mardi, 14 août 2018
 

ALGERIE : Cinquante ans après, une libération sociale et politique à conquérir

Ce fut un événement véritablement historique, et qui allait avoir une grande influence sur le cours de la décolonisation : il y a cinquante ans, l’Algérie est devenue indépendante au bout de 132 ans de colonialisme français.

La proclamation d’indépendance du pays prit effet le 5 juillet 1962, jour pour jour cent-trente-deux ans après le débarquement des troupes françaises dans la baye de Sidi Ferrudj, proche de l’actuelle capitale Alger. Mais elle avait été préparée par l’accord de cessez-le-feu conclu le 18 mars de la même année, entre la France et le GPRA (gouvernement provisoire de la République algérienne) – organe de la résistance anticoloniale – à Evian, en France. Ce cessez-le-feu vint mettre un terme à huit années de guerre, suite au début de l’insurrection algérienne qui avait été déclenchée le 1er novembre 1954 par le FLN (Front de libération nationale).

La guerre de libération algérienne était la conséquence, historiquement inévitable, du rapport colonial auquel étaient soumises les populations algériennes. La colonie appelée « Algérie française » se distinguait d’autres territoires militairement conquis par le fait qu’elle ne servait pas uniquement à l’exploitation de matières premières, mais également de terre de peuplement. Dès le début, après la défaite des révolutions qui avaient éclaté en France en 1830 puis en 1848, les pouvoirs monarchiques français avaient utilisé l’Algérie comme terre de bannissement d’éléments « perturbateurs » qu’ils considéraient comme indésirables en « métropole ». Après l’écrasement sanglant de la Commune de Paris, en 1871, de nombreux prisonniers politiques furent également envoyés en Algérie. Mais au fut et à mesure que le temps passait, ce peuplement contraint et forcé – par des opposants condamnés et des forçats – fut complété par une immigration volontaire de populations européennes. Elles ne venaient pas que de France, mais aussi d’Italie, d’Espagne et des îles de la Méditerranée (Corse, Malte..). Les différents pouvoirs européens profitaient du fait colonial pour offrir un débouché apparent aux populations paupérisées, une sorte de « soupape » politique et sociale.

En Algérie, les populations dites « indigènes » furent cantonnées dans un statut d’habitants de seconde zone, soumises à l’infâme « Code de l’indigénat » (1881 à 1945) autorisant par exemple le travail forcé. Une sorte de système d’apartheid distinguait entre les individus selon leur appartenance confessionnelle : « chrétiens », « juifs » ou « Français musulmans d’Algérie », pour leur donner des statuts de droits différents – ces derniers étant, de loin, les plus nombreux et les plus défavorisés en droit et en fait. A l’aube de la guerre de libération, un million d’habitants jouissant de la pleine citoyenneté – « chrétiens », et au moindre degré « juifs », qui subissaient d’autres discriminations – faisait face à huit millions d’habitants arabes et berbères, aux droits moindres.

La guerre de libération exigeait des lourds sacrifices de la population écrasée par le joug colonial. 2.700 soldats français tués (selon les chiffres officiels) d’un côté, entre 300.000 et un million de morts du côté algérien : les chiffres sont éloquents. Le scandale de la torture, très largement appliquée par les pouvoirs français successifs pour mater la révolte, a été dénoncé par des intellectuels et des progressistes français à partir de 1957. Mais la France finit par perdre la guerre, même si c’était plus politiquement – en raison de l’isolement international croissant, et de l’impossibilité de contrôler toute la population adhérant massivement à l’objectif de libération du pays – que sur le plan militaire. Malgré l’extrême brutalité de la guerre, impliquant la construction de murs électrifiés tout au long des frontières avec le Maroc et la Tunisie, le président Charles de Gaulle dut se convertir au réalisme politique qui conduisait à l’acceptation de la décolonisation de l’Algérie.

Après la liesse généralisée des populations, d’autres problèmes apparurent à l’horizon. En août 1962, l’« Armée des frontières » (qui n’avait pas directement combattu, à la différence des « maquisards » intérieurs, mais était stationnée au Maroc et en Tunisie) prit le pouvoir, ce qui déclencha des combats en plein Alger avec les anciens résistants de l’intérieur. Le FLN devint non seulement parti d’Etat, mais rapidement aussi parti unique (jusqu’en 1989). Depuis cette période, la structure du noyau dur du pouvoir a été maintenue pour l’essentiel, jusqu’à aujourd’hui. Les militants et militantes qui avaient combattu pour l’indépendance, reconnurent pour certains que « le primat du politique sur le militaire » - pourtant affirmé par le congrès de la Soummam du FLN, en 1956, débouchant sur un programme progressiste – avait été insuffisamment assurée.

La décolonisation était un pas immensément positif dans l’Histoire, mais la chance de la lier à un projet de libération sociale et démocratique a été perdue en 1962. Aux démocrates, progressistes, syndicalistes et féministes d’aujourd’hui de la reconquérir.

Berthold Du Ryon

 
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