dimanche, 20 août 2017
 

Ecocide au Nigéria

Fuite et migration comme conséquences de la politique occidentale sur les matières premières

Pourquoi les Africain-e-s sont-ils/elles si nombreux-ses à fuir vers l’Europe ? On cite souvent les guerres, les conflits armés, les violations des Droits de l’Hhomme, l’instabilité politique, les discriminations, la pauvreté, les conséquences du changement climatique et les catastrophes naturelles. On oublie de parler de l’« écocide », la destruction des moyens de subsistance par l’exploitation sans précaution des matières premières.

L’exode des réfugié-e-s ne tarit pas. A travers le monde, 60 millions de personnes sont en situation de fuite. La plupart de celles et ceux qui s’exilent viennent des pays du Sud global : de région en guerre ou en crise, d’Etats qui ne respectent pas les droits de la personne, de zones frappées par des catastrophes naturelles, de pays pauvres économiquement et d’Etats où les activités sans scrupules d’entreprises occidentales aboutissent à la destruction des moyens de subsistance de la population. Selon le Haut-commissariat aux réfugiés des Nations Unies, près d’un tiers des réfugié-e-s dans le monde viennent d’Afrique.

Jamais dans l’histoire de l’humanité, la fuite et la migration n’ont été plus coûteuses, plus bureaucratiques, douloureuses et dangereuses qu’aujourd’hui. La plupart des habitant-e-s du Tiers Monde n’ont quasiment aucune chance de partir légalement vers l’Europe. « Entre le Cameroun et l’Allemagne, le vol dure six heures en général. Pour moi, le voyage vers l’Allemagne aura duré quatre ans », raconte un réfugié camerounais.

Des dizaines d’années de politiques d’expulsion de l’Union européenne n’ont conduit qu’à un triste résultat : plus de 30.000 réfugié-e-s sont morts durant ces vingt dernières années en tentant de rejoindre l’Europe par la Méditerranée. L’Organisation internationale pour les migrations rapporte, pour la seule année 2015, le chiffre de 3695 morts, noyé-e-s en Méditerranée. Le nombre exact est jusqu’à aujourd’hui méconnu. S’y ajoutent celles et ceux qui meurent de soif dans le Sahara, etc.

En vertu du proverbe « si la montagne ne va pas au prophète, le prophète viendra à la montagne », l’Europe vit un afflux sans précédent de personnes en fuite. L’an dernier, près d’un million de personnes sont arrivées en Europe par la Méditerranée. L’Allemagne a enregistré 1,1 millions de réfugiés. Berlin et l’Europe sont, du fait de ce flux de réfugiés, confrontées à une crise existentielle. « Si l’Europe échoue sur la question des réfugiés, cela signifierait la perte d’une impulsion fondatrice de l’unité européenne », déclarait la chancelière allemande Angela Merkel, le 9 septembre 2015, lors du débat parlementaire général. Sans aucun doute ! En effet, la Convention de Genève sur les réfugiés de 1951 est une conséquence directe de la deuxième Guerre mondiale déclenchée par l’Allemagne nazie. Aujourd’hui, l’Europe menace de se disloquer autour de la crise des réfugiés. Et pourtant, ce sont les pays pauvres qui supportent jusqu’à aujourd’hui la plus grande charge dans ce mouvement migratoire. Ainsi l’Afrique a-t-elle accueilli 14 millions de réfugiés en 2014, soit vingt fois plus que l’Europe !

Ecosystèmes impitoyablement détruits

Pourquoi les Africain-e-s sont-ils/elles si nombreux-ses à fuir vers l’Europe ? On cite souvent les guerres, les conflits armés, les violations des Droits de l’Hhomme, l’instabilité politique, les discriminations, la pauvreté, les conséquences du changement climatique et les catastrophes naturelles. On oublie de parler de l’« écocide », la destruction des moyens de subsistance par l’exploitation sans précaution des matières premières, et par la politique de subvention des Etats industriels occidentaux. Dans de nombreuses régions d’Afrique, les écosystèmes sont impitoyablement détruits au nom de la maximisation du profit, de la sécurisation et de l’accroissement de la prospérité occidentale.

Les conditions de vie sont devenues insupportables dans la plupart des zones africaines productrices de matières premières, ce qui pousse nombre d’habitants désespérés à quitter leur terre natale. Les voix critiques comme celle de l’avocate britannique Polly Higgings exigent ainsi depuis longtemps que la communauté internationale reconnaisse l’écocide comme le cinquième « crime contre la Paix ». Certains parlent de « crime contre l’humanité ».

