lundi, 11 décembre 2017
 

Sénégal : « Le scénario ivoirien se dessine »

BRAHIMA SENE, MEMBRE DU BUREAU POLITIQUE DU PIT ET DU DIRECTOIRE DE CAMPAGNE DE NIASSE

Ibrahima Sène, membre du bureau politique du Parti de l’indépendance et du travail (Pit) craint un scénario à l’ivoirienne au Sénégal si le scrutin de dimanche prochain se tenait. Au motif que « Wade va se proclamer vainqueur dès le premier tour. Macky Sall annoncera lui son gouvernement parallèle… »

Quels sont les premiers enseignements de la campagne électorale ?

A l’issue de la deuxième semaine et à l’amorce de la troisième et dernière semaine de la campagne électorale, le bilan présente des éléments d’inquiétude certaine pour le destin de ce pays.

En quoi faisant ?

La configuration des forces en présence fait ressortir deux camps. Le camp de ceux qui acceptent que Wade participe à l’élection, malgré le fait que la Constitution le lui interdit et l’autre, celui du refus catégorique de sa participation. Durant la première semaine, Wade a cherché à organiser son camp en s’appuyant fondamentalement sur les transhumants et les opérateurs économiques qu’il a fabriqués. Ce qui fait que des hommes d’affaires comme Cheikh Amar qui a ostensiblement fait acte d’allégeance en assumant publiquement des responsabilités dans le financement et la gestion de la campagne, ont été mis au devant de la scène comme pour les « mouiller ». Wade a fait le tour des autorités religieuses musulmanes et coutumières pour avoir leur soutien. Il n’y est pas parvenu apparemment, malgré les sommes colossales qu’il a décaissées pour obtenir leur « ndigueul » (consigne de vote Ndrl). Le clergé catholique avait lui, dès le départ, demandé au Conseil constitutionnel de statuer en respectant l’esprit et la lettre de la loi fondamentale. Esprit et lettre qui veulent que le président sortant ayant déjà effectué ses deux mandats, ne pouvait pas en briguer un troisième.

Dans le camp du refus, nous avons tous ceux qui ont rejeté la candidature de Wade. Mais ce camp a été un peu fragilisé dans la première semaine de campagne par la démarche de Macky Sall (le président de l’Alliance pour la République (Apr), candidat de la coalition Macky 2012 Ndlr). Celui-ci en effet, tout en rejetant la candidature de Wade, a déclaré qu’il était résolument engagé dans la campagne.

Comment les lignes ont bougé par la suite ?

Wade a discrédité son propre camp en abusant de la corruption. Il a utilisé 200 millions de Fcfa pour obtenir un « ndigueul » dans la famille de feu Abdoulahad Mbacké. On a assisté à un désaveu cinglant du chef de famille à l’encontre d’un des membres qui a voulu satisfaire le vœu de Wade. Dans la presse du jour (hier, mercredi 22 février ndlr), il est relaté que ce sont le président candidat et sa ministre Aïda Mbodji qui ont remis au marabout 40 millions de FCfa, tirés de l’opération « ma carte, ma caution ». C’est même Wade qui en fait la révélation à son meeting. Là également, la famille du chef religieux a vite fait de remettre les pendules à l’heure. Le marabout n’est point demandeur et trouve tout à fait normal de la part du gouvernement incarné par son chef, un soutien à son institut. Ce refus ferme à tout « ndigueul », malgré l’argent sorti à flot est observé chez toutes les familles religieuses importantes du pays. A l’exception d’une ou deux personnes tout au plus, tout le monde à ce niveau a refusé de s’aliéner le peuple.

