samedi, 23 septembre 2017
 

Emigration : France, la grande débrouille des sans-papiers

Par moussa Diop

En 2012, la France a expulsé 36.822 étrangers en situation irrégulière. Ce qui constitue une hausse de près de 12% comparée à l’année 2011 avec 32.912 expulsés. Comme toutes les autres personnes en situation irrégulière, les Sénégalais sans-papiers sont dans le collimateur des autorités françaises. Dans ce dossier, nous avons fait un focus sur des personnes et des visages, pour aller au-delà de la froideur anonyme des chiffres. Des parcours professionnels, des tranches de vie différentes, des déceptions, mais également des réussites, malgré les changements dans la législation française sur les sans-papiers.

Changement juridique : Ils ne sont plus des délinquants En France, la législation concernant les personnes présentes sur le territoire hexagonal sans autorisation légale a connu différentes évolutions ces dernières années. À l’instar de l’emploi de la terminologie qui a connu une évolution en passant de « clandestins » à « sans papiers » au milieu des années 1990, la législation française a connu des changements notables depuis 2011 puis avec l’avènement de François Hollande « encouragés » sous les injonctions répétées de la Cour de justice de l’Union européenne. Tout est parti d’une réforme de la garde à vue qui était entrée en vigueur en France au printemps 2011. Elle limitait le recours à la garde à vue aux seuls cas où une personne est soupçonnée d’une infraction punie d’une peine d’emprisonnement. Six mois plus tard, la Cour de justice de l’Union européenne (Cjue) a rendu un arrêt affirmant qu’un étranger en séjour irrégulier ne pouvait être emprisonné sur ce seul motif. Pendant les six premiers mois de 2012, les tribunaux français ont rendu des décisions conflictuelles sur le sujet, jusqu’à ce que la Cour de cassation tranche contre la garde à vue.

Le poids de la législation européenne

La Cour de cassation a rendu un arrêt le 5 juillet 2012 interdisant de placer en garde à vue les Sans-papiers. La juridiction française affirmait ainsi que « le seul séjour irrégulier d’un étranger ne peut suffire à son placement en garde à vue ». Avec cette décision, la Cour de cassation avait décidé de suivre la jurisprudence de la Cour de justice de l’Union européenne. En effet, en décembre 2011, un arrêté de la Cjue avait décidé qu’un étranger en séjour irrégulier ne pouvait être emprisonné pour ce seul motif. Or, depuis la réforme de la garde à vue du printemps 2011, la loi affirme que le recours à la garde à vue est limité aux cas où le suspect est passible d’une peine d’emprisonnement. En clair, il y avait deux décisions importantes. D’abord les sans-papiers ne sont plus considérés comme des délinquants. Ils ne peuvent plus être poursuivis, et les procédures de raccompagnement à la frontière doivent être des procédures administratives, et non pénales. Et ainsi la législation française n’était plus en adéquation avec celle de l’Union européenne.

Passage du pénal à l’administratif

Ce changement a provoqué une adaptation et une réorientation de la politique du nouveau gouvernement de gauche, souvent taxée d’être laxiste sur un sujet aussi sensible que l’immigration. Dans les faits, les solutions alternatives à la garde à vue étaient limitées à quatre heures. C’est un délai que certains policiers français avaient jugé insuffisant pour engager une éventuelle procédure d’expulsion. Le ministre français de l’intérieur, Manuel Valls, s’était engagé pour un « équilibre entre le respect des libertés individuelles et les exigences de maîtrise des flux migratoires ». Du coup, il avait promis d’apporter des changements aux quatre heures légales de la garde à vue. Ce fut chose faite en novembre. En effet, Manuels Valls, ministre de l’Intérieur taxé d’être « le plus à droite » et que les sondages place comme « le plus populaire » du gouvernement de Jean-Marc Ayrault à qui on prête également un destin à la Sarkozy, a présenté une circulaire datée du 28 novembre 2012 au Conseil des ministres, un projet de loi permettant de retenir jusqu’à 16 heures les sans-papiers pour permettre de vérifier leur identité. De ce fait, et vu que les sans-papiers n’étaient plus considérés comme des délinquants, les étrangers en situation irrégulière ne seront plus mis en « garde à vue » mais placés en « retenus ». Au delà de ce changement de vocabulaire, la durée de cette « rétention » a été fixée à un maximum de 16 heures, au lieu des 24 heures renouvelable une fois, applicable dans le cadre du régime général de la garde à vue. Selon les associations françaises qui luttent pour les droits en faveur des Sans-papiers comme la Cimade, France Terre d’Asile ou le Groupe d’information et de soutien des immigrés (Gisti), 60.000 personnes étaient concernées par cette pratique chaque année.

