jeudi, 23 novembre 2017
 

Au Nigeria, la victoire de l’ordre moral

La victoire est nette et franche : avec plus de deux millions et demi de votes d’avance sur M. Goodluck Jonathan, le président sortant, M. Muhammadu Buhari, 72 ans, le candidat de la coalition Tous pour le Congrès progressiste (All Progressives Congress, APC), aura finalement atteint son but. Le 29 mai prochain, après trois tentatives malheureuses pour l’emporter par les urnes, celui-ci sera investi président de la Fédération nigériane, première puissance économique du continent et son pays le plus peuplé.

Ancien dictateur ayant régi entre 1983 et 1985 un Etat qui ne comptait alors que 85 millions d’habitants — contre 180 aujourd’hui —, l’ex-général, a moins été élu par ses compatriotes pour son programme - remarquablement absent des débats, et, finalement, assez proche de celui de son concurrent — que pour son image : celle d’un homme de confession musulmane, droit dans ses bottes, austère, entré dans l’histoire des années 1980 pour sa « guerre contre l’indiscipline », et depuis épargné par les soupçons de corruption et d’enrichissement illicite dont pâtissent la majeure partie des politiciens nigérians.

Lire Alain Vicky, « Au Nigeria, les internautes donnent de la voix », Le Monde diplomatique, avril 2015, en kiosques.Relayé par les machines électorales nordistes de plusieurs gouverneurs locaux — dont M. Rabiu Kwankwazo, à la tête du gouvernorat de l’Etat de Kano – passés du Parti démocratique du peuple (Democratic People’s Party, PDP) à l’APC, son profil d’homme à poigne conservateur ne pouvait que séduire des électeurs confrontés à l’impressionnant délitement économique de leur région depuis le début des années 2000, et pris en tenaille depuis 2009, en ce qui concerne les limes du nord-est, dans une « sale guerre » opposant les autorités centrales à l’insurrection de la nébuleuse Boko Haram [1]. Au sud-ouest du pays, la présence en tant que colistier d’une autre figure de l’ordre moral, le professeur Yemi Osinbajo, 58 ans, haut responsable de la Redeemed Christian Church of God, une multinationale pentecôtiste, aura sans doute joué un rôle non négligeable sur le choix final des jeunes votants de la petite classe moyenne des grands centres urbains, en particulier à Lagos, la capitale économique et Etat-clé du scrutin.

M. Buhari, qui a reconnu durant la campagne être un « ancien chef militaire converti à la démocratie, prêt à se soumettre aux normes démocratiques et à la rigueur des élections pour la quatrième fois » [2], a aussi bénéficié du fort soutien de la presse anglo-saxonne, en particulier The Economist, grâce aux spin doctors britanniques de l’agence de relations publiques BTP Partners [3]. Les réseaux sociaux ont été aussi très utilisés pour mobiliser la diaspora.

Depuis la communication des résultats, mardi 31 mars, par M. Attahiru Jega, l’impassible et imperturbable président de la Commission électorale indépendante (INEC) — l’autre grand « vainqueur » de ce scrutin —, les médias internationaux n’ont cessé de rappeler que la démocratie a été la principale gagnante de ces élections. Pour la première fois dans l’histoire du Nigeria, en effet, l’alternance s’est faite par les urnes. A leurs frères et sœurs du continent africain, les électeurs nigérians ont montré une impressionnante ferveur et une patience tout aussi admirable. Le scrutin a certes été marqué par des actes de violence inhérents aux lignes de fractures et tensions ethno-confessionnelles propres au « Pakistan de l’Afrique », mais en très nette baisse par rapport aux précédentes élections présidentielles de 2011, qui avaient fait plus de huit cents victimes. Restent que le taux d’abstention est le plus élevé depuis le retour du pays en « Democrazy » [4] en 1999 : seuls trente-et-un millions d’inscrits auront finalement pu voter, sur les soixante-huit millions d’électeurs officiels... soit 47% de participation, contre 54% en 2011, 57% en 2007 et 69% en 2003.

« Un ancien dictateur » se révèlera-t-il un meilleur choix « qu’un président qui à échoué ? » ? demandait The Economist en février dernier [5]. M. Muhammadu Buhari, dont la future nouvelle opposition a souvent questionné l’état de santé, a quatre ans pour le prouver.

Jean-Christophe Servant

Notes

[1] Lire Alain Vicky, « Aux origines de la secte Boko Haram », Le Monde diplomatique, avril 2012.

[2] « I have heard and read references to me as a former military ruler and a converted democrat who is ready to operate under democratic norms and is subjecting himself to the rigours of democratic elections for the fourth time » (« I am a converted democrat, not a dictator – Buhari », The International Center for Investigative Reporting, 26 février 2015.

[3] Katherine Ainger, « The PR kingmakers of London town take on Nigeria », Spinwatch, 7 mars 2015.

[4] Surnom donné à la démocratie nigériane à partir du mot « démocratie » et du mot anglais crazy (« fou »).

[5] « The least awful », The Economist, Londres, 7 février 2015.

Source : http://blog.mondediplo.net

 
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