samedi, 24 août 2019
 

Togo : Interview de Kofi Alouda Président du Bureau Provisoire du MoLiTo

Entretien accordé au "Palmier Africain"

Quelques mois après la création du MoLiTo en France, le Président du Bureau Provisoire Kofi Alouda nous livre ses impressions sur les récents développements de la lutte démocratique au Togo et les objectifs poursuivis par son association. L’entretien a été effectué avant l’officialisation de l’Accord Politique entre Gilchrist Olympio et le RPT.

Le Palmier Africain : Mr. Kofi Alouda, vous êtes le Président du Bureau Provisoire du MoLiTo, une association de Togolais en France créée au lendemain des élections du 4 mars 2010. Pourquoi une telle initiative ?

Kofi Alouda : La raison de cette initiative est clairement lisible dans le libellé complet : « Mouvement du 4 mars pour la Libération du Togo ». Nous considérons que ce qui s’est passé le 4 mars au Togo enlève tout sens aux élections et constitue une tentative d’enterrement de la démocratie au Togo, avec toutes les conséquences que cela comporte. Pire, c’est une expérimentation de coup d’Etat électoral « lifté » (sans mort...) qui, comme d’habitude, va être appliquée au reste de l’Afrique, du moins celle dite francophone. Le système de la françafrique, maintenant sous la casquette de l’Europe n’arrête pas de faire des mues et d’innover pour conserver sa mainmise sur le Togo. Moins préparé en 2005, ce système a dû tuer au moins 500 togolais (source ONU) et poussé à l’exile des dizaines de milliers d’autres pour se maintenir. En 2010, il fallait absolument qu’il innove pour ne pas reproduire de manière aussi vile à la face du monde ce qu’il a fait en 2005. Surtout que les projecteurs sur le Togo allaient être renforcés entre autre à cause de l’arrivée de Kofi Yamgnane sur la scène politique locale. Ce système a dépassé toutes les limites au Togo. Ceci nécessite une réponse précise et appropriée de la part du peuple et de sa diaspora. Notre lutte doit impérativement s’adapter, en particulier à travers la manière de nous organiser.

Le Palmier Africain : N’est ce pas la une association de plus ? Quelle innovation apporte le MoLito que les autres associations déjà existantes n’ont pas encore apporté ?

Kofi Alouda : Nous avons des centaines d’associations dans la diaspora, mais non seulement elles sont cloisonnées, mais aussi, la plupart poursuivent des objectifs à forte tendance sociale et humanitaire. Une part importante de membres de notre mouvement est déjà active dans des associations de ce genre avant le MoLiTo. C’est certes louable mais dans le contexte actuel, cela contribue plus perpétuer la situation. Il n’échappe en effet à personne que malgré nos efforts qui ont pu aider quelques uns, la situation s’est dans l’ensemble empirée pour la majorité. Majorité que nous ne pouvons et n’avons pas vocation à satisfaire et qui est abandonnée par un Etat togolais lui-même inexistant. Pire, en continuant ainsi, l’esprit de notre peuple risque de s’enliser dans la fatalité et l’assistanat. Pour ne pas continuer indéfiniment à « semer sur de la pierre » au Togo, la diaspora a intérêt à réorienter désormais en priorité ses efforts sur la résolution de la crise Togolaise. Le cloisonnement et l’empiètement des actions les unes sur les autres obstruent également la lisibilité pour nos soutiens potentiels à l’étranger. Voilà quelques ingrédients pour le moins non négligeables de nos échecs. En conséquence, nous disons qu’il est temps que nous arrêtions de dépenser notre énergie en pure perte. Le MoLiTo a un but très ciblé, unique et ponctuel : la libération du Togo ; Il est avant tout au service de toute organisation existante poursuivant ce but : relayer les événements de sorte à éviter au mieux les doublons et amplifier chacun de ces événements ; Il constitue une chaîne qui relie les organisations existantes, grandes ou petites à des fins de mutualisation de leurs actions qui sont orientées vers l’objectif maître. Il peut opérer librement en soutien au peuple et au FRAC, quelque soient les contingences politiques auxquelles ce dernier doit faire face ; Il a latitude à faire ou préparer le terrain à toutes les alliances et médiations nécessaires à la réussite de l’objectif, autant à l’étranger qu’au Togo sans les entraves inhérentes aux stratégies partisanes de conquête de pouvoir propres aux partis ou aux coalitions politiques ; il se donne ainsi la souplesse d’action partout ou le FRAC en tant que coalition de partis ne pourra pas toujours se permettre. Il constitue un cadre lisible de contribution de nos soutiens à l’étranger, sociétés civiles comme partis politiques, et ces soutiens sont déjà bien présents à nos côtés. Prenez le cas de CMAF-Togo aux USA. C’est une coalition contextuelle, orientée vers le même but précis. Voyez ce qu’ils ont accompli. Et pourtant il y a des organisations déjà existantes là-bas. CMAF est d’ailleurs l’une des principales organisations avec lesquelles MoLiTo travaille en bonne intelligence toujours dans ce même esprit de mutualisation, de lisibilité et d’efficacité. Nous avons actuellement des projets en commun. En conclusion sur cette question, contrairement à ce que des raisonnements rapides prétendent, le MoLiTo n’est pas une simple association de plus. Ceux qui le disent pourraient à la limite se poser le même problème sur la création du FRAC qu’ils soutiennent comme nous, alors qu’il y avait déjà un grand parti qu’est UFC sur toute l’étendue du territoire et dans toutes les couches sociales.