A cela s’ajoute, l’attitude du ministre de l’Intérieur qui a fait de la répression des candidats et son refus obstiné de les voir tenir des manifestations à la place de l’Indépendance. Malgré le fait que la Commission électorale nationale autonome (Cena) qui est le juge du processus électoral, ait écrit noir sur blanc que le ministre de l’Intérieur n’avait pas le droit d’interdire, Ousmane Ngom continue d’empêcher la tenue de ces manifestations et de réprimer férocement les candidats, leurs militants et les populations qui se battent contre l’arbitraire. Il n’a pas hésité en outre de profaner encore une fois, un lieu de culte. On se souvient de l’attaque de la cathédrale quand il s’est agi pour ses « sbires » d’arrêter Jean Paul Dias qui s’y trouvait. Cette fois ci c’était le lieu symbolique par excellence pour la confrérie Tidjiane qu’est la Zawiya d’El Hadji Malick Sy sise sur l’avenue Lamine Guèye qui a été sa cible sous le prétexte de poursuivre des manifestants.

Wade a également marginalisé ouvertement plusieurs responsables de son parti pendant cette campagne, comme pour les humilier et démonter leur leadership au profit de son fils. C’est le cas d’Abdoulaye Baldé à Ziguinchor, de Moustapha Guirassy à Kédougou pour ne citer que ces deux cas. Il n’a pas hésité aussi à dire que son fils a réussi là où tout le monde avait échoué et qu’il était le meilleur des Sénégalais. Ce qui fait que durant la deuxième semaine de campagne, son propre camp était invisible si ce ne sont pas les transhumants. Lui-même en fait les frais avec ce qui s’est passé à Nguéniène et à Darah Joloff, malgré le fait tout l’argent que Djibo Kâ et Habib Sy ont déversé là-bas. Les jeunes se sont mobilisés pour l’empêcher de tenir campagne. Son camp est littéralement déstabilisé.

Qu’en est-il de l’autre camp ?

Il s’y est dessiné trois sous camps. Le premier est celui de ceux qui n’ont rien à gagner à la tenue de l’élection, donc qui sont les plus résolus pour que Wade ne participe pas. On peut loger dans ce camp, les recalés comme Youssou Ndour même si c’est de manière illégale. Egalement ceux qui ont perdu leurs illusions, parmi lesquels, on peut citer Ibrahima Fall, Cheikh Bamba Dièye et Idrissa Seck. Idrissa Seck a perdu ses illusions quand il s’est rendu compte que Wade allait imposer sa candidature. Il s’est engagé dès lors à l’empêcher de participer au vote. Voilà le sous camp des radicaux. Il y a ensuite celui des indécis, mi figue mi raisin. Ils sont partagés, tiraillés entre l’espoir de gagner quelque chose et la crainte de tout perdre. Ils participent par conséquent aux mouvements de protestation tout en menant campagne. On trouve dans ce camp, Moustapha Niasse et Ousmane Tanor Dieng. Enfin, le troisième sous camp est constitué par Macky Sall et sa coalition. Macky Sall a l’assurance qu’il va gagner. Il l’a affirmé à maintes reprises pendant ces jours de campagne. Il a cette assurance, parce que si l’on voit le soutien politique de l’UMP représenté à son investiture qu’il a reçu…

Le Parti socialiste de Ousmane Tanor Dieng a lui aussi le soutien du Ps français.

Le Ps français n’est pas au pouvoir. Je parle du gouvernement français. L’UMP est le parti au pouvoir en France. Un parti qui a le visage le plus hideux de la droite française, réactionnaire, raciste et xénophobe qui a poussé à des niveaux jamais atteints depuis De Gaulle, l’impérialisme français. Pour preuve son comportement en Cote d’Ivoire, en Libye et ses incitations à la guerre contre la Syrie. C’est ce camp là qui est derrière Macky et qui a envoyé au Sénégal, le général Grégoire Saint Macquin. Un homme qui s’est déjà illustré dans le génocide rwandais. Il ne faut pas l’oublier. Il y a par conséquent des risques réels de connaître avec Macky Sall et sa détermination à voter le 26 février prochain, parce que sur de sa victoire, le scénario ivoirien chez nous. Wade va en effet se proclamer vainqueur dès le premier tour. Macky Sall annoncera lui son gouvernement parallèle comme il l’a lui aussi déjà déclaré...

