samedi, 20 octobre 2018
 

Inertie dans la lutte contre l’impunité et la corruption au Togo

QUELQUES MANIFESTATIONS ET DANGERS DU PHENOMENE

Momo est une petite fille de 6 ans vivant avec ses parents dans le quartier Hanoukopé. A la faveur des vacances, sa mère lui a demandé de vendre des arachides. Quand je m’approchai d’elle et voulus savoir pourquoi le tas d’arachide vendu à 25 francs était si petit, elle me fit une réponse pour le moins surprenante pour une petite fille de son âge : « tu sais, tanti, les prix ont augmenté ces derniers temps et nous l’avons répercuté sur les produits ». Au-delà de la banalité de ce fait, ce propos montre à quel point même les enfants ne sont plus étrangers à la déliquescence de la situation socio-économique actuelle au Togo. Beaucoup professent qu’il faut y mettre fin, chacun allant de sa proposition, mais peu se demandent pourquoi le pays en est arrivé là. Je demeure convaincu, pour ma part, que l’inertie observée dans la lutte contre l’impunité et la corruption au Togo est pour une grande part dans la persistance de la dégradation continuelle du niveau de vie des Togolais. Entre autres manifestations ces derniers jours, la gestion hasardeuse du phénomène des inondations par les autorités, la hausse des prix des produits pétroliers décidée par le gouvernement le 19 juin 2010 et la répression des manifestations de mécontentement suite à cette hausse en sont l’illustration parfaite.

La gestion hasardeuse des inondations

Les conséquences des inondations en 2010 ont été des plus désastreuses : tel a perdu la vie parce qu’ayant été électrocuté par des installations électriques rendues défectueuses par l’inondation, tel a perdu des biens dans un incendie provoqué toujours par l’inondation, tels autres ont perdu la vie emportés par la crue de l’eau, tels autres encore ont vu leurs boutiques d’alimentation générale emportée par l’eau et enfin tel qui doit faire des détours interminables avant de se rendre au service. Or, il nous en souvient qu’en pareille période de l’année, il y a deux ans, des pluies diluviennes ont emporté et détruit plus de 8 ponts sur toute l’étendue du territoire. A cette époque, la communauté internationale ainsi que des organisations humanitaires nationales et internationales ont volé au secours des Togolais par des dons de diverses natures. Les autorités togolaises, pour leur part, avaient mis en œuvre des solutions conjoncturelles (initiation du plan ORSEC, octroi de vivres et non vivres). A coup de grande démonstration, le gouvernement avait prévu trouver des solutions pour éviter la répétition. Mais le constat se révèle une fois de plus cauchemardesque pour les sinistrés !

Malgré l’évolution de la technologie météorologique pour prévoir les anomalies climatiques, les gouvernants n’ont entrepris aucune solution durable pour prévenir cette énième catastrophe. Pourtant ce ne sont pas les moyens qui font défaut, encore moins le génie civil en la matière. A croire que le malheur de la population ne les émeut point, quand on sait que pour conquérir cette même population pour les enjeux électoraux, il y a 3 mois de cela, le régime au pouvoir n’a pas lésiné sur les moyens de séductions, aussi coûteux fussent-ils. Dans un pays normal, l’Etat aurait dû demander des comptes aux ministres en charge de l’urbanisation et de l’habitat ainsi que celui des travaux publics. Lors de la première inondation le ministre en charge de l’urbanisme a rejeté la faute sur les propriétaires qui d’après lui, sont allés s’installer d’eux même dans les zone inondables ! Soit, si c’est vraiment leur choix, qui leur a donc délivré les permis de construire en amont ? N’est-ce pas l’administration de l’urbanisme et de l’habitat ? On sait que les pots de vin et autres actes de corruption sont monnaie courante dans ce secteur, mais rien n’est toujours fait pour dénoncer, punir et débarrasser la maison des brebis galeuses. La pérennisation de ces mauvaises pratiques encouragées par l’impunité, aggravent en aval la situation d’extrême pauvreté des populations. Ces fossoyeurs enterrent non seulement l’économie nationale mais aussi les populations pauvres qui, n’ayant pas le choix sont obligées d’occuper ces zones potentiellement inondables avec ‘’la bénédiction’’ de certains responsables administratifs corrompus.