Le Palmier Africain : Des indiscrétions disent que vous êtes financés par Kofi Yamgnane dans l’intention d’avoir un mouvement de jeunes semblable au MO5 derrière lui pour mieux faire ombrage a Gilchrist Olympio. Quels sont vos rapports avec Mr Yamgnane ?

Kofi Alouda : Elle est bonne celle-là ! Comme on le dit si bien en langage populaire. Croyez vous que nous avons encore besoin de faire ombrage à Gilchrist Olympio ? N’a-t-on pas remarqué qu’il se suffit tout seul dans cette tâche de se faire ombrage lui-même par ses attitudes depuis 2005 ? De plus ceux qui composent notre organisation ont pour la plupart dépassé la quarantaine, on ne peut donc pas parler de jeunes, même si nous en comptons aussi, qui dynamisent le mouvement. Par ailleurs, pourquoi voulez vous qu’un mouvement soit forcément financé par une personne ? Nous autres avons fort justement tiré au moins des leçons, expérience togolaise à l’appui, des risques qu’encourt toute organisation qui ne dépend que du financement d’une personne. A ce jour, le mouvement s’autofinance à 100% par la contribution de ses membres. Pour ce qui est de nos rapports avec Kofi Yamgnane, ils ne sont pas différents de ceux de la majorité des togolais qui veulent le changement et qui apprécient sa contribution dans la redynamisation de l’opposition et plus généralement de la politique togolaise. Ces rapports, plutôt politiques donc, datent de 2005, y compris pour ce qui me concerne personnellement.

Le Palmier Africain : Est-ce que vous subissez des tentatives d’intimidation ou de corruption de la part des activistes du RPT en France ?

Kofi Alouda : Le socle qui compose à l’heure actuelle ce mouvement, malgré les apparences de nouveauté en politique, est solide. Je peux vous assurer que les militants du RPT qui nous connaissent depuis un moment savent que toute tentative d’intimidation ou de corruption sur ce socle tel qu’il est aujourd’hui est vouée à l’échec. Beaucoup d’entre eux ont pu s’apercevoir que ce qui nous motive est à mille lieux des appétits matériels et que notre idéal transcende la peur.

Le Palmier Africain : Ne pensez-vous pas que la création du FRAC était une tentative de déstabilisation de l’UFC organisée par Kofi Yamgnane et François Boko afin d’euthanasier politiquement Gilchrist Olympio ?