Pourquoi Wade va se proclamer vainqueur ?

Parce que le système est fait de sorte que Wade ne peut pas ne pas être déclaré vainqueur dès le premier tour. Ce n’est pas pour rien que Madické Niang et Karim Wade sont parti en France pour vendre et convaincre les Français que les sondages au Sénégal ont montré que Wade gagnait au premier tour avec 53% des suffrages. Deux ministres d’Etat de surcroit, ministre des Affaires étrangères et de la coopération qui l’affirment alors que les sondages sont interdits au Sénégal. De quels sondages s’agit-il ? Macky Sall connaît très bien le système de fraude parce que quand on l’élaborait en perspective de la présidentielle de 2007 et des législatives de la même année, il était au plus haut niveau du régime dont il était le Premier ministre. Tout c’était donc fait avec son aval s’il n’en était pas le principal auteur. En tout cas, il ne l’a jamais dénoncé. Avant les locales de 2009, se sentant concerné, il a dit qu’il fallait garder l’œil sur le fichier électoral. A la question de savoir ce qu’il y avait au point de susciter ses craintes, il n’a pas voulu piper mot. Aujourd’hui, la preuve est établie que c’est par la manipulation du fichier électoral que Wade va se proclamer vainqueur. Macky le sait, les grandes puissances le savent également. C’est désormais du domaine public que le fichier électoral a été établi de sorte à faire gagner Wade toujours. Dès lors Macky doit avoir reçu l’assurance qu’à l’issu du scrutin et qu’il proclame son gouvernement parallèle, la France le soutiendra. La France risque donc de nous l’imposer comme il a imposé Ouattara en Côte d’Ivoire.

Est-ce à dire que Wade devient aujourd’hui votre allié objectif ou faut-il tout bonnement faire gré aux tenants de la thèse du report ?

Wade n’est point notre allié et ne saurait l’être parce qu’il est à l’origine de cette crise politique par sa stratégie de vouloir coûte que coûte imposer sa candidature illégale et illégitime pour confisquer le pouvoir et installer son fils. Il est le seul responsable de la survenue de cette situation. Une situation qui risque de permettre si on n’y prend garde, à la France de mettre en œuvre un scénario à la Gbagbo ici au Sénégal.

Au regard de la campagne et les effets foule, Macky n’a-t-il pas raison de dénier à Wade le droit de se proclamer vainqueur au premier tour ?

Comment les images à la télévision sont montrées ? Il s’agit simplement de montages réalisés. En vérité, c’est la même foule pour tous les candidats. Le problème est ailleurs. Il est dans les rapports de force et on sait ce qu’il en est réellement. Si l’élection se passe selon la volonté de Wade, il va se proclamer vainqueur et nous aurons une situation à la Côte d’Ivoire, il n’y a aucun doute là-dessus. C’est la raison pour laquelle, il faut impérativement empêcher la tenue de cette présidentielle qui est piégée depuis le début. Voilà pourquoi, je m’inscris en faux contre ceux là comme Sidi Lamine Niasse et Mohamed Mbodji du Forum civil qui, pour des raisons que l’on ignore s’adjugent le droit de donner des leçons à la classe politique en lui enjoignant le respect du calendrier républicain avec la tenue du scrutin du dimanche prochain. Ils ont tout faux pour la simple et bonne raison que le calendrier républicain qu’ils convoquent, est un calendrier conforme à la Constitution. Or le processus électoral actuel est vidé de son contenu constitutionnel par l’implication de Wade comme candidat et par l’exclusion arbitraire de Youssou Ndour. Ils le savent très bien et nous invitent sans sourciller à avaliser le forfait de Wade. Ils contribuent en connaissance de cause à la « Gbagbotisation » de notre pays.

Source : Quotitien Sud Publié le 23/02/2012 par Madior FALL

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