vendredi, 21 juillet 2017
 

Niger : Mémorandum sur la situation sécuritaire et humanitaire à Diffa

(Texte publié à l’occasion de la marche de solidarité avec les populations de Diffa tenue le 4 juin 2016 à Niamey)

Contexte général de la région

Située à l’extrême Est du Niger, la Région de Diffa est l’une des régions les plus vastes du Niger. Elle est frontalière des régions du Kanem et de Bol au Tchad, et des États fédérés de Borno et de Yobe au Nigeria. La population de la région est estimée à 593 821 habitants, auxquels sont venus s’ajouter quelques 150 000 réfugiés et retournés fuyant les exactions des insurgés de Boko-Haram et de l’armée nigériane. La situation socioéconomique est marquée, comme dans d’autres régions du pays, par un niveau élevé de pauvreté au sein de cette population ; et ce, malgré les potentialités agropastorales non négligeables, ainsi que les importantes réserves de pétrole dont l’exploitation est assurée, depuis 2011, par la compagnie chinoise CNPC.

Au cours des quatre dernières années, la région de Diffa a connu une succession de catastrophes naturelles, notamment des inondations qui ont compromis trois saisons de cultures maraichères pratiquées tout au long des rives de la Komadougou Yobe. Cette succession de catastrophes naturelles, conjuguée aux conséquences des conflits armés dans le Nord Est du Nigeria et en Lybie, notamment l’afflux massif des réfugiés et le retour au pays des travailleurs migrants, a provoqué une situation humanitaire particulièrement difficile. C’est dans ce contexte déjà très déplorable, alors que le gouvernement peine à mobiliser les ressources nécessaires à la mise en œuvre de son plan d’urgence, que les insurgés de Boko-Haram ont lancé, en février 2015, des attaques contre le village de Bosso et la ville de Diffa.

En réponse à ces attaques, le gouvernement nigérien a décidé, le 10 février 2015, de décréter l’état d’urgence sur l’ensemble de la région de Diffa dans le but de lutter contre le groupe Boko-Haram opérant désormais en territoire nigérien. Convoqué en session extraordinaire, le parlement a quant à lui autorisé l’envoi des troupes en territoire nigérian pour prendre part à la force régionale chargée de lutter contre Boko-Haram ; avant de se prononcer, 15 jours plus tard, en faveur de la prorogation de l’état d’urgence pour une durée de trois (3) mois à compter de 24 Février 2015. L’état d’urgence est une mesure d’exception prévue par la Constitution du 25 novembre 2010 et régie par la loi N°98-24 du 11 Aout 1998 ; il est déclaré « soit en cas de péril imminent résultant d’atteintes graves à l’indépendance de la nation, l’intégrité du territoire et à l’ordre public, soit en cas d’évènement présentant, par leur nature et leur gravité, le caractère de calamité publique ».

Depuis lors, le gouvernement nigérien a continué à renouveler l’état d’urgence dans la région de Diffa ; mais, la situation sécuritaire ne s’y est guère significativement améliorée. Les mesures entrant dans le cadre de l’état d’urgence, qui visent d’abord à limiter les capacités de nuisance des terroristes de Boko-Haram, ont eu des conséquences néfastes sur la situation économique et sociale des populations civiles de la région ; car, ces mesures ont ouvert la voie non seulement au déplacement forcé des populations des îles du lac Tchad, mais aussi à l’érosion des moyens d’existence de ces populations. Elles ont également ouvert la voie à des arrestations massives de personnes, plusieurs centaines, soupçonnées d’être des partisans ou des complices de Boko-Haram. C’est le lieu de rappeler que la plupart des personnes arrêtées sont actuellement détenues dans les prisons de Kollo et Koutoukalé et attendent de connaitre leur sort.

Une situation économique et sociale désastreuse

Aujourd’hui, après plus d’une année d’état d’urgence, l’économie de la région de Diffa continue de s’effondrer de jour en jour ; et ce, pas seulement à cause des attaques terroristes, mais parce que les autorités nigériennes continuent de croire que la meilleure stratégie pour contrer ces attaques est de prendre des mesures visant à réduire la circulation des personnes et des biens. La dernière mesure en date prise par les autorités a consisté à interdire la tenue de deux marchés hebdomadaires importants de la région, à savoir ceux de Gagamari et Kindjandi ; et ce, dans le but officiel de protéger les populations en prévenant les infiltrations des éléments de Boko Haram.