Kofi Alouda : C’est très curieux cette manière de penser. Encore une fois, Gilchrist Olympio n’a eu besoin de personne pour se faire « euthanasier » politiquement comme vous le dites, sauf peut être de la Françafrique et de ses bras togolais et africains que sont le RPT, Obasanjo, etc. Malgré une certaine propension de l’humain à la « politique de l’autruche », quel togolais conscient ne savait pas que « l’euthanasie » politique de Gilchrist Olympio avait été déjà réglée depuis 2005 du moins pour ce qui est des dates évidentes pour tous ? Les actes qui ont été dès lors posées par les créateurs du FRAC en 2010, à quelques jours de l’élection n’avaient à mon sens qu’un seul but, celui de sauver l’opposition et le peuple de la contamination du même sort qui a frappé son leader historique. Nous voyons tous d’ailleurs que ce peuple encore debout par sa force, sa volonté intrinsèques et avec l’accompagnement du FRAC, essaye au contraire, en particulier les femmes, de ramener son leader dans les rangs, mais jusqu’ici en vain !

Le Palmier Africain : D’aucun critiquent la stratégie pacifiste du FRAC et prétendent qu’on ne peut pas mener une révolution a bout sans disposer d’une force armée. Est-ce que le MoLito compte aider le FRAC à remplir ce vide ?

Kofi Alouda : Que ce soit clair pour tous : le MoLiTo ne revendique pas la violence, bien au contraire, notre organisation condamne avec la dernière énergie cette pratique du RPT/Françafrique. Ceci ne nous empêche pas cependant de comprendre qu’être une proie facile attise l’appétit des prédateurs. Alors, il nous appartient de nous prémunir, d’une manière ou d’une autre, contre l’attraction dont le peuple togolais a jusqu’ici fait l’objet de la part de ces derniers. Oui, le Togo peut être libéré sur une base fondamentale de lutte pacifique. Mais tout n’a pas encore été fait en matière de voies et d’organisation pacifique. Ne confondons pas « pacifique » avec « dépourvu d’armes de guerre ». La hardiesse et la défiance seules ne suffisent pas, même si elles sont nécessaires. Une lutte pacifique se prépare dans les esprits, par une organisation pointue qui ne laisse rien au hasard et avec des moyens.

Le Palmier Africain : Jadis, Gilchrist Olympio était qualifié de terroriste, d’inconscient, d’apatride et de tous les mauvais noms par le RPT. Depuis un certain temps, les mêmes personnes le qualifient de leader charismatique sur qui ils comptent pour réunifier l’UFC. Confirmez-vous à MoLiTo que Gilchrist Olympio a fait une alliance secrète avec Faure Gnassingbé ?

Kofi Alouda : La première observation est que, comme beaucoup de togolais le constatent, Gilchrist Olympio qui est certes une personnalité charismatique, n’a en revanche pas prouvé grand chose en tant qu’homme politique visionnaire et stratège. Cette observation permet de faire une bonne transition vers la question posée, celle d’un deal supposé avec Faure Gnassingbé. Pour moi, le premier problème de fond que nous togolais et plus généralement africains avons, se trouve à ce niveau de perception des antagonismes ou des accointances. Beaucoup de nos compatriotes sont à l’image du leader Gilchrist Olympio en matière de vision politique. Car le problème n’est pas dans le fond, une question de clan Gnassingbé contre clan Olympio, ou de Faure contre Gilchrist. Il s’agit fondamentalement d’un problème de Françafrique, de néocolonialisme abject. Ce système tentaculaire, totalitaire, mafieux et vicieux (aucun mot n’est de trop s’il vous plait...), manipule très savamment les africains les uns contre les autres. Il se donne tous les moyens pour retourner toutes les situations. Quand il le faut, il se donne également la liberté de transcender nos frontières fictives dans lesquelles il nous confine pourtant, pour aller chercher Obasanjo et Chambas par ci, Compaoré et Tandja (...) par là, sans oublier des institutions mioccultes, mi-religieuses de par le monde. Il n’a pas d’amis, mais des collaborateurs surveillés qui sont aussi des ennemis potentiels. Mêmes les militants du RPT comme les militaires, gradés ou pas, ne sont ni rassurés ni épargnés par leur engagement dans le système. C’est pour cela que tout le monde a peur de tout le monde, ne sachant d’où ça peut venir. Tout le monde dit aussi que c’est l’armée qui a le pouvoir et Kpatcha semblait avoir l’armée pour lui, où se trouve-t-il actuellement ? Tout ceci n’a qu’un seul objectif, celui de servir en priorité, vaille que vaille, les intérêts économiques et géopolitiques essentiellement extra africains. Les miettes, bien rondelettes certes, dont bénéficient les serviteurs du système ne doivent pas altérer plus que ça notre analyse. Il n’y a pas de « face à face Gnassingbé / Olympio » au Gabon, ni en Côtes d’Ivoire, ni au Sénégal, ni au Cameroun, ni au Congo, ni au Tchad, etc. et pourtant ce sont des choses très similaires qui s’y passent, même si notre pays semble en être la caricature la plus abjecte. C’est quoi le dénominateur commun à tout ça ? Sans doute M. Gilchrist Olympio, aveuglé par l’onction du peuple, n’a pu s’apercevoir suffisamment et à temps du vrai monde dans lequel il vivait !? Quelle réaction peut-on alors lui imaginer lorsque la découverte des tentacules françafricaines devient exponentielle avec l’usure du temps ? C’est pourquoi il est fondamental pour les nouvelles générations de bien mesurer les contours des obstacles dressés sur leur chemin de sorte à limiter le plus possible les surprises. Nous devons ouvrir plus largement nos esprits au monde dans lequel nous vivons pour pouvoir désormais éviter les raccourcis sans issue.