De l’Italie vers la France La deuxième immigration

La mort tragique d’un jeune Sénégalais, ?survenue en août 2011, avait été portée en justice. Vendeur à la sauvette à la Tour Eifel, il a été électrocuté alors qu’il traversait les rames du métro parisien pour échapper à un contrôle de la police. La présence de Sénégalais dans ce haut lieu du tourisme de la capitale française montre un phénomène croissant : le déplacement des immigrés d’Italie, en général, vers la France à cause de la crise économique. Entre le 7ème et le 15ème arrondissement de Paris, les vendeurs à la sauvette Sénégalais arpentent nuit et jour la frontière pour monnayer des souvenirs de la capital française aux touristes. Ils sont au détour d’une rue, postés à côté des feux de signalisation en train de proposer leurs marchandises aux touristes. « Les prix varient entre 1 euro les trois plus petits modèles de reproduction de la Tour Eiffel à 10 voir 15 euros pour les plus grands. Mais je dois dire que les prix ne sont pas fixes, on ne crache pas sur une bonne affaire surtout en ce moment », précise un jeune sénégalais qui ne veut pas donner son nom mais précise qu’il est de Louga et est à Paris depuis 3 mois après avoir passé un an à Gênes, en Italie. « J’ai dû me résoudre à quitter l’Italie parce qu’avec la crise, c’était devenu très compliqué de s’en sortir financièrement ». Son cas est loin d’être isolé. La crise financière de 2008 puis économique perdure dans le vieux continent et les affaires marchent moins bien depuis bientôt quatre années. Les italiens vivent de plein fouet les effets de la crise et les immigrés, par ricochet, en prennent une bonne part. Pour beaucoup, Paris leur était vendu comme un eldorado. Comme le précise le jeune Lougatois qui préfère garder l’anonymat. « Paris c’est pas ce à quoi je m’attendais, nous sommes pourchassés toute la journée par les policiers ». Le défaut de papiers est une constance pour ces nouveaux arrivés dans la Capitale française. Ce qui n’empêche pas le jeune homme de 22 ans de ne pas regretter d’avoir quitté le commerce qu’il tenait dans la capitale du Ndiambour. Une sirène de police interrompt les explications du jeune Lougatois qui fait un départ digne d’un sprinteur de 100 m. Sous les yeux éberlués des touristes dont Mercedes Maja Povsi, une jeune trentenaire venue de Slovénie. « Je trouve ça injuste, affirme-t-elle d’emblée. Cette histoire d’avoir des papiers pour pouvoir voyager ou vivre quelque part n’est pas ce que je préfère dans les relations entre l’Afrique et le reste du monde. Mes copines et moi (elle est avec une demie douzaine d’autres femmes, Ndlr), nous n’avons eu besoin d’aucun visa pour nous déplacer en Europe et je pense que c’est le cas en général quand nous allons en Afrique. Alors que l’inverse n’est pas possible », dit-elle en montrant la scène. Nous suivons la direction indiquée par l’indignation de la Slovène.

