lundi, 20 novembre 2017
 

Delta du Niger : Un défi de taille pour le nouveau leader nigérian

Port Harcourt - Un défi de taille attend le nouveau président nigérian Muhammadu Buhari et son administration dans le delta du Niger, une région instable qui génère d’importants revenus pétroliers. Les anciens commandants de milices de la région accordaient en effet leur soutien à son principal rival, Goodluck Jonathan, un membre de leur clan, qui a été largement battu lors de l’élection présidentielle du 28 mars.

Les anciens rebelles ijaws, qui sont tous devenus de riches hommes d’affaires après l’amnistie accordée en 2009 par le gouvernement, avaient menacé de reprendre les armes en cas de victoire de M. Buhari. Ils sont cependant rapidement revenus sur leur position à la suite de l’acceptation de la défaite par le président sortant, y compris Mujahid Dokubo-Asari, qui s’était pourtant montré particulièrement véhément.

La plupart d’entre eux ont publiquement promis de travailler en collaboration avec le nouveau leader nigérian – un homme pragmatique et direct – après son investiture, qui doit avoir lieu le 29 mai. Or, nombreux sont ceux qui continuent de croire que la situation pourrait facilement dégénérer dans cette région inondée d’armes et ayant un long historique de violence.

Gabriel Asabuja, ancien commandant en second du Mouvement pour l’émancipation du delta du Niger (MEND), l’un des principaux groupes militants, a dit à IRIN qu’il acceptait les résultats du scrutin. Il a cependant participé à une réunion organisée par le parti de M. Jonathan pour planifier l’élection des gouverneurs des États, qui doit avoir lieu ce week-end et qui s’annonce tendue.

« Dieu a voulu que Buhari l’emporte. En tant que jeune leader du delta du Niger, je peux dire que nous sommes capables de travailler avec Buhari et qu’il est de notre devoir d’aller de l’avant », a-t-il insisté.

Trop riche pour combattre ?

Asabuja, qui est toujours entouré d’un groupe de jeunes hommes qui lui donnent le titre de « général », a écarté la possibilité que M. Asari ou que d’autres anciens leaders reprennent le combat.

« [Asari] a fait tellement d’argent – personne n’est prêt à retourner vivre près des rivières et des ruisseaux du delta. » Il a cependant ajouté : « Nous voulons travailler en collaboration avec le gouvernement – si le gouvernement veut bien travailler en collaboration avec nous – pour venir en aide au peuple du delta du Niger, donner des moyens aux jeunes de la région et créer des emplois pour nous. »

Plusieurs obstacles pourraient compromettre la paix. On se demande notamment ce qu’il adviendra des contrats de protection des pipelines et de surveillance maritime, dont la valeur totale oscillerait entre 20 et 45 millions de dollars. Ces contrats ont pour objectif de limiter les vols de pétrole brut, qui, selon la Nigerian National Petroleum Corporation (NNPC), atteignent actuellement 100 000 barils par jour.

Plusieurs contrats du genre ont récemment été octroyés à de jeunes leaders du delta comme M. Asari, Ebikabowei « Boyloaf » Victor Ben, Ateke Tom et Government « Tompolo » Ekpmupolo en dépit des conclusions de la NNPC selon lesquelles un accord semblable de 39,5 millions de dollars conclu en 2011 n’avait pas obtenu les résultats escomptés.

Nombreux sont ceux qui considèrent que M. Jonathan a cyniquement utilisé les fonds publics pour obtenir des voix.

Un gazoduc de la région d’Ighrenene, dans le delta du Niger, a été saboté le 3 avril dernier. L’attaque, revendiquée par un groupe connu sous le nom d’Urhobo Gbagbako, met en évidence la position difficile dans laquelle se trouve M. Buhari.

Les militants ont dit qu’ils cherchaient ainsi à contester l’exclusion du groupe ethnique Urhobo de ces accords lucratifs.

« Nous avons maintenant repris les attaques à grande échelle contre les… installations pipelinières ; [l’]ampleur des attaques sera sans précédent », indiquait le groupe dans une déclaration envoyée par courriel.

D’autres communautés minoritaires pourraient emboîter le pas aux Urhobo si la situation n’est pas gérée avec les précautions qui s’imposent.

Les coffres sont vides

Le Trésor public dont hérite le président Buhari est fortement entamé. Le baril de pétrole – la ressource dont dépend l’économie nigériane – a en effet perdu la moitié de sa valeur sur le marché mondial.

Il ne sera peut-être plus possible d’acheter la paix pour protéger la production pétrolière comme l’ont fait les gouvernements précédents. Ce serait en outre surprenant de la part d’un homme comme M. Buhari, qui est considéré comme un militant anticorruption qui n’a pas hésité à faire usage de la force militaire pendant les 20 mois qu’il a passés à la tête du pays, en 1983 et 1984.

« Il se peut qu’il y ait des affrontements si M. Buhari refuse de négocier l’octroi des contrats de protection des oléoducs », a dit Michael Karikpo, administrateur de projets pour l’organisation non gouvernementale (ONG) Environmental Rights Action.

