vendredi, 20 octobre 2017
 

Lettre ouverte : A propos du Festival Mondial des Arts Nègres (Sénégal)

APPEL AUX ARTISTES NEGRES

Artistes nègres, mes frères,

Il m’est, chers frères, d’une pénibilité toute particulière de devoir m’élever contre la tenue d’une manifestation culturelle, moment pendant lequel, artistes en tout genre rivalisent de créativité dans leurs divers domaines d’expression pour enrichir l’esprit et l’âme humains. Mais, la manifestation qui s’en vient, annoncée à grandes pompes par le chef de l’Etat Sénégalais lui-même et rebaptisée Festival mondial des arts nègres, après les couacs et reports qui nous ont coûté la perte du concept « Fesman », un contentieux qui va nécessairement alourdir notre trésor public et plus de 4 milliards de nos francs arrimés à l’euro, m’insupporte plus que tout. Et je ne puis me taire ! Je ne puis, la conscience tranquille, taire cette révulsion qui crie en moi, qui vocifère dans mon sang l’abomination. Comment peut-on, dans le contexte africain d’aujourd’hui et du Sénégal particulièrement marqué par une crise multidimensionnelle et l’agenouillement dans une domination sans partage du capital financier international, appeler à un festival mondial des arts nègres rappelant le combat anachronique de la Négritude des Senghor et Césaire préoccupés d’identité nègre face au blanc ? Comment, en ces moments-ci où les populations sont ballotées entre des pénuries de toutes sortes : eau, électricité, gaz, pain, soins primaires de santé, sécurité, peut-on, en toute responsabilité, se permettre d’engager une dépense de plus de 30 milliards, après en avoir immobilisé près de la moitié dans une statue symbolisant le mimétisme et l’infantilisme nègres, écrasant la créativité nègre ?

Comment plus précisément, alors que les structures de santé agonisent sous le poids d’une dette de 14 milliards, peut-on acquiescer, le sourire large, la mine satisfaite et obséquieuse, à la tenue d’un tel festival ? Légèreté ou cynisme ? Comment, pendant que les sinistrés des inondations continuent de patauger dans les eaux pourries de Wakhinane, de Pikine, de Gavane, etc. ou squattent les établissements scolaires, peut-on accepter de fêter l’esprit nègre, le talent nègre sur une vingtaine de jours ? Nègres que nous sommes, n’avons-nous pas d’autres préoccupations plus humaines, plus constructrices des bases de développement de cet esprit et talent humains, rien qu’humains ? Que construirons-nous comme legs aux générations à venir, dans cette messe à laquelle appelle Me WADE en compagnie de ses vassaux ?

N’êtes-vous plus capables, vous nègres, d’indignation forte devant une telle ignominie ?

Artistes nègres, mes frères, n’entendez-vous pas les cris qui résonnent depuis les taudis de Guédiawaye et de Thiaroye faisant échos aux pleurs des enfants de Vélingara, et de Kolda ? Artistes nègres, mes frères, ne sentez-vous pas les odeurs infectes s’exhalant des rues de Dakar et de Kaolack quand les éboueurs en grève refusent de collecter les ordures ?

Artistes nègres, mes frères, savez-vous que des milliers d’élèves étudieront dans des abris-provisoires et qu’avec le passage forcé près de 200 000 élèves au collège de cette année, des enfants étudieront dans des hangars, des abris ou seront par centaine dans une salle de classe faute d’infrastructures d’accueil ?

Artistes nègres, comment allez-vous construire la renaissance nègre de l’Afrique et du Sénégal dans la parlote plaintive au rythme des tams-tams mélancoliques, pendant que l’on distrait les fruits du labeur des paysans et des travailleurs tenus sous le joug d’une exploitation inhumaine ? Comment, après la Biennale des arts, après le festival de jazz et le kaay fecc, dans cette même année 2010 (mai-juin) et dont les couleurs et les sonorités continuent de retentir dans nos veines, peut-on éprouver le besoin de tenir les festivités qu’on nous promet ? Que nous promet-on de nouveau après le Festival culturel panafricain d’Alger en juillet dernier ? Artistes nègres, mes frères, n’avons-nous pas assez dansé, assez chanté, assez pleuré sur notre sort devant le monde pour nous accorder désormais une longue pause de travail acharné capable de structurer le développement durable qui épanouit et nos langues et nos valeurs culturelles ?

Artistes nègres, mes frères et amis dans la création, comment renoncer à une once de lucidité et d’humanité pour hurler, à la place des bailleurs de fonds, qu’un Etat, qui tient une telle manifestation à plus de 30 milliards, pour encenser et chanter les arts et l’intelligence nègres, ne peut décemment, dans le même temps, tendre la main à l’étranger pour mendier un complément budgétaire. Artistes nègres, mes frères, comment ce grand mendiant devant l’éternel peut-il combattre les petits mendiants de son petit pays et dans le même élan engloutir dans les tama, xalam et sabar des dizaines de milliards ? A moins que cela ne soit qu’un prétexte nègre pour embarquer la populace nègre dans la diversion nègre et détourner les milliards vers le jeu électoral nègre qui s’organise bientôt et pour lequel on distribue déjà des dizaines ou des centaines de millions à la clientèle nègre que l’on veut domestiquer.

Artistes nègres, mes frères, veut-on procéder pour vos associations d’artistes nègres comme on l’a fait pour les associations d’anciens lutteurs et autres associations d’imams ? Artistes nègres, mes frères, refusons de faire dans cette comédie avilissante de nègres corrompus ! Refusons les accommodements faciles qui feront de nous les complices d’un scandale culturel au retentissement mondial. Artistes nègres, mes frères, pétitionnons, élevons la voix nègre du pays, d’Afrique et de tous les continents, non pour réclamer un report temporaire nègre, mais pour exiger une annulation pure et simple, parce qu’humaine.

El Hadji Momar Sambe Écrivain (elmomarsamb@yahoo.fr)

 
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