Si cette raison parait noble, nul ne doit ignorer les conséquences néfastes qu’une telle mesure peut entrainer sur le plan économique, et donc aussi sur le plan social ; car, l’interdiction de la tenue des marchés hebdomadaires, affecte certes Boko Haram, mais elle touche également et surtout les populations qui en dépendent pour leur approvisionnement. En tout cas, le constat aujourd’hui est que les attaques terroristes se sont poursuivies, avec leur cortège de morts et de blessés civils, des femmes et des enfants traumatisés, des agents des FDS tués ou blessés. La persistance de l’insécurité a poussé des milliers de personnes à quitter leurs villages pour s’installer tout le long de ce qui reste de la route nationale 1 (RN1) ; et ce, à la grande satisfaction des terroristes de Boko Haram qui cherchent visiblement à transformer le lit du lac Tchad en un véritable sanctuaire.

Selon les chiffres de la Direction régionale d’état civil de Diffa (DREC), la région compte aujourd’hui 127 208 déplacés internes, 82 524 refugiés et 31 524 retournés ; ce qui fait un total de 241 256 personnes en situation de précarité totale. Ce chiffre donne une idée claire non seulement de l’ampleur des mouvements de personnes occasionnés par la dégradation de la situation sécuritaire, mais aussi de l’immensité des défis à relever sur le plan humanitaire. Les données récentes publiées par les organismes humanitaires indiquent d’ailleurs que la région de Diffa compte en fin avril 454 000 personnes vulnérables, dont 399 000 dans les communes affectées par les mouvements de populations1 . Ces communes sont celles situées dans les départements de Bosso, Diffa et N’guigmi.

Face à cette situation, le gouvernement et les organismes humanitaires ont prévu une assistance alimentaire pour 382 000 personnes2 , dont 220 000 vivant dans les communes affectées par les mouvements de déplacements de personnes ; mais, le bulletin d’information N°10 du mois d’avril 2016 sur la situation humanitaire dans la région de Diffa rapporte que l’objectif d’assister 382 000 personnes n’a pu être réalisé. En avril 2016, alors la cible de l’assistance alimentaire est passée de 269 000 personnes en mars à 399 000 dans les départements en situation d’urgence (Bosso, Diffa et N’guigmi), soit une augmentation de 48%, seulement 177 000 ont reçu cette assistance alimentaire, soit 25 000 personnes de moins qu’en mars 20163 . Cela signifie que l’assistance alimentaire tend à baisser dans les départements en situation d’urgence en même temps qu’augmente le nombre de personnes ayant besoin.

La situation n’est guère réjouissante dans les départements concernés par les « interventions de relèvement précoce », à savoir Mainé Soroa, Goudoumaria et N’gourti ; même si le bulletin d’information nous apprend que la cible de l’assistance est passée de 190 000 personnes à 55 000 personnes, soit une diminution de 71%. En avril 2016, seuls 43 000 personnes ont reçu une assistance alimentaire dans ces départements, soit 116 000 personnes de moins qu’en mars 20164 . Cette diminution du nombre de personnes assistées, qu’il s’agisse des départements en situation d’urgence ou des départements à interventions de relèvement précoce, ne signifie nullement que les besoins ont diminués également.

Selon le bulletin d’information, le taux de couverture global de la région de Diffa est redescendu, en avril 2016, « au même niveau que celui de février, soit 48% de la nouvelle cible ». Ce taux représente une baisse d’environ 141 000 bénéficiaires, soit un total de 220 000 personnes assistées. Le bulletin note que cette situation s’explique par « la fin des projets de certains acteurs humanitaires clés et le retard dans le démarrage des distributions du gouvernement, particulièrement dans les communes à interventions de relèvement précoce ». Le bulletin relève que dans les communes affectées par les mouvements de populations, le taux de couverture global est passé de 75% en mars 2016 à 44% en avril 2016. En dehors des communes de Gueskerou, Toumour et Kablewa, toutes les autres communes concernées par les mouvements de populations ont un taux de couverture inférieur à 50%.

Recommandations d’actions à l’endroit des autorités

Au regard de cette situation, l’association Alternative Espaces Citoyens, vivement préoccupée par la recrudescence des attaques meurtrières de Boko-Haram, dont les dernières en date se sont produites à Yebi et Bosso, estime que les autorités nigériennes doivent rapidement prendre les mesures suivantes :

1-Renforcer les effectifs et les moyens de combat des forces de défense et de sécurité afin qu’elles puissent faire face aux menaces de Boko-Haram et surtout sécuriser les villages les plus exposés. C’est le lieu de rappeler qu’à l’heure actuelle les effectifs sont insuffisants pour assurer pleinement la sécurité des populations. Le gouvernement doit songer donc à rapatrier les contingents nigériens présents dans les pays de la sous-région ; il doit également engager des pourparlers avec les autres pays de la sous-région pour l’opérationnalisation de la force multinationale dont la création a été annoncée depuis plusieurs mois déjà ;

