française sur notre sol qui n’y est présente que pour défendre leurs intérêts impérialistes.

Les attaques et menaces des djihadistes au Niger préoccupent-elles les Nigériens ?

Tant qu’il y aura de tels agissements, les gens ne peuvent qu’être inquiets, mais nous ne devons pas vivre dans la psychose. Il faut que la population soit vigilante, soit capable de détecter les situations anormales, alerter les forces de l’ordre. Ce qui va faire la différence, c’est sa vigilance et son action. Même si la menace est réelle, il est quand même possible de se déplacer dans tout le pays sans aucun problème, y compris dans le Nord, moi-même, je me déplace souvent à Arlit, là où nous menons une étude sur l’évaluation des risques de l’exploitation minière sur l’environnement et les anciens travailleurs d’Arlit.

En réalité, il y a de la diversion dans cette affaire de djihadistes car la population du Niger est à 99 % musulmane, qui vont-ils donc venir islamiser ?

Est-ce que tu peux nous dire deux mots de la situation des Touaregs au Niger ? Comment ont-ils analysé les problèmes au Nord du Mali ?

La première chose à souligner est qu’ils ont toujours fustigé le comportement de ces gens qui ont pillé et violenté les civils de la région de l’Azawad. Au Niger, les Touaregs ont mené des rébellions, ils savent ce que c’est, mais ils n’ont jamais demandé la division du Niger, ils ont demandé l’amélioration des conditions de vie des gens qui vivent au Nord du Niger et, s’ils l’ont fait, c’est parce que le capitalisme et l’impérialisme français qui exploitent aujourd’hui les mines d’uranium, ne respectent pas leurs engagements. En effet, tant que ces gens qui vivent dans les zones irradiées ne voient aucune amélioration de leurs conditions de vie, c’est normal qu’ils se révoltent.

D’ailleurs, on a bien vu le numéro deux du MNLA n’est même pas touareg, la seule chose qu’ils veulent, c’est juste transformer cette zone en plaque tournante des trafics de drogue et d’armes. N’oublions pas que le MNLA s’est allié avec le Mujao et les autres djihadistes pour combattre ensemble. Leur rupture n’a eu lieu que pour une question de leadership de la zone.

Aujourd’hui, les Touaregs sont un peuple assimilé, ce n’est pas un peuple singulier, avec le brassage des ethnies, avec les mariages, on ne peut pas le voir comme un peuple seul. Quand tu touches à un Touareg, tu as touché à un Djerma, tu as touché à un Haoussa, tu as touché à d’autres ethnies. Au Niger, avec la parenté à plaisanterie, les populations sont très proches les unes aux autres.

Les Touaregs au Niger ne sont pas concernés par le MNLA qui, au début, était avec les terroristes, car n’oublions pas que le MNLA s’est attaqué à d’autres Touaregs quand ils ont pris les villes, ils ont violé des femmes touaregs, ils ont volé les biens des Touaregs.

Quelle est la situation politique et syndicale au Niger ?

Commençons par la situation politique. Il faut noter que plus les échéances électorales approchent plus les alliances politiques s’effritent. C’est le cas du Mouvement pour la renaissance du Niger (MRN) qui est, actuellement, au pouvoir.

Il y a effectivement une tension importante entre les deux grands partis de la mouvance présidentielle, le PNDS et le Moden, par exemple sur la question des douaniers à l’Assemblée nationale. Nous avons assisté à leur déchirement au moment du vote de la loi. Le groupe parlementaire Moden a donné des consignes contraires à celles du groupe PNDS.

Mais à mon entendement, il n’y a pas une tension telle qu’elle pourrait amener à un coup d’État, comme cela s’est déjà passé. La situation politique est plus ou moins stable.

Par rapport à la situation globale dans le pays on peut dire que les choses avancent lentement. Les syndicats ont participé à l’avènement au pouvoir de ceux qui gouvernent ce pays aujourd’hui. Ils étaient aux premières loges pour la défense de la démocratie.

Une fois que ce pouvoir s’est installé, on a constaté une certaine complicité avec les syndicats alors que les syndicats ne doivent pas mélanger les rôles ; car ils ont un rôle de contestation, d’interpellation et de défense des intérêts matériels et moraux de leurs militants. Malheureusement aujourd’hui nous assistons à un démantèlement du cadre syndical avec l’avènement de la VIIe république. Les syndicats sont en train de dormir ; ils ne jouent pas leur rôle de contrepoids, ils ne sont pas capables de dire que telle ou telle chose est mauvaise. Moi qui suis syndicaliste, quel que soit le pouvoir, j’ai l’obligation de dénoncer les mesures négatives. Cependant, ces derniers temps on a vu des syndicats, comme ceux de la santé ou de l’éducation commencer à organiser quelques mobilisations.

Je me rappelle du moment où j’étais membre du bureau exécutif national de la Confédération démocratique des travailleurs du Niger ; nous avons fait un travail formidable pour défendre les intérêts matériels et moraux des travailleurs, mais aujourd’hui, les syndicats sont entrés en léthargie. Si nous considérons que nous sommes toujours des syndicalistes, on se doit de dénoncer les mauvaises pratiques pour aider le pouvoir en place.

Par exemple, à la fin de mai 2013, tous les fonctionnaires devaient être payer au billetage, mais malheureusement cela a été tellement mal organisé que les travailleurs ont dû attendre des semaines pour avoir leur salaire. Dans les années passées, il y a eu des opérations billetage[1] dans l’administration comme en 1984, sans que les travailleurs en souffrent ce qui n’est malheureusement pas le cas aujourd’hui et les syndicats ont réagi tardivement pour dénoncer cette situation. Je pense que le syndicalisme au Niger est malade.

Peux-tu nous parler de l’activité militante en direction des travailleurs nigériens d’Areva ?

Elle est très difficile parce que la plupart des travailleurs ne connaissent même pas les dangers qu’ils encourent. La situation qu’ils vivent est catastrophique. Quand nous avons approché d’anciens travailleurs d’Areva, on s’est aperçu que ces gens n’ont pas connaissance des résultats de leurs examens médicaux à plus forte raison de la véritable maladie qu’ils ont.

Par exemple, j’ai rencontré un foreur qui ne connaissait pas les dangers de l’uranium et qui buvait de l’eau des carrières ! Ainsi les gens quittent leur travail et meurent quelques mois plus tard pour des problèmes de reins ou des problèmes cardiaques.

De plus les ingénieurs nigériens à la Somair et à la Cominak (les deux filiales d’Areva) n’ont, à qualification égale, pas les mêmes salaires que les ingénieurs français.

Propos recueillis par Paul Martial

Source : http://www.afriquesenlutte.org/notr...

[1] Billetage : système de paiement qui exige la présence physique du fonctionnaire ainsi que les pièces justifiant son emploi. Cela permet de vérifier les effectifs réels des fonctionnaires.

 
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