Les atteintes à l’environnement et la destruction des moyens de subsistance ne sont pas une nouveauté en Afrique. Ce qui est nouveau en revanche, c’est l’intérêt croissant des organisations de protection des réfugié-e-s pour les victimes d’écocides. Pour de nombreux-ses expert-e-s, les écocides représentent, au vu de leurs conséquences dévastatrices, la première cause de fuite et d’émigration. Pourtant, ceux qui fuient leur terre natale pour ces raisons sont exclus de la protection de la convention de Genève sur les réfugiés. Ils sont considérés comme des migrant-e-s « économiques ». Une manœuvre de diversion qui vise à diffamer les victimes et à dissimuler les conséquences d’activités économiques criminelles d’entreprises occidentales.

Au Nigéria par exemple, la pauvreté constatée dans le très pétrolifère delta du Niger est une conséquence directe d’un écocide. On a promis aux habitant-e-s monts et merveilles. Le pétrole devait devenir la source de la prospérité. Pourtant la bénédiction annoncée est devenue une malédiction : « Notre pétrole, votre richesse, notre mort et notre extinction ! », est un leitmotiv récurent sur place. En effet, les 70 000 km2 du delta du Niger sont aujourd’hui l’une des zones les plus polluées du monde : partout des ravages, des expropriations, de la pauvreté et de la déchéance sociale.

Un paradis naturel devenu un enfer sur terre

Pays le plus peuplé d’Afrique avec près de 170 millions d’habitant-e-s, le Nigéria possède dans le delta du Niger le plus grand gisement pétrolier africain. Fort d’une production de 2,5 millions de barils par jour, le pays est le plus important exportateur africain de pétrole et le sixième au plan mondial. L’économie nationale dépend essentiellement de l’exploitation pétrolière, qui représente presque 90% des revenus de l’Etat. Malgré cette richesse, près des deux tiers de la population vivent dans l’extrême pauvreté, et une poignée d’élites corrompues pillent les caisses de l’Etat, en adeptes du proverbe : « Celui qui tient la douane et ne devient pas riche est un imbécile ».

L’exploitation du pétrole est sous la responsabilité de Shell Petroleum Development Company, une joint venture entre Royal Dutch Shell et l’Etat nigérian. L’exploitation effective est cependant réalisée par diverses entreprises pétrolières comme Royal Dutch Shell (47%), ExxonMobil (22%), Chevron Texaco (19%) et ENI/Agip (5%).

Pendant les cinquante dernières années, le delta du Niger a connu près de 7000 accidents d’exploitation responsables de la dispersion de milliards de litres de pétrole brut qui ont transformé en enfer sur terre ce qui avait été un paradis naturel. Cette zone est à elle seule le troisième plus grand réservoir d’eau d’Afrique. Sols et eaux sont massivement contaminés, jusqu’à 5 mètres de profondeur pour le sol. Près de 50% des pollutions pétrolières sont dues à de vieilles citernes et à des tuyaux rouillés qui serpentent sans protection et en plein air à travers les villages. S’y ajoutent les actes de sabotage, les activités d’exploitation du pétrole et les installations de forage désaffectées. Le prélèvement illégal de pétrole en est aussi une des raisons.

La nappe phréatique est largement polluée. En 2011, l’Organisation mondiale de la santé a constaté sur place une concentration extrêmement importante d’hydrocarbures, plus de 900 fois supérieure aux normes internationales autorisées, et 1000 fois supérieure aux normes édictées par l’Etat lui-même. Plus de 400 millions de tonnes de CO2 sont rejetées dans l’atmosphère chaque année, du fait de la combustion des gaz. La pollution de l’air est extrêmement dangereuse pour la santé, selon l’Oms. Elle serait, à l’échelle du monde, l’une des causes principales des cancers et de la mortalité.

Amendes ridiculement faibles pour les pétroliers

D’après l’Onu, il faudrait au moins trente ans pour enrayer les dégâts. Le coût : environ un demi-milliard d’euros. Et pourtant, 13 millions de barils de pétrole continuent de contaminer chaque année le delta. Les entreprises pétrolières violent toutes les lois nigérianes sur l’environnement et s’en sortent pratiquement sans aucune condamnation. Le paiement d’amende ridiculement faible reste en effet plus rentable que le respect de la loi. Des voix critiques accusent aussi les entreprises de racisme et exigent le respect de standards de travail similaires à ceux appliqués dans les pays occidentaux d’où viennent les compagnies. Par ailleurs, les élites, corrompues, ne sont pas en position d’entreprendre quoi que ce soit contre les machinations des multinationales du pétrole. Qui irait scier la branche sur laquelle il est assis ?