« Il se peut que les militants considèrent que le [nouveau] gouvernement est acculé au pied du mur. "Le gouvernement commencera peut-être à faire des affaires avec nous s’il n’a pas d’argent et que nous nous mettons à faire sauter les pipelines ?", se disent-ils. Ce serait cependant un mauvais calcul de leur part. »

Les conséquences environnementales et humanitaires de l’exploitation pétrolière incontrôlée qui est pratiquée depuis plus de 50 ans dans le delta du Niger sont catastrophiques. Selon un rapport publié en 2011 par le Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE), elles sont bien pires que ce à quoi s’attendait la communauté internationale.

La sympathie du public a cependant été fortement éprouvée par les sommes considérables dilapidées par les agences et les initiatives gouvernementales ou directement versées à des acteurs impliqués dans la violence, le chaos et la criminalité.

« Nous ne pouvons pas nous plaindre au reste du Nigeria que nous sommes sous-développés vu l’argent qui a été gaspillé. Nous avons laissé passer une occasion en or », a dit M. Karikpo.

Le Programme d’amnistie présidentielle a permis le désarmement, la démobilisation et la réinsertion (DDR) de quelque 30 000 anciens combattants depuis 2009.

Les participants au programme touchent une allocation mensuelle de 400 dollars. Plus de 14 0000 anciens combattants ont par ailleurs pu bénéficier d’une formation professionnelle au Nigeria ou à l’étranger.

Le budget de DDR pour 2014 s’élevait à 386 millions de dollars, mais les programmes ont été gérés de manière opaque et descendante. La distribution des fonds était souvent confiée aux chefs de milice – un système qui facilite les détournements de fonds. Le programme a aussi lamentablement échoué dans l’atteinte de son objectif de désarmement.

La politique cynique de pots-de-vin employée par le gouvernement et les compagnies pétrolières internationales a entretenu l’insécurité et la présence de bandes armées dans le delta, érodé les systèmes traditionnels d’autorité et accru la négligence des autorités vis-à-vis des communautés.

« C’est un véritable fiasco. On a gaspillé cet argent sans prendre la peine de mener une réflexion stratégique », a dit M. Karikpo.

En réalité, les autorités et « les compagnies pétrolières donnent de l’argent au groupe de jeunes le plus fort dans chacune des communautés pour maintenir la paix. Les groupes [conservent leurs armes et] se font concurrence [pour obtenir leur part] », a dit M. Karikpo.

Les multinationales « préfèrent faire ces paiements plutôt que d’offrir des programmes de développement [aux communautés], car cela leur revient moins cher », a-t-il ajouté.

Recrutement

Soifiri Peterside faisait partie du comité technique qui a recommandé l’octroi d’une amnistie et l’adoption d’une série de mesures destinées à corriger l’injustice économique à l’origine de l’agitation qui règne dans le Delta. Il rejette ce qui a émergé depuis : une culture de recrutement fortement enracinée dans chacune des communautés. Les nouvelles recrues sont en outre davantage attirées par l’argent que par les idées.

Selon M. Peterside, l’administration rencontre actuellement un chapelet de conseillers et d’anciens chefs d’État dans le but de renforcer le message selon lequel la réponse du gouvernement face à un retour de la violence « ne serait pas comme par le passé » et qu’elle serait « très brutale » par comparaison, et ce, malgré les déclarations publiques de M. Asari et des autres leaders militants en faveur de la paix.

D’après M. Peterside, il se peut que « la nouvelle lutte ne soit pas menée par ces hommes [plus âgés] » qui ont beaucoup à perdre et que cela entraîne des complications. Elle pourrait en effet être dirigée par les combattants de la base ou par les membres des gangs sectaires des villes traditionnellement recrutés par les politiciens rivaux.

M. Asabuja a dit à IRIN qu’il souhaitait que M. Buhari amène un « réel développement, pas seulement de l’argent, mais de vrais emplois » dans le delta du Niger. « Sinon, les jeunes risquent de se révolter et je ne pourrai pas les en empêcher. Il y a beaucoup de tensions. »

Un nouveau discours a émergé depuis l’élection présidentielle. Certains accusent M. Buhari – un musulman du Nord – de vouloir imposer un programme favorable au Nord et prendre le contrôle du territoire du delta. Les partisans de ce discours prétendent que la défaite de M. Jonathan s’inscrit dans une conspiration soutenue par la communauté internationale et que son acceptation rapide du résultat de l’élection est une preuve de couardise et non de sagesse politique.

Lorsqu’on s’en tient à cette logique, l’autonomie devient – pour les États majoritairement chrétiens qui produisent du pétrole et qui ont voté en masse pour Goodluck Jonathan et son Parti démocratique populaire (PDP) – une option intéressante pour laquelle il vaut la peine de combattre.

M. Karikpo est cependant persuadé qu’un retour à la guerre dans les « creeks », le réseau de cours d’eau qui alimentent les marécages de mangroves de la région, n’obtiendrait pas le soutien des communautés qui ont porté le fardeau du militantisme par le passé.

Il a dit que les habitants avaient pris conscience que les objectifs initiaux de la lutte dans le delta avaient été détournés par des gens « qui font des milliards [de dollars] ». Cette ambivalence oeuvrera en faveur du nouveau gouvernement si la détermination de M. Buhari doit être mise à l’épreuve.

 
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