2- Mobiliser des ressources humaines, financières et matérielles conséquentes, tant au plan national qu’au plan international, afin de faire face à la situation humanitaire présente et poser les jalons d’une réponse aux causes structurelles de la crise sécuritaire et humanitaire. Le gouvernement doit dégager des moyens conséquents, « au maximum de ses ressources disponibles », afin de (i) apporter une assistance alimentaire conséquente et mettre en place des programmes de soutien aux populations de la région, en particulier les personnes déplacées et les réfugiés, qui sont aujourd’hui dans une situation de précarité extrême ; (ii) réduire les effets immédiats de la crise et protéger les moyens d’existence des populations vulnérables et directement affectées, (iii) garantir la continuité et la délivrance des services publics (éducation, santé, eau potable) dans toute la région ; (iv) mettre en œuvre des programmes permettant aux populations, notamment les jeunes, d’avoir des activités économiques leur permettant de vivre dignement plutôt que de vivre de l’assistance alimentaire extérieure ;

3-Lever immédiatement toutes les mesures d’exception ayant une incidence grave sur la situation socioéconomique des populations, en particulier celles relatives à l’interdiction de la pêche, du commerce du poisson et du poivron et l’interdiction de la tenue de certains marchés hebdomadaires. Ces mesures sont très préjudiciables aux populations et violent les dispositions du Pacte international relatif aux droits sociaux, économiques et culturels, qui fait obligation à tous les états signataires de « s’abstenir de prendre des mesures qui aient pour effet de priver quiconque de l’accès à une nourriture suffisante, à la santé et à l’éducation ». La recrudescence des attaques de Boko-Haram ces derniers jours montre d’ailleurs que l’objectif officiel visé à travers ces mesures, à savoir tarir les sources de financement et d’approvisionnement des terroristes, est loin d’être atteint ; alors que les souffrances endurées par les populations civiles du fait de ces mesures sont visibles partout aussi bien dans les villes et villages que sur les sites des personnes déplacées et des réfugiés où des milliers de personnes ne peuvent par elles-mêmes subvenir à leurs besoins de base.

4-Porter une attention particulière aux questions de développement socioéconomique des régions affectées par les conflits armés. Cette recommandation s’inscrit dans le cadre de l’obligation de l’État de réaliser progressivement les droits économiques, sociaux et culturels consacrés par le PIDESC. Le gouvernement est vivement exhorté à élaborer et mettre en œuvre une stratégie de gestion des problèmes sécuritaires basée sur le respect des droits humains, et une stratégie de développement socioéconomique centrée sur les attentes des jeunes et des femmes ; et ce, dans l’optique de sortir de la politique du tout sécuritaire et s’orienter vers une approche de réponse aux situations de conflits à travers des actions de développement socioéconomique ;

5-Faire respecter les droits humains et le droit international humanitaire et traiter avec diligence la situation des personnes arrêtées et détenues du fait du conflit armé. Le gouvernement est fortement encouragé à prendre toutes les dispositions idoines afin de sensibiliser et former les autorités déconcentrées et les agents des forces de défense et de sécurité (FDS) sur le respect des normes relatives aux droits humains et le droit international humanitaire. Les autorités doivent conduire des enquêtes sur les violations des droits humains et du droit international humanitaire afin d’engager des actions administratives et judiciaires contre les auteurs, co-auteurs et complices ; elles doivent également protéger et faciliter les actions des acteurs humanitaires et des défenseurs des droits humains, y compris devant la justice. Enfin, le gouvernement doit accélérer la procédure judiciaire pour le jugement de centaines personnes actuellement détenues dans les prisons du pays.

6-Renforcer les capacités des citoyens, des organisations de la société civile et des médias locaux en matière notamment des droits humains, d’éducation à la citoyenneté et à la culture de la paix, de prévention et gestion des conflits. Le gouvernement est vivement encouragé à accorder toute l’attention requise à l’éducation à la citoyenneté, aux droits humains et à la culture de la paix ; car, il est de son devoir d’habiliter les citoyens, les organisations de la société civile et les acteurs des médias à s’approprier leurs droits et à les défendre. Cela fait partie des obligations des États et de la communauté internationale en matière de construction de la démocratie et d’édification de l’État de droit, dans un climat de paix et sécurité.

Fait à Niamey, le 4 juin 2016

Le Secrétaire général

A.T. Moussa Tchangari

Notes :

- 1 Le bulletin d’information N°10 du mois d’avril 2016, VAM/PAM
- 2 idem
- 3 idem
- 4 idem

 
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