Fantasme sur les gains des marchands ambulants

C’est une présence qui est source de fantasme et de beaucoup de polémiques sur fond de rivalités commerciales mal saines voire de concurrence déloyale pour d’autres occupants de ces quartiers parisiens très touristiques. Pour preuve, les différents commerces qui s’échelonnent sur le chemin du musée du quai Branly évoquent sans preuve les sommes confortables que gagneraient les vendeurs Sénégalais sans-papiers. « Ils nous causent un manque à gagner énorme, avance un des vendeurs du magasin « Souvenirs de Paris » situé juste à côté du magistral bâtiment aux grandes baies vitrées de la Maison de la Culture du Japon. Nous payons des impôts et nous sommes en règle avec la législation française ; ce qui n’est pas leur cas. Une étude montre qu’ils gagnent 300 euros par jour. C’est trop facile ». Des propos que réfute, avec la dernière énergie, Modou Fall que nous retrouvons à l’intérieur de Bir-Hakeim, la station de métro pour aller à la Tour Eiffel. Le jeune homme de 24 ans à malicieusement installé son maigre emballage qui lui sert de marchandise à la jonction entre la direction Etoile et Nation de la ligne 6. « Ça permet d’augmenter mes chances de vente, tout le monde passe par ici », explique t-il. À Paris depuis 2004, il n’est pas encore « reparti voir la famille au Sénégal par défaut de papiers. Notre situation n’est pas des plus aisées. En dehors de la police et des « tatounènes » (c’est ainsi qu’il nomme les policiers en civil), nous devons nous battre pour gagner notre vie. Hier, je n’ai pas vendu une seule de mes effigies de la Tour Eiffel en cinq heures passé ici. J’ai été en garde à vue suivies de réquisition de ma marchandise et de mon argent tellement de fois que je ne les compte plus », avoue t-il entre deux marchandages avec des touristes italiens et américains.

Bouc émissaire de la montée de l’extrême droite

Mbaye Diagne, 45 ans, a fui Naples (Sud de l’Italie) où il travaillait depuis 1994. « À cause de la crise, je ne parvenais plus à vendre mes sacs pour femme, les montres, ceintures et autres vêtements comme ce fut le cas à la fin dans les années 90. Je gagnais bien ma vie, j’ai construit une maison et je partais souvent au Sénégal. Depuis mon arrivée à Paris, il y a un an, je pense de plus en plus à rentrer définitivement au Sénégal. L’âge d’or de l’immigration semble passé. La crise en Occident s’éternise peut importe le gouvernement ». En parlant de politique, la situation économique des pays européens profite aux partis et aux thèses d’extrême droite. Le Front national en France, le Vlaams Belang en Belgique, la « nomenclature » par la Ligue du Nord en Italie, ou, sur un ton plus clément, l’Alliance pour l’Avenir de l’Autriche, le PVV de Geert Wilders aux Pays Bas ont besoin d’ennemis pour exister et gagner en suffrages et en votes lors d’élections autant nationales que locales. Et cet ennemi est tout désigné : les immigrés d’une manière générale et plus encore ceux qui ne sont pas en règle par défaut de titre de séjour. L’étranger hors la loi est ce bouc émissaire désigné qui vient manger le pain quotidien d’honnêtes citoyens nationaux surtout en temps de crise. Fantasme ou réalité ? La génération de ré-immigrés en France, venant en général d’Italie, a conscience des difficultés actuelles pour joindre les deux bouts. L’optique d’un retour au pays natal n’est plus un cahier rangé dans les tiroirs des résolutions de la nouvelle année. C’est devenu une immédiateté spontanée, mais aussi un besoin de mieux vivre économique, presque pour tout le monde…

Itineraire : Moi Baye Fall, seul vendeur de café Touba à Paris… Chevaleresque, aimable et travailleur sont les qualificatifs qui reviennent quand on s’interroge sur la personnalité de Baye Fall, vendeur attitré de café Touba à Paris. Un travailleur parmi tant d’autres certes, mais qui a la particularité de trimballer ses valises remplies de café Touba. Loin d’être simplement invraisemblable, c’est une apparence insolite qu’explique la crainte de se faire embarquer à tout moment pour défaut de titre de séjour. Valise en triolet de voyageur, une apparence soignée pour passer inaperçu, Laye Ngom, plus connu sous le sobriquet de « Baye Fall », est le seul vendeur de café Touba de la capitale française. En Italie depuis 1998, il arrive en France un 4 avril 2010. « Independance Day » ? Non, ce ne sera pas une sinécure facile à atteindre. Il partage avec le personnage joué par Will Smith dans ce film américain, les galères, la fougue mais surtout la foi à un destin particulier. Un destin et un parcours d’immigré qui commence à partir de 1998. Un rêve de la botte italienne qui se brisa sous les coups de boutoir de la crise financière puis économique, ce qui nécessite une adaptation avec un départ pour la France. « La crise en est la cause. En compagnie de mon épouse, j’étais à Lecce où je travaillais dans les marchés en vendant des objets d’art, des sacs. C’était une forme de travail qui m’allait bien à tel point que je n’ai jamais été employé dans une entreprise.

