lundi, 11 décembre 2017
 

Sénégal – Présidentielles 2012 : « Tout Sauf Wade ! »

C’est certain, il y aura bien un second tour pour les élections présidentielles du Sénégal. Abdoulaye Wade ( le candidat sortant) était persuadé de gagner au premier tour, convaincu qu’il était d’être encore aussi populaire qu’en 2007 lors de sa seconde candidature. Il avait alors remporté les élections dès le premier tour avec plus de 55% des voix exprimées. Son second direct lors de ces élections était issus des rangs du PDS (Parti Démocratique Sénégalais- le parti de Wade) ; il s’agissait de son ex-premier ministre Idrissa Seck qui, avec son parti Rewmi- le pays, avait obtenu 14,93% des suffrages. Déjà, une tendance lourde de sens se dégageait des élections de 2007. Le PDS et affiliés ( Rewmi) pesaient un peu moins de 70% de l’électorat sénégalais.

Le directeur de campagne d’Abdoulaye Wade lors des élections présidentielles de 2007 n’est autre que Macky Sall, lui aussi ancien premier ministre de Wade (du 21 avril 2004 au 19 juin 2007), tombé en disgrâce après ces élections pour avoir convoqué devant l’Assemblée Nationale (dont il était le Président), le fils du Président Karim Wade pour sa gestion du sommet de l’ANOCI (l’Organisation de la Conférence Islamique) en 2008. Poussé à la porte, il démissionne du PDS en novembre 2008 puis crée son parti l’Alliance Pour la République (APR) un mois après. Quelques mois plus tard, c’est au tour de Cheikh Tidiane Gadio, ministre des affaires étrangères de Wade depuis 2000 d’être débarqué en octobre 2009. Toutes ces défections et/ou exclusion du PDS sont semble t-il lié au pouvoir que le Président ne cesse d’accorder à son fils Karim Wade depuis sa réélection de 2007. Battu dans son propre bureau de vote lors des élections municipales et rurales de mars 2009, Karim est nommé ministre d’Etat par son père en mai 2009 puis ministre de l’énergie en octobre 2010. Ministre d’Etat, Ministre de la Coopération Internationale, des Transports Aériens, des Infrastructures et de l’Energie, Karim Wade est aujourd’hui surnommé par les Sénégalais « ministre du ciel et de la terre ». L’ANOCI, qui devait être la rampe de lancement du fils du Président, a été une véritable catastrophe. Corruption, surfacturation, mauvaise gestion en ont été les principaux maux. Dans son livre « Comptes et mécomptes de l’ANOCI – l’Harmattan- Septembre 2009 », le journaliste sénégalais Abdou Latif Coulibaly charge le fils du Président ainsi que son ami Abdoulaye Baldé (aujourd’hui maire de Ziguinchor) co-gestionnaire avec Karim de l’organisation de la conférence islamique de 2008.

Ainsi, en tentant de placer coûte que coûte son fils à la tête du Sénégal, Abdoulaye Wade, l’homme qui a conduit le Sénégal à l’alternance démocratique en 2000, est devenu l’homme à abattre aussi bien pour l’opposition classique au parti libéral de Wade (les partis de Gauche) que pour ses anciens alliés devenus opposants (Macky Sall, Idrissa Seck et Cheikh Tidiane Gadio). La tentative de dévolution monarchique de Wade a été vivement combattue par l’opposition ainsi que la jeunesse sénégalaise autour des manifestations de juin 2011 contre le changement constitutionnel imposant le quart bloquant aux élections de 2012. Le recul de Wade fut un signal fort pour le peuple sénégalais qui comprit que la victoire pouvait s’obtenir dans la rue mais aussi dans les urnes. Malheureusement, la cacophonie autour d’une candidature unitaire de l’opposition regroupée dans le Benno Siggil Sénégaal -ensemble pour relever le Sénégal- ainsi que le refus du PS de reconnaître la désignation de Moustapha Niasse comme candidat unique de l’opposition, a ouvert un boulevard à Macky Sall, seul candidat à avoir véritablement mené campagne pour ces élections présidentielles en même temps que son ancien mentor et père spirituel Abdoulaye Wade. Macky Sall a refusé très tôt la candidature unique de Benno Siggil Sénégaal, et a pu ainsi commencer très tôt sa campagne, allant au devant des Sénégalais. Elevé à la bonne école de Wade le libéro-populiste, Macky a appris que les élections au Sénégal ne se jouent ni sur le programme, ni sur la différence idéologique, mais uniquement sur la popularité et la crédibilité. En gardant une ligne claire, il a réussi à convaincre les Sénégalais, dépités par l’incurie d’une partie de l’opposition (qui s’est contentée de manifester à Dakar sans pratiquement faire campagne à l’intérieur du pays).

Les Sénégalais ont donc été cohérents. Ils ont donné leurs suffrages aux deux seuls candidats qui ont mené campagne. Abdoulaye Wade a obtenu 34,84 % des suffrages exprimés, son ancien premier ministre (devenu opposant) Macky Sall 26,57% tandis qu’Idrissa Seck l’autre ancien premier ministre de Wade qui était arrivé 2ème aux dernières élections de 2007 est en perte de vitesse et n’obtient que 7% des voix. Le poids du PDS et des partis issus de ses rangs (APR et rewmi) est donc de 68, 41%, pas très loin donc du poids électoral de ce groupe en 2007. Il s’agit simplement d’une redistribution mais les libéraux sont bien majoritaires au Sénégal. Le candidat de Benno Siggil Sénégaal Moustapha Niasse a obtenu 13,20% des suffrages exprimés et arrive 3ème derrière Macky Sall tandis que le Parti Socialiste sénégalais obtint 11,30%. Ainsi, la coalition autour de Niasse et celle autour de Tanor Dieng (le candidat du PS et ses alliés) totalisent à elles deux 24,50% des voix, moins que Macky Sall le deuxième. Avec une candidature unitaire, la gauche sénégalaise aurait peut être fait jeu égal avec Macky Sall et se serait retrouvée au second tour face à Wade.

Aujourd’hui, à quelques jours du deuxième tour qui devrait se tenir le 18 ou le 25 mars 2012, les tractations vont bon train. La plupart des candidats ont appelé à voter pour Macky Sall et contre Wade qui n’a pratiquement aucune réserve de voix. Il a bien tenté de proposer le poste de vice-président à son soutien ainsi que sa démission dans deux ans mais reconnu dans le paysage politique sénégalais comme un homme politique « qui se dédit », Abdoulaye Wade n’a aucun crédit quant à la parole donnée.

Macky Sall remportera très certainement les élections présidentielles de 2012 et deviendra le quatrième Président du Sénégal, à moins que les faucons du palais présidentiel ne tentent de confisquer le vote des Sénégalais, ce qui risquerait d’embraser le pays. C’est donc une victoire du peuple sénégalais mais encore une fois un échec de la gauche sénégalaise, devenue une faiseuse de rois libéraux. En portant en 2000 Abdoulaye Wade au pouvoir, la gauche radicale sénégalaise avait voulu chasser le tout puissant parti socialiste (40 ans de pouvoir). Aujourd’hui, au nom du Tout Sauf Wade, elle s’aligne derrière son héritier Macky Sall, pour chasser celui là même qu’elle avait soutenu en 2000 autour de la coalition « Sopi-Changement ».

Moulzo

 
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