La fin des années 1980 a vu s’organiser des protestations pacifistes contre les multinationales pétrolières et les régimes militaires se succédant au pouvoir. Le peuple Ogoni y a joué un rôle majeur, sous la direction de l’écrivain et défenseur des Droits de l’Homme Ken Saro-Wiwa. Pour réprimer ce mouvement de révolte grandissant, Shell Nigéria appela à l’aide le régime miliaire. La réponse fut rapide. Il s’ensuivit un massacre, une multitude d’arrestations arbitraires et un exode massif hors du delta. Le chef de file du mouvement, Saro Wiwa, sera arrêté et placé à l’isolement. Le 31 octobre 1995, avec huit de ses camarades, ils seront condamnés à mort et exécutés dix jours plus tard, malgré les protestations internationales.

La mortalité infantile atteint 20%

Plus de vingt ans après cette exécution, la situation dans le delta du Niger s’est à peine améliorée, malgré l’introduction de la démocratie dans le pays. La destruction de l’environnement se poursuit sans frein. On parle désormais d’un désastre écologique sans précédent. Ici vivent les plus pauvres d’entre les pauvres du Nigéria. La mortalité infantile atteint 20%, l’espérance de vie est nettement inférieure à celle du reste du pays. La pollution des terres arables, des rivières et de toutes les ressources en eau rend quasiment impraticables l’agriculture et la pêche, pourtant seuls moyens de subsistance de la population. Les conséquences sont dévastatrices : chômage, absence de perspectives, surtout pour la jeunesse, émigration massive, taux de criminalité particulièrement haut, prostitution forcée. La fin de l’horreur écologique dans le delta du Niger n’est pas en vue.

En avril 2010, dans le Golfe du Mexique, une explosion sur la plateforme de forageDeepwater Horizon, propriété de la multinationale BP, déclenchait la pire marée noire de l’histoire des Etats-Unis, provoquant colère et protestations aux Etats-Unis et dans le monde entier. BP fut contraint de prendre en charge au plus vite le nettoyage de la marée noire et de verser 20 milliards de dollars d’amende et de dédommagement. Dans le delta du Niger, de telles images sont quotidiennes depuis le début l’exploitation pétrolière en 1958. Ce désastre écologique continu ne bénéficie pourtant que d’une faible médiatisation, par comparaison avec la marée noire du golfe du Mexique.

Le Nigeria se révèle ainsi un exemple classique - parmi bien d’autre cas de pays africains riches en matières premières - de la relation entre écocide, fuite et migration. Les habitant-e-s du delta du Niger poussé-e-s à quitter leur terre pour les grandes villes ou pour l’étranger sont considéré-e-s bien souvent en Europe comme des « réfugié-e-s économiques ». Y a-t-il politique plus hypocrite que celle qui classifie des personnes comme réfugié-e-s économiques sans jamais s’enquérir des « criminel-le-s économiques » ni les poursuivre pénalement ? Une réforme de la Convention de Genève sur les réfugiés est nécessaire. Et une question s’impose : qui sont finalement les criminel-le-s économiques à l’origine de la dévastation des moyens de subsistance en Afrique et de la fuite des habitants ? L’économie ? Mais, l’économie, finalement, c’est nous tous.

Peter Donatus est un journaliste indépendant nigérian. Directeur de projets et d’événements, militant des droits de la personne et de la défense de l’environnement, il est un critique de longue date du groupe pétrolier Shell et de ses pratiques d’exploitation dans le delta du Niger. Peter Donatus dénonce la destruction de l’environnement et de tous les moyens de subsistance générée par les géants du pétrole depuis plus de trente ans dans cette région. Peter Donatus a fui le Nigéria il y a 26 ans, après avoir été détenu plusieurs mois en prison, à l’isolement. Il vit depuis en Allemagne et est âgé de 49 ans - Traduction : Céline Dupeux

Cet article a été déjà publié en Allemagne par AfricAvenir and Südlink. Il a été écrit dans le cadre du projet « Why we are here – African perspectives on flight and migration » / « Pourquoi nous sommes là !? Perspectives africaines sur la fuite et la migration » mené par AfricAvenir in 2015/16.[K1] Avec l’aimable soutien de la Landesstelle für Entwicklungszusammenarbeit (LEZ) et d’Engagement Global

Source : http://www.pambazuka.org

 
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