Coup d’essai en coup de maître

Au-delà de « l’excuse fourre-tout de la crise », il ne sera plus disserte sur les vraies raisons de sa venue à Paris en dehors d’un laconique : « À l’ origine, j’avais décidé de venir à Paris pour autre chose ». En revanche, il est plus loquace pour les habituels remerciements sur « la gentillesse et l’accueil des Sénégalais de la Diaspora trouvés à Dreux (ville situé à l’Ouest de l’agglomération parisienne, Ndlr) ». Une forme d’aide sur laquelle le dénommé Baye Fall donne plus de détails. « Pour plusieurs raisons (silence et boule de gomme dessus), mon séjour à Paris se prolongeait. Pour un père de famille travaillant dans l’informel, au bout d’un mois sans salaire, ça devient compliqué financièrement. Un ami m’a mis en contact avec d’autres connaissances à Trappes (banlieue parisienne), et c’est là-bas que j’ai commencé à chercher un boulot ». En France, les perspectives professionnelles sont limitées quand on n’a pas de papier d’identité, c’est difficile de travailler. À Trappes, un compagnon de galère, venu lui même d’Italie pour fuir la crise, m’a mis sur la filière des vendeurs ambulants au Trocadéro, la Tour Eiffel. Mes débuts coïncidaient avec les premières frémissements de l’hiver, le froid était insupportable quand on doit passer la journée dehors pour vendre des produits aux touristes de passage à Paris ». Devant les rigueurs de l’hiver parisien, il posa la question de savoir comment les vendeurs à la sauvette font pour se réchauffer. « On m’a fait comprendre qu’une personne avait brièvement vendu du café Touba. Depuis son départ, personne n’avait pris le relais ». Une information ayant pris le sens d’un déclic a fait germer pleins d’idées dans sa tête. « Sans hésiter je suis parti à Lamp Fall (une boutique vendant de multiples produits sénégalais et africains dans le 18ème arrondissement, ndlr) pour acheter deux kilos de café Touba, des cafetières, un chariot… Le lendemain, à l’heure où l’aube blanchit la cité parisienne, il se leva pour ce qui allait être le rendez-vous avec son destin en commençant par la première préparation de ce liquide qui l’a fait désormais connaître dans tout le Paris sénégalais. « En débarquant vers 10h au Trocadéro, mes premières cafetières ont été vendues en moins de 30mn, se souvient t-il sourire en coin ». Le premier coup d’essai s’était transformé en coup de maitre. Avec l’ardeur de la foi d’un nouveau converti, et malgré la distance qui sépare Paris de Trappes (près de 28 km, ndlr), il reprit la direction de son domicile pour se remettre aux fourneaux en vue d’une nouvelle tournée de café Touba. « Du coup, vers 17h j’étais de retour à la Tour Eiffel avec un nouveau chargement de café Touba. J’ai réussi à vendre tout en moins d’une heure ».

Connu dans la Jet set sénégalaise de Paris

Avec l’argent gagné lors de cette première journée, il s’est rationné pour faire fleurir son entreprise. « Je ne l’ai pas regretté vu que le bruit commençait à courir et la demande devenait de plus en plus forte ». Ainsi les sites de vente se multiplièrent la Tour Eiffel, Trocadéro, les différents lieux de sociabilisation des sénégalais. « Certains me réclamaient même des beignets. Et comme je n’en avais jamais fait, ma première tentative fut loin d’être concluante. Ne maitrisant pas les techniques ni le temps de cuisson, les beignets étaient cramés. J’ai appelé mon épouse, qui était retournée au Sénégal. Elle m’a expliqué la préparation du début à la fin ». Une réputation naissante qui n’arrêtait pas de grandir au point de faire sa rentrée dans le milieu du jet set de la communauté sénégalaise parisienne.