L’Etat est invité à prendre ses responsabilités et à réagir. D’aucun se demande ce que le gouvernement HOUNGBO 2 attend pour drainer l’eau des inondations par un caniveau géant depuis le lit de la lagune de Gbadago, en passant par Baguida, Agodéka pour finir dans le lac Togo ? N’est-ce pas lui qui avait promis de grands travaux sous son mandat ? Si gouverner c’est prévoir, aussi faudrait-il dépasser le cadre des prévisions et passer au stade de réalisation « durable » pour abréger les souffrances du peuple appauvri par tant d’année de misère.

L’augmentation du pétrole qui s’en mêle… Pendant que les populations sont délogées par l’inondation, le gouvernement a jugé propice d’augmenter de 17% les tarifs des produits pétroliers au grand dam des consommateurs. Le ministre GOZAN Kokou justifie en disant que « l’Etat n’a pas les moyens de sa politique de subvention(…) s’orienter vers une politique de vérité de prix ». Cette justification tien-t-elle la route ? Dans un souci de gestion transparente, la pratique normale en matière pétrolière pour l’augmentation des prix exige que le gouvernement associe tous les interlocuteurs autour d’une table de discussion avant de décider. Il s’agit entre autre du Groupement des Professionnels Pétrolier, des syndicats des transporteurs routiers, la Société Togolaise d’Entreposage, et la Société Togolaise de Stockage de Lomé et de l’Association Togolaise des Consommateurs). Mais cela n’a jamais été le cas au Togo. On se demande pourquoi. Depuis janvier 2008 c’est le Ministère du commerce par le biais du Comité de Suivi des Fluctuation des prix des produits pétroliers (CSFPPP) qui est le seul à faire l’importation des produits pétroliers. Il les vend ensuite aux compagnies pétrolières (grossistes) qui opèrent sur le territoire national qui enfin les revendent à la pompe aux consommateurs. Il s’ensuit que : Seul le gouvernement est maître des importations de produits pétroliers et dérivés au Togo ; Lui seul sait à combien lui revient le prix du baril sur le marché mondial selon la fluctuation du dollar ;(opacité complète à ce niveau) Lui seul fixe de manière unilatérale la structure des prix et l’impose aux opérateurs et aux consommateurs De quelle vérité de prix veut-t-on nous faire croire ? Une vérité qui ne tient pas compte du pouvoir d’achat du togolais ? Une vérité qui ne rend pas compte de la gestion de la res publica ? Aux dernières nouvelles, le prix du baril (159 Litres) serai à 78 Dollar US sur le marché mondial et c’est la société TRAFIGUA_PROBOKOALA (qui a été mêlé à l’affaire de déchets toxiques en Côte d’Ivoire) qui est le trader du Togo. Si le gouvernement était sensible à la misère des populations, quelque soit l’augmentation du prix du baril sur le marché mondial, ce n’est pas une population déjà à l’agonie qu’on va crucifier. Pourquoi, le gouvernement ne revoit pas à la baisse ses taxes sur les produits pétroliers ? (impôt, douane, frais de passage de la STSL à la STE, TVA, 18% FER 35F/L, les 20F/L pour subvention du gaz payé en réalité par les consommateurs….etc). A y voir de près, l’Etat ne perdrait pas grand-chose d’autant plus que les taxes payées par les contribuables sont détournées à d’autres fins égoïstes. Pour preuves les 35 FCFA/ litre que paie le consommateur au titre de Fond d’Entretien Routier ! Qui peut dire à quoi a servi cet argent jusque là ! Il est temps que le gouvernement fasse suivre ses professions de foi dans la lutte contre l’impunité et la corruption en rendant des comptes sur la gestion opaques de ses fonds qui devaient servir en fait à la construction et à la réhabilitation des réseaux routiers. En plein cinquantenaire où toutes les 17 autres capitales africaines qui célèbrent le même évènement le font avec lustre en arborant des infrastructures révolutionnaires qui rivalisant avec celles des pays développés, le Togo s’enlise dans la crasse la plus dégoûtante. Les routes sont impraticables et causent des accidents et des pertes en vie humaine. Les points de Péage installés sur les routes, n’ont servi jusque là qu’aux sociétés privées qui l’exploitent dans le flou le plus complet avec le regard condescendant du gouvernement. Si l’ancien DG du FER s’est rendu coupable de malversation dans la gestion de ces fonds sans qu’on lui demande des comptes (il a été juste remplacé par un autre DG), qui nous garanti que le nouveau DG ne va pas se livrer aux mêmes abus ? Affaire à suivre de très près…