Le Palmier Africain : Quelle analyse faites-vous sur la stratégie et les moyens d’action du FRAC ?

Kofi Alouda : La stratégie actuelle du FRAC est bonne, il lui reste à engager quelques tâches complémentaires fondamentales en plus des marches pour lesquelles il va falloir aussi faire plus. Mais je pense que nous devons nous rassurer, ils savent ce qu’il y a lieu de faire ; il leur faut juste les moyens que nous diaspora avons le devoir d’assurer.

Le Palmier Africain : D’aucun disent que vous cherchez à faire couper les relations du Togo avec l’Union Européenne dans vos rencontres avec les députés européens. Que répondez-vous ?

Kofi Alouda : Les relations entre le Togo et l’UE, et plus généralement entre l’Afrique, en particulier francophone et l’UE, commencent à être très sérieusement contaminées par le même vice françafricain. De la Françafrique, nous sommes entrain de passer à l’Eurafrique, à une telle vitesse, « à tombeau ouvert » ! Les pas de la seconde étant guidés par la première. D’ailleurs, sans nous en apercevoir assez du sens profond, le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar nous proposait déjà l’Eurafrique... Nos intellectuels s’étaient alors avec brio échiné uniquement à réfuter l’insulte de l’Homme africain qui ne serait pas entré dans l’Histoire, mais en ignorant pratiquement les objectifs bien inquiétants pour l’avenir de l’Afrique qui sont visés dans ce discours. Fort heureusement, nous sommes rapidement passés, sans transition, à l’heure de vérité entre l’Afrique et l’Europe, après que cette heure ait rattrapé la Françafrique. La longue fuite en avant dans les relations viciées à la françafricaine ne sera plus possible avec l’Europe car le monde change beaucoup plus vite et nous africains avec, malgré les biais de perceptions ambiantes. C’est ce que nous souhaitons faire partager aux décideurs européens demeurés responsables pour qu’ils fassent à leur tour tache d’huile, afin de donner rapidement une chance à un nouveau départ pour les deux continents. Dans tous les cas, une nouvelle Afrique est en cours de renaissance, certes dans la douleur ; dans un monde plus ouvert avec l’Asie et les Amériques, elle n’aura plus besoin de quelque autorisation que ce soit.

Le Palmier Africain : Votre mot de fin

Kofi Alouda : Ce n’est pas encore tout à fait la fin ... de cette lutte. Mais elle est bel et bien imminente ! Nous sommes à un tournant, celui vers la seconde et réelle indépendance, dont la lutte a été franchement engagée depuis les années 90. La réintronisation de Faure Gnassingbé par ses parrains de la françafrique/eurafrique avec l’aide de leurs bras locaux armés et équipés est un non évènement. Dignité, fierté et fraternité magnifiées par notre riche diversité culturelle, telles sont les sources inépuisables d’énergie à puiser pour la conclusion de cette lutte sans défaillance vers la liberté.

Le Palmier Africain : Merci, Monsieur Kofi Alouda

Kofi Alouda : C’est à moi de vous remercier pour le travail soutenu d’information et pour l’intérêt porté à notre mouvement.

Interview Réalisé par Joël Y. Agbekponou

 
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