Passage en centre de rétention

« J’ai commencé par lier une relation professionnelle avec Kysma, qui organisait le concert du nouvel an de 2011. Parmi les artistes présents, il y avait Salam Diallo, Pape Diouf, Pape Thiopet et Titi dans les docs de Saint-Denis. Sur la base d’un accord financier sur les recettes, il m’a autorisé à vendre le café Touba lors du concert. Au moment de payer, il m’a rendu une partie de l’argent que je venais de lui donner. Maintenant je lui fais de la pub avec les flyers lors de ses manifestations… il cultive cette même relation avec DJ Rakhou. Sur la régularisation de sa situation en trouvant un travail moins contraignant et plus reconnu juridiquement, le Baye Fall de la Cafetière s’en sort d’une pirouette. « Vu ma situation de sans-papier, il m’est presque impossible de trouver un travail « légal ». Et en tant que père de famille, je ne peux pas me complaindre de rester sans activités au-delà de deux jours ». Une situation à risques qui a failli précipiter son retour vers le Sénégal plus tôt que prévu. Lors de ce qu’on appelle cyniquement un « banal » contrôle d’identité, Baye Fall a été placé en garde à vue puis dans un centre de rétention de Plaisir Grignon (Banlieue parisienne). Il reconnaît être en infraction en France sur le papier d’identité demandé. « On m’a amené en centre de rétention pendant 22 jours, raconte-t-il encore ému. Puis j’ai été conduit au Consulat du Sénégal à Paris pour la fameuse audition. Par la grâce de Dieu, j’ai été libéré par la suite ». Toujours cultivant une forme de laconisme et de secret, il ne dévoilera pas plus sur les conditions de cette « libération miraculeuse ». Toujours est-il que lors de la dernière campagne électorale, profitant du non fonctionnement de la machine à Café au consulat du Sénégal à Paris, il a été autorisé à vendre son café Touba à l’intérieur de la représentation consulaire aux nombreux Sénégalais venus retirer leurs cartes d’électeur pour s’acquitter de leur devoir civique. « Les contrôles sont nombreux mais on essaie de les éviter autant que faire se peut. Vous savez bien que le café n’a rien à faire dans une valise. Donc je ne prends plus mon chariot. C’est venu de la période où j’étais uniquement au Trocadéro. Avec la valise, on me prend pour un touriste ». Baye Fall pousse le stratagème jusqu’à y rajouter un autocollant visible sur ses valises. « J’essaie de faire en sorte que l’étiquette Aéroport d’Orly soit bien mis en évidence. J’en faisais une collection sur toutes les personnes qui reviennent de voyage autour de moi ». En cette période de froid, peu importe son lieu de vente, les affaires de Baye Fall ont l’air de marcher. « Le petit gobelet est à 50 centimes d’euros (environ 325 FCfa), le grand à 1 euro (655 FCFA). Je le vends à 2 euros lors des concerts », nous glisse-t-il en tirant solitairement ses valises de voyage remplis de café Touba.