La répression policière pour museler les manifestations de mécontentement Le gouvernement s’attendait-il que le peuple applaudisse avec joie cette augmentation ? S’il avait mesuré l’impact à court, moyen et long terme il aurait été dissuadé dans l’application de ces nouveaux prix. Malheureusement son manque de compassion dans la souffrance des populations a été manifeste dans la répression des mécontents qui ont décidé de braver les forces de l’ordre et crier leur ras-le –bol. Cette répression a endeuillé trois familles et les a privés de leurs chefs et pourvoyeurs de subsistances. On se demande si au Togo, les autorités ne sont pas en train de tendre vers la banalisation du sens des manifestations pacifiques, les rendant de nul effet comme de l’eau sur la peau d’un serpent ? Les togolais ne sont pas des moutons de panurge, que le gouvernement s’en tient pour dit. Ils réagiront tant que cela fera mal à leur porte monnaie et à leur bien-être. Il revient donc au ministère de la sécurité et de la protection civile de relire leur copie afin de ne pas employer des moyens disproportionnels pour réprimer les populations qui exigent leur droit à une vie digne d’êtres humains.

Pour conséquences… La gestion hasardeuse des inondations et la hausse du prix du pétrole illustrent la violation des droits économiques et socio culturel du togolais. Promouvoir les droits économiques et socio culturel des togolais passe d’abord par la mise en place du Conseil Economique et Social prévu par la constitution. Ce qui n’est malheureusement pas le cas. La cour des comptes quant à elle, est quasi inexistence vu son silence ! Le contribuable togolais n’est pas associé à la gestion de son patrimoine national et c’est dommage. Cette opacité dans la gestion des richesses de l’Etat qui ne dit pas son nom, ne fait qu’empirer le sentiment de révolte du petit peuple qui subit jusque là ces assauts de flambée de prix sans que l’ajustement de salaire ne contrebalance le déficit. Les mouvements de protestations dans la ville de Lomé qui ont commencé depuis le 22 juin ne sont que la démonstration du ras-le-bol de la population. En effet la majeure partie de cette population n’ayant pas les moyens de s’acheter un véhicule sont contraints de se déplacer en taxi et taxi moto pour aller au service. Avec l’augmentation du carburant, les transporteurs ont augmenté le prix du transport déjà exorbitant pour le commun des togolais, obligés de jeûner parfois sur leurs lieux de travail, faute d’argent pour se nourrir. Si l’Etat ne prend pas des mesures pour revoir à la baisse de façon substantielle cette augmentation, il risque d’ajouter de l’eau au moulin des partis de l’opposition réuni au sein du FRAC, qui n’ont pas cessé d’organiser des marches depuis la proclamation des résultats de la présidentielle passée. La logique en appelle au bon sens et la compassion du gouvernement pour d’abord trouver une solution immédiate à l’eau qui déloge et ensuite contribuer à l’augmentation du pouvoir d’achat des populations en ramenant les prix du carburant au niveau où il peut être supporté sans difficulté par les populations. Ce sera un pas vers l’idéal de transparence dans la gouvernance et un pas vers la démocratie qui sous tend le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple. Vivement ce jour où Momo ainsi que des milliers d’enfants togolais n’auront plus à s’échiner pendant les vacances scolaires pour assurer leurs frais de scolarité, mais pourront jouir de l’innocence et des joies d’être tout simplement enfant parce que le Togo aura remporté sa guerre contre l’impunité et la corruption.

Par Mme Ami Rolande AMEMASSOR, Chargée de programme au CACIT

6 juillet 2010

Source CACIT.org

 
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