vendredi, 20 octobre 2017
 

Elections présidentielles sénégalaises : une occasion manquée ?

Les enjeux des élections des 26 fevrier 2012 et 18 mars 2012 concernent toute l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique Subsaharienne. En fait, il s’agit d’un épisode dans une lutte politique engagée bien avant les révoltes d’Afrique du Nord contre des dictatures. Trois questions sur ces enjeux : le gagnant sera-t-il suffisamment audacieux pour doter le pays d’un pouvoir qui le sortira de la domination économique impérialiste et des alliances locales qui concourent à l’approfondissement de la crise du développement en bloquant la formation de sociétés rurales dynamiques et démocratiques ? Renforcera-t-il la laïcité de l’état ou va-t-il la laisser s’étioler avec les conséquences néfastes qui pourraient en découler ? Aidera-t-il le pays à se défaire définitivement de la tentation de la dévolution de type dynastique ?

Samir Amin avait classé le régime politique sénégalais de la première phase de la domination du Parti socialiste (1960 1980) dans la catégorie de "petite démocratie" ou démocratie de procédure ou encore démocratie de basse intensité. Il la définissait comme un régime laïc qui pratique le multipartisme, organise des élections à intervalles réguliers et accorde un certain degré d’autonomie au pouvoir judicaire dans l’application de la protection des droits humains.

Sans doute une frange du Parti socialiste, influente idéologiquement, pensait vraiment que l’avenir de l’humanité se trouvait dans la mondialisation d’un capitalisme humain, c’est à dire sans dimension impérialiste. Ce qui explique que ce parti prétendait qu’une planification soutenue financièrement et techniquement par les centres permettrait de transformer une économie fondée sur la surexploitation de la paysannerie et des ressources naturelles de la production agricole (eau et sol principalement), en une économie techno-scientifique dans laquelle l’industrialisation serait en synergie avec une agriculture paysanne dynamique favorisée par un régime foncier où la privatisation du sol agricole serait plutôt l’exception que la règle.

Cette idéologie écartait donc l’option de l’accumulation par dépossession des paysans comme dans le modèle de l’accumulation primitive anglo-saxonne. Pure utopie. En effet ni la base sociale du régime ni sa politique des relations économiques et des relations extérieures n’étaient compatibles avec cette vision. Au plan intérieur, alors qu’il tentait une certaine démocratisation des sociétés rurales, en diminuant le pouvoir des notabilités religieuses sur les paysans par des institutions nouvelles électives, il ne mettait pas en place un système éducatif d’enseignement favorable aux couches sociales et aux individus désireux de devenir des véritables sujets historiques. Au plan des relations extérieures, alors qu’il promettait une politique de développement des forces productives (ou de sortie du sous-développement) le parti enferma le pays dans des accords économiques et monétaires internationaux qui condamnaient le pouvoir à privilégier les politiques d’équilibre budgétaires monétaristes et non les changements structurels. Or, au lieu d’augmenter, l’épargne nationale restait si faible que l’essentiel de l’investissement publique était financé par l’emprunt ; ce qui entrainait un processus automatique de transformation des arriérés de paiement en nouveaux emprunts. La crise de la dette faisait donc partie du projet de développement du Parti socialiste.

Le départ de Senghor en 1981 s’opéra dans un contexte défavorable à son successeur.

1) Les régimes populistes piliers du projet de Bandung étaient systématiquement fossoyés par les forces impérialistes détentrices du monopole des moyens de destruction massive des projets émancipateurs du tiers monde.

2) La Chine abandonnait le principe de déconnexion pour réintégrer très activement le système capitaliste mondialisé.

3) La crise globale du soviétisme s’approfondissait.

4) Les Etats Unis décidaient de sortir l’Occident de la crise de l’accumulation en imposant à l’ensemble des pays capitalistes le monétarisme déjà expérimenté au Chili depuis 1973, à la suite du coup d’Etat sanglant contre le pouvoir légitime et démocratique. Le nouvel ordre économique mondial impérialiste était pensé par les Etats Unis.

En Afrique, ce monétarisme appelé Programme d’ajustement structurel (PAS) avait pour objectif stratégique fondamental d’intégrer les ressources naturelles du continent dans les politiques de sécurité économique de l’Occident, au prix de la destruction des sociétés même par des tueries massives. Au Sénégal, les PAS imposèrent des politiques aux conséquences totalement incompatibles avec le maintien et à fortiori l’approfondissement de la petite démocratie senghorienne. En effet l’ouverture du marché local à la concurrence entrainait la paupérisation urbaine à cause de la fermeture des établissements industriels, l’accentuation du chômage et la paupérisation rurale du fait de la contraction du marché local de l’agriculture vivrière. Le désengagement forcé de l’Etat des secteurs agricole et industriel et la diminution des dépenses publiques de la santé, de l’éducation et du logement créaient les conditions défavorables à la formation d’une classe moyenne stable, mais favorables à l’émergence de ploutocraties locales aux bases très étroites et induisaient un apartheid social. Pour résoudre le problème de la paupérisation et de la balance des payements, le président Abdou Diouf adopta une politique d’encouragement systématique de l’émigration.