Les sans-papiers au travail : la grande hypocrisie

Les Sénégalais sans-papiers en France travaillent, pour certains, dans des entreprises. Une situation qui a des inconvénients car il existe un réel risque de ne jamais percevoir les cotisations mensuelles déduites sur leurs salaires. Mais la présence en entreprise a toutefois des avantages car c’est la porte d’entrée en vue d’une régularisation dont le gouvernement français a dévoilé les principaux critères. Les spécialistes de la question jugent qu’il y aurait 500.000 sans-papiers qui travaillent en France. Les travailleurs sans-papiers occupent principalement des emplois difficiles avec de bas salaires. Ce qui fait d’eux des employés pas chers pour les employeurs qui ne les déclarent pas. Des emplois d’intérimaire constituent une constante chez les travailleurs sans-papiers. Cette catégorisation professionnelle les place dans les secteurs qualifiés en tension par les autorités françaises. Ce qui en fait des piliers importants de l’économie de leur pays hôte. Une facette du travailleur sans-papiers montre au grand jour la grande hypocrisie entre les entreprises et l’administration française. Il s’agit de sans-papiers qui prennent ou « empruntent », selon plusieurs cas, l’identité d’un tiers avec ou sans son accord. « En théorie, il n’est pas légal d’employer un sans-papiers, constate Michel Sitbon, animateur du site le quotidien des sans-papiers. En pratique, il utilise les papiers d’une autre personne et l’employeur ne cherche pas à en savoir plus... ». Cette présence dans l’entreprise est en général une étape importante en vue d’une éventuelle régularisation. Quand il y a la présence d’un travailleur sans-papiers dans l’entreprise, son employeur doit entamer des démarches en préfecture pour le faire régulariser. Pour Jean-Claude Amara, cité par le magazine Express, « 95% des patrons savent qu’ils ont des sans-papiers parmi leurs salariés. Le gouvernement et le patronat ont longtemps fermé les yeux et encaissé les cotisations de ces travailleurs. C’est du racket ! Chaque année, le gouvernement encaisse environ 2 milliards d’euros grâce à ces cotisations, sans qu’aucun travailleur sans-papiers n’en profite en retour ».

L’entreprise, première étape

Avec l’élection de François Hollande en mai 2012, le gouvernement socialiste a mis en place des critères basés sur les années de présence en France, la situation par rapport au travail, les attaches familiales, la scolarisation des enfants. Ainsi le 28 novembre 2012, le ministre français de l’intérieur Manuel Valls a présenté, en conseil des ministres, une circulaire qui vise à « clarifier » les critères à suivre pour régulariser les sans-papiers. C’est une mesure qui entre en adéquation avec les promesses de campagne du candidat François Hollande afin de définir des critères de régularisation « objectifs » et « clairs ». Longtemps dénoncée comme arbitraire, la circulaire de Manuel Valls a pour but « d’uniformiser » les critères de régularisation pour toutes les préfectures hexagonales.

Les nouveaux critères de régularisation

Pour les parents d’élèves sans-papiers, le gouvernement exige cinq ans de présence en France et un enfant scolarisé depuis au moins trois ans. Pour les salariés, la circulaire articule des critères de présence sur le sol français (3 à 7 ans), d’ancienneté dans le travail (8 à 30 mois) et d’embauche effective (contrat de travail ou promesse d’embauche). Pour rappel, sous les gouvernements socialistes, il y a eu des régularisations massives en 1981 (131.000 étrangers régularisés) ou 1997 (80.000) alors que celui du Premier ministre Jean-Marc Ayrault, sous la présidence Hollande, compte régulariser 30.000 étrangers, un chiffre conforme à celui des gouvernements de droite précédant.

Analyse, Mamadou Dème, Sociologue des migrations et du developpement local : « C’est la peur du constat d’échec qui retient les sans-papiers à l’étranger » Sociologue des migrations et du développement local, Mamadou Dème est spécialiste des questions liées aux sans-papiers. Parmi celles-ci, l’aide au retour dans une démarche encadrée et accompagnée, mais également contrainte pour les sans-papiers expulsés vers le Sénégal.

Quelles sont les personnes concernées par les démarches contraintes ?

« Ce sont les Sénégalais victimes de licenciements par des entreprises. Au lieu de procéder à un licenciement sec, il peut y avoir une proposition d’accompagnement. Maintenant en ce qui concerne généralement les sans-papiers, ce sont des Sénégalais qui, une fois en France, ont fait une demande de titre de séjour rejetée. Les demandeurs d’asile sont également concernés. La procédure de retour contraint vise ces deux derniers cas. »

