mercredi, 20 septembre 2017
 

Niger, nouveau gendarme de l’UE

Le Niger est en train de voler la vedette à ses voisins maghrébins dans la criminalisation des migrants. Sous la pression de l’Union Européenne (UE), Niamey a fini par accéder aux demandes répétées des pays occidentaux visant à réprimer la migration à travers un arsenal de mesures musclées dont la finalité est de bloquer les départs des subsahariens à destination de l’Europe. Le gouvernement nigérien a pris ces décisions farfelues, sans un dialogue national. Ce durcissement consécutif à l’arrivée d’un ministre de l’intérieur aux méthodes musclées, inquiète les défenseurs des droits humains.

La succession de mauvaises nouvelles en ce début d’été nous fait croire que la nouvelle politique migratoire de l’UE est en train de se mettre progressivement en place au Niger. Rappelons que cette politique consiste à externaliser les frontières et à endiguer les départs, en provenance des pays d’origine. Depuis la perte tragique de 92 migrants survenue en octobre 2013, dans le Sahara, les autorités politiques multiplient les actes d’hostilité à l’égard des voyageurs. On s’en souvient, à l’époque, le gouvernement nigérien a annoncé une batterie de mesures répressives dont entre autres, l’arrestation et le refoulement des voyageurs, la fermeture des ghettos, l’interdiction pour les conducteurs de transporter des voyageurs en direction du Nord, etc.

Aujourd’hui, avec l’arrivée à la tête du ministère de l’intérieur de M. Hassoumi Massaoudou, un homme réputé pour son usage excessif de la force, le Niger a sorti la grosse artillerie pour répondre favorablement aux demandes des pays du Nord. Cet excès de zèle a fait dire à certains concitoyens que le pays est devenu le nouveau gendarme de l’UE dont les dirigeants sont décidés à utiliser tous les moyens, y compris militaires pour empêcher aux embarcations de migrants d’échouer sur les côtes européennes.

Depuis le début de l’année, Niamey a multiplié les actes malveillants à l’égard des migrants. Le premier acte répressif concerne l’adoption par le parlement nigérien le 11 mai 2015 d’une loi sur le trafic illicite des migrants. Ce texte a été adopté par les 82 députés présents lors du débat en plénière au sein de l’Hémicycle, en présence du ministre de la Justice. En théorie, cette loi poursuit trois objectifs : prévenir et combattre le trafic illicite de migrants ; promouvoir et faciliter la coopération nationale et internationale en vue d’atteindre ces objectifs ; et protéger les droits des migrants objets d’un trafic.

En introduisant ce texte, le gouvernement par la voie du ministre de la Justice Garde des Sceaux, a expliqué que le souci qui a présidé à l’élaboration du projet de loi vise à disposer d’un instrument permettant de porter assistance aux migrants, mais surtout de « lutter contre l’immigration clandestine à travers des sanctions pénales contre le franchissement illégal des frontières ».

Marou Amadou a indiqué que l’avant projet de loi a été rédigé à Dosso du 30 avril au 2 mai 2013, par un comité restreint comprenant des représentants de la société civile et les administrations concernées.

Curieusement, aucune association réputée pour son intérêt pour la thématique n’a été conviée à cette rencontre. En réalité, le ministère de la Justice a choisi en catimini « sa » propre société civile pour participer à la rédaction de ce projet de texte qui fait grincer des dents dans les rangs des défenseurs des droits humains et des migrants, c’est-à-dire des victimes potentielles.

Le Garde des Sceaux s’est gardé de le dire, mais le texte adopté par les députés ouvre la voie à la création de « centres d’accueil » destinés à l’hébergement provisoire des ressortissants étrangers en situation irrégulière en attendant leur rapatriement vers leur pays d’origine.

Après l’approbation du texte par les parlementaires, le commissaire du gouvernement a repris la parole pour déclarer que « cette loi n’a pas pour but d’interdire l’immigration légale et régulière, mais de donner au pays les moyens légaux de prévenir et réprimer le phénomène du trafic illicite des migrants et cela en frappant les auteurs comme complices de ce trafic ». Personne n’est dupe ! Les dénégations officielles ne rassurent pas grand monde, pas même le Garde des Sceaux qui n’ignore pas la forte pression faite sur les pays d’origine des migrants par les capitales européennes pour contenir l’afflux de leurs ressortissants vers l’espace Schengen.

Certes, l’odyssée tragique dans le Sahara a ému l’opinion nationale, mais pour autant, cet émoi ne saurait justifier l’approche répressive de la migration voulue par le gouvernement nigérien comme indiqué dans l’exposé des motifs du ministre de la Justice. Pour les associations de défense des droits des migrants, ces arguments sont farfelus, et ne sont invoqués par les autorités politiques uniquement pour se donner bonne conscience, et tenter de berner une opinion publique défavorable à toute mesure visant à retenir les populations à l’intérieur des frontières.