L’importance de la composante de gauche dans la culture politique sénégalaise se manifesta par le rôle grandissant des trois partis radicaux pendant la période de recherche d’une alternative au modèle senghorien en crise. Il s’agissait du Parti de l’indépendance et du travail (PIT), de la Ligue démocratique (LD/MPT) et du Mouvement révolutionnaire pour la démocratie nouvelle (And-Jëf/MRDN). Avec la gauche du Parti socialiste ils représentaient plus de la moitié du corps électoral. C’est pourquoi le Parti démocratique sénégalais (PDS) qui affirmait son idéologie libérale dut faire des concessions afin de former avec eux la coalition qui porta Abdoulaye Wade au pouvoir en 2000. Bien évidemment, la coalition éclata peu après le succès électoral. En fait l’application d’un programme commun de gauche paraissait incompatible avec les conceptions politiques et économiques du nouveau président. Et surtout il pense que pour passer des alliances durables avec les ailes conservatrices des religions il faut les intégrer dans le pouvoir en mettant fin au principe de la laïcité de l’Etat et, dans ce cadre, hisser le mouridisme (1) au rang de groupe dominant. Ce projet s’est toujours heurté à la volonté populaire

Le président Wade n’a pas montré qu’il avait l’ambition de bâtir un modèle politique qui reflète l’idéologie de son parti. En fait il s’est aligné sur le modèle appelé couramment clientéliste, n’a donc pas élargi la sphère des libertés et a réduit le concept de l’égalité des sexes à celui de la proportion des femmes sur les listes électorales. Sans doute son ambition d’exercer un pouvoir absolu, d’abord dans son parti puis dans le fonctionnement de l’Etat, est-elle en rapport avec sa conception du sous-développement /développement. Il a considéré que se développer sur le plan économique consiste à bâtir des infrastructures physiques spectaculaires, notamment de transport, avec une forte participation financière et technique extérieure ; et que pour réaliser ce programme il avait besoin de la centralisation des pouvoirs de négociations avec les partenaires, d’attribution des marchés, de nominations des directeurs de chantiers et du choix des lieux d’implantation.

Dans son approche, la privatisation du droit d’accès au sol agricole prime sur la démocratisation des sociétés rurales. D’ailleurs, dans le programme de développement agricole appelé Grande offensive agricole pour la nourriture et l’abondance (GOANA), le phénomène dit de nouvelle vague d’accaparement des terres n’est pas un problème et le terme rural disparait.

La campagne électorale porte sur l’interprétation de la Constitution, sur l’âge du candidat sortant en rapport avec l’avenir de son fils sur l’échiquier politique ; mais les problèmes de fond, qui concernent les voies de sortie du sous-développement, compte tenu de la croissance démographique forte, de la jeunesse de la population, de la fragilisation des Etats de la sous-région et de la lutte nécessaire contre l’ingénierie du terrorisme islamiste et d’organisations mafieuses liés au contrôle des ressources naturelles, ne sont pas abordés. Le Sénégal ne sortira de la crise institutionnelle que lorsque les acquis de la petite démocratie seront complétés par un véritable développement économique inclusif.

Pour cela, réviser les accords internationaux qui empêchent l’Etat de financer le développement par le crédit, s’avère nécessaire. Ce qui exige en complément une politique de régionalisation ouest-africaine qui vise premièrement à réaliser un développement sans surexploitation des êtres humains (paysanneries et travailleurs du secteur informel urbains) et donc s’opérant en dehors du contrôle des oligopoles qui organisent aujourd’hui le pillage des ressources pétrolières, minières, halieutiques et une surexploitation forestière, hydrauliques et pédologiques et bloquent la formation d’une sous-région agroalimentaire technologiquement autonome. Deuxièmement, à construire un grand espace de protection contre la mondialisation du terrorisme d’état auquel les puissances impérialistes s’adonnent au nom du principe de l’ingérence humanitaire. Et, troisièmement, à instaurer des régimes politiques fondés sur l’exigence de la démocratisation des sociétés, en association avec la mise en place des règles qui bloquent la transformation des groupes privilégiés par l’instruction, le revenu ou le capital accumulé en castes, d’un coté, l’intégration des risques de détérioration climatiques dans les décisions économiques de l’autre.


* Bernard Fall est un pseudonyme utilisé par l’auteur.

Source : http://pambazuka.org

 
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