Quelle analyse faites-vous cette présence des sans-papiers en France ? « Ils font partie de l’ensemble des Sénégalais qui immigrent pour aller chercher ailleurs ce qu’ils n’ont pas pu avoir au Sénégal. Beaucoup arrivent en France en suivant un parcours migratoire traversant plusieurs pays dont certains en Afrique même. Dans ce schéma, la France était utilisée comme pays de passage pour aller vers l’Espagne, l’Italie, le Portugal, etc. Les possibilités de travailler dans l’informel, en général, y étaient beaucoup plus développées qu’en France. La majeure partie vient en France clandestinement donc sans visas de séjour. Ils sont accueillis par des réseaux de leur communauté. À partir de ce moment commence le processus de sans-papiers. Comme tous les immigrés, ils font le choix du départ de leur pays, le Sénégal en l’occurrence, pour la recherche de ressources économiques afin de bien s’occuper de leurs familles ou bien pour la recherche d’autonomie économique personnelle. Cette recherche d’autonomie est à la base du nombre de plus en plus croissant de la présence de sans-papiers en France. »

Comment expliquez-vous le fait que la France ne soit plus une escale de cette forme d’immigration ? « Il y a quelques années encore, on pouvait travailler dans certains pays européens sans titre de séjour. La législation était plus souple qu’en France. Des pays comme l’Italie ou l’Espagne sont frappés durement par les effets de la crise économique. De ce fait, il y a des immigrés, y compris des sans-papiers, qui reviennent en France en attendant des jours meilleurs. »

Qu’est-ce qui rebutent les sans-papiers à retourner dans leur pays ? « C’est la non satisfaction des besoins prioritaires qui étaient à l’origine du départ. Tous les candidats à l’immigration ont un projet social bien déterminé. Repartir au Sénégal sans réussir ce projet social est synonyme d’échec. L’autre contrainte est le niveau, insuffisant en moyenne, de l’aide au retour. L’aide est de 4 à 8.000 euros pour personne seule et de 24.000 euros pour une unité de production. »

Quelles sont les conditions pour disposer de ces sommes ?

« Une fois que la préfecture notifie le refus de la demande de régularisation du sans-papiers, elle propose une aide au retour pour la personne déboutée. Si le sans-papiers accepte, il s’inscrit dans une logique et une disposition administratives lui permettant de percevoir cette aide. L’enveloppe financière est reçue une fois au Sénégal. Le processus de réception de cette aide dépend de la présence d’une organisation sénégalaise ou étrangère dans un cadre d’accompagnement. Cet accompagnement doit permettre à la personne à avoir une autonomie financière. Notons cependant qu’il y a souvent plus d’échecs que de réussites dans ces processus d’accompagnement. »

Existe-t-il des pesanteurs sociologiques qui empêchent les sans-papiers à choisir le chemin du retour ?

« Les pesanteurs sociologiques sont principalement d’ordre familial. Revenir au pays avec un sentiment d’échec est quelque chose de très lourd psychologiquement pour beaucoup de personnes. Ce sentiment d’échec, de n’avoir pas réussi sa migration, est souvent lié à des conditions de pauvreté dans le pays d’origine. Aujourd’hui au Sénégal, l’image de surpuissance économique de la France dans le subconscient de la population est un drame pour tout le monde. Pour beaucoup, quiconque entre en France est capable de subvenir au besoin des proches. Des anecdotes font état de sans-papiers rentrés au pays faire l’objet de sollicitations financières diverses de leur entourage. Donc le gros danger réside dans la représentation financière projetée sur ceux qui sont en France. Ce qui est en porte-à-faux avec leur réel mode de vie. »

Qu’est-ce qu’il faudrait changer dans le traitement réservé aux sans-papiers de retour au Sénégal ?

« Je déplore le fait que les Sénégalais de l’extérieur ne soient pas bien accompagnés au sein de structures liées à l’Etat. Les consulats ne sont pas bien équipés. Ils n’ont pas les ressources humaines pour ce travail. Au Sénégal, il manque un véritable cadre d’accueil pour les expulsés ou ceux qui choisissent un retour. Aujourd’hui, ce sont des Ong étrangères travaillant en collaboration avec des associations qui font l’interface alors qu’à l’origine elles sont là pour gérer les intérêts de leurs pays dans le cadre des flux migratoires. »

De notre correspondant à Paris Moussa DIOP

 
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