Contrairement aux justifications du gouvernement et de l’Union européenne (UE), à savoir « sauver des vies », cette politique répressive ne fera que dévier les migrants vers d’autres circuits, toujours plus dangereux. Ce danger accru entraînera un accroissement exponentiel du nombre de morts. Du reste, on sait également que les barbelés, les hauts murs de clôture, les moyens ultramodernes de surveillance et d’interception des migrants ne viendront jamais à bout de leur détermination à partir vers d’autres horizons. Contrairement à ceux que prétendent les messages des campagnes de sensibilisation, les migrants ne sont pas dans l’ignorance des dangers encourus. Pour ce qui est de la traversée du désert, certains d’entre eux ont fait le trajet plusieurs fois.

En faisant la balance, on se rend facilement compte que les instruments juridiques visant à une meilleure gestion des migrations ont causé plus de mal que de bien-être aux personnes dont ils sont censés protéger les droits. L’hypocrisie collective qui entoure d’un brouillard épais la gouvernance des migrations est perceptible dans le discours international de la relation entre migration et développement. Au Niger, par exemple, alors que le gouvernement annonce hypocritement dans ses documents de politiques publiques qu’il entend valoriser les bénéfices de la migration à travers la Stratégie de Développement Rural (SDR) qui prévoit de solliciter la contribution des migrants internes et internationaux nigériens au développement local, ses agissements quotidiens contrarient son discours. Le second acte négatif posé par les autorités politiques est relatif au feu vert donné aux pays du Nord pour accueillir bientôt des centres de rétention des migrants irréguliers dans les régions d’Agadez et de Diffa. Le document dévoile que des officiers de liaison seront détachés dans les principaux pays d’origine et de transit ; où ils seront chargés d’améliorer la coordination en matière de contrôle des migrations et de recueillir des informations relatives aux « principales évolutions de la situation migratoire ». Cette mauvaise nouvelle se chuchotait dans les milieux avisés depuis plusieurs mois. Mais, il a fallu la publication de la stratégie migratoire de la Commission Européenne le 13 mai dernier, et la venue à Niamey du ministre français de l’intérieur, M. Bernard Cazeneuve pour que les doutes s’estompent. Celui-ci est arrivé au Niger pour assister à la réunion des pays du G5 qui se sont engagés dans le domaine de la migration, à agir « en amont » pour « désintégrer les filières criminelles et combattre efficacement l’immigration clandestine » avec l’appui des agences spécialisées comme Europol et Frontex. « Les centres que l’Union européenne se propose de mettre en place dans le cadre d’une démarche conjointe avec le Niger doivent être l’occasion de porter des politiques ambitieuses de développement pour les migrants et pour les Etats » a annoncé le ministre français.

Cazeneuve faisait allusion au communiqué final de la réunion de l’UE qui mentionne noir sur blanc que le Niger abritera « des centres de prévention des départs et d’aide au retour des migrants, sous l’égide de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), en pleine coopération avec les autorités nigériennes. L’identification et la mobilisation des financements européens nécessaires à ce projet devront intervenir rapidement ». Signalons que l’OIM dispose déjà de centres d’accueil et de transit dans les principales villes du Nord à savoir Dirkou et Agadez. Inauguré en novembre 2014, le centre d’accueil et de transit d’Agadez a une capacité de 400 lits. Cet établissement a joué un rôle important dans l’opération de rapatriement forcé des migrants nigériens installés en Algérie.

En soi, la pratique des accords de coopération bilatérale comportant des clauses relatives à l’admission ou à la rétention des migrants n’est pas nouvelle. Depuis quelques années, les migrants sont devenus une sorte de monnaie d’échange entre l’UE et les pays d’origine. Après la destruction de la Libye qui jouait le rôle de gendarme, les Occidentaux ont décidé maintenant de se tourner vers le Niger pour le pousser à jouer le même rôle, à travers quelque fois des incitations sonnantes et trébuchantes. Le marchandage consiste à conditionner l’octroi de certains appuis dans le domaine de la coopération à la volonté des autorités à retenir leurs concitoyens à l’intérieur des frontières du pays.

En effet, depuis quelques années, le Niger est devenu un carrefour important des routes migratoires avec par an environ 50.000 candidats à l’aventure qui transitent par le pays. Le nombre de migrants ne cesse d’augmenter en dépit d’une succession des lois, d’initiatives visant à restreindre les mouvements des populations en direction du Nord (UE).

Loin de se satisfaire de ce dispositif répressif, l’UE est revenue en force pour demander au Niger de passer à la vitesse supérieure dans sa croisade contre les migrants. Ainsi, selon le document préliminaire de la nouvelle politique européenne, le pays serait amené à accueillir y compris des ressortissants des autres pays indésirables en Europe. Si ce plan diabolique se concrétise comme annoncé en 2016, le Niger deviendrait une gigantesque prison à ciel ouvert pour les migrants. Pour le moment, les réactions citoyennes à cette vague de mesures répressives sont très timides. Mais, il est certain que cette collaboration augmente la nervosité des nigériens qui n’ont pas encore digéré l’implantation des bases militaires occidentales avec comme alibi la lutte contre le terrorisme.

H. B. Tcherno

Source : http://www.alternativeniger.net

 
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