Égypte : Al Warraq, des négociations sous blocus et un « développement » dont le peuple est exclu
30 septembre 2026 05:00 0 messages
Les affrontements entre les forces de sécurité et les habitants de l’île d’Al Warraq ont repris lundi 14 septembre dans l’après-midi, près du ferry Al Qolali, d’après le site Al Manassa, après que plusieurs jeunes se soient opposés au rétrécissement du point de passage pour le ferry par des barrières de sécurité. L’altercation est rapidement passée de frictions avec les policiers à l’utilisation de matraques, puis au lancer de pierres, entraînant des blessures et la détention de plusieurs jeunes, avant qu’une manifestation limitée n’ait lieu à l’intérieur de l’île pour protester contre les attaques.
Les affrontements ont eu lieu aux heures de pointe, à la sortie des écoles, dans le cadre du siège quotidien sur l’île d’Al Warraq, où les points de passage utilisés par les habitants pour se rendre au travail, dans les écoles et les hôpitaux sont devenus des points de contrôle, et où l’interdiction d’entrée des matériaux de construction est devenue un moyen pour paralyser la vie des habitants et les inciter à quitter leurs terres, lentement et sous la contrainte.
Le plus grave est que les affrontements de ces derniers jours ont suivi une réunion qui s’est tenue le 11 septembre entre des représentants de la campagne « Nous restons dans l’île de Warraq » et des responsables de la sécurité, qui semblait marquer le début d’une ouverture. Mais les faits sur le terrain montrent que, tandis que l’État négocie les « options » de leur maintien, il continue de les punir par le blocus, des restrictions et la mainmise sécuritaire.
La revendication de la population d’Al Warraq ne traduit pas un rejet aveugle du développement, ni une adhésion rigide à une construction aléatoire ou à une réalité immuable, comme le récit officiel tente parfois de la présenter. La revendication portée à plusieurs reprises par la campagne et réitérée lors de la réunion de jeudi dernier est claire et précise, à savoir que les gens doivent rester sur l’île, et qu’un terrain défini soit attribué à ceux qui souhaitent y rester, conformément au principe « une maison pour une maison » et « une terre contre une terre ».
Les résidents suggèrent que ceux dont les maisons se trouvent dans les zones de « développement » remettent leur terrain à l’État après avoir convenu de leur valeur, et reçoivent en échange un terrain officiel sur l’île elle-même, doté d’un titre de propriété en règle, afin d’y construire une maison alternative conformément aux exigences de la planification et des permis. Ils suggèrent également que l’ancienne maison ne devrait pas être quittée avant la construction de la nouvelle et l’emménagement de la famille, avec une compensation équitable pour le bâtiment existant.
Ce n’est pas une proposition irréalisable. Le concept présenté par les résidents comprend environ 300 acres pour le bloc résidentiel, ainsi qu’une division en 4059 parcelles de surfaces variables, pouvant contenir environ 20 000 personnes, ainsi que des installations, routes, écoles, services et espaces publics. En d’autres termes, les habitants ne s’opposent pas à tout changement sur l’île, mais ils s’opposent à ce que ce changement soit un processus de déracinement massif, et que le « développement » ne soit que l’autre nom pour le déplacement.
Mais la réponse officielle à cette demande reste dans le cadre des promesses. Les responsables du dossier ont exprimé leur volonté de discuter et de répondre à la proposition, selon le site Zawiya 3, et ont évoqué 1 000 logements en phase urgente qui pourraient être livrés entre fin septembre et mi-octobre. Mais ces unités sont loin de constituer une solution globale, surtout avec des responsables qui parlent d’exclure des « variables » du champ d’application, c’est-à-dire des ajouts ou des logements construits à des périodes ultérieures.
C’est là que réside le problème fondamental. Les habitants de Warraq n’ont pas besoin de nouvelles déclarations sur des « compensations équitables », mais plutôt de garanties écrites et précises : qui a le droit de rester ? Où est le terrain alternatif ? Quand sera-t-il livré ? Quelle est la taille de la maison ou du terrain alternatif ? Et qui paie le coût de la construction ? Et qu’adviendra-t-il de ceux dont la subsistance dépend de la culture, de la pêche ou du travail quotidien sur l’île ?
Au lieu de commencer par ces questions, le régime continue de gérer le dossier comme une question sécuritaire. Le ferry d’Al Qolali, qui est un moyen important de sortie pour les habitants de l’île, fait l’objet de contrôles stricts pour empêcher l’entrée de matériaux de construction et, dans certains cas, pour arrêter des commerçants sans aucune poursuite légale.
Les négociations sous la menace ne créent pas de solution juste. C’est une tentative de faire accepter par la population des conditions au rabais, après avoir été épuisés physiquement et psychologiquement, puis de présenter plus tard le résultat comme un « choix volontaire », le déménagement ou la compensation.
Depuis la première annonce du plan de développement de Warraq en 2017, il était clair que la question ne concernait pas seulement « l’amélioration des services des insulaires ». Il s’agissait d’un projet plus vaste visant à transformer Warraq en un pôle commercial, touristique et d’investissement sur le Nil. Les cartes attribuées à l’Autorité d’ingénierie des Forces armées montrent une vaste zone d’investissement appelée « Horus City », qui comprend des tours résidentielles, des hôtels et une zone d’affaires, tandis que les données officielles évoquent un centre commercial mondial, des zones d’investissement, une marina, une corniche touristique et des logements prestigieux.
Le problème n’est pas d’avoir un nouvel hôtel, une promenade ou un service en soi. Le problème est dans la question en amont : pour qui la ville est-elle construite ? Et qui a le droit de déterminer le sort du terrain sur lequel il sera construit ? Lorsque l’île est présentée comme une énorme opportunité d’investissement, la présence du paysan, du pêcheur, du travailleur et du vieux propriétaire devient un obstacle pour calculer la valeur du terrain, et ne représente plus une communauté qui devrait d’abord bénéficier du développement.
Selon la version officielle, l’île couvre une superficie d’environ 1 500 acres, incluant une grande superficie de terres agricoles de haute qualité, tandis qu’une étude de l’Université américaine indique que sa population approche les 120 000 habitants, dont beaucoup dépendent de l’agriculture et de la pêche. Il ne s’agit pas d’une terre désertique vide en attente d’un investisseur, mais d’une société existante, avec sa propre production, ses relations, sa mémoire et son droit à la survie.
Ainsi, proposer un appartement alternatif, même d’une surface égale, n’est pas forcément une compensation équitable. Un appartement peut remplacer un toit au-dessus de la tête, mais il ne compense pas la terre, le moyen de subsistance, la proximité avec le travail, le réseau de voisins et de familles, et aucun mode de vie entier construit autour de la rivière, de l’agriculture et de la pêche. Se contenter de calculer la compensation pour les bâtiments abandonnés, sans reconnaître le droit des résidents à un terrain ou à rester sur l’île, transforme les gens en simples locataires temporaires dans le lieu où ils vivent depuis des générations.
Al Warraq révèle clairement une logique à l’œuvre dans de nombreux domaines : l’État annonce un projet appelé « développement », promet des compensations, puis utilise la police, les décisions administratives et le siège quotidien pour forcer les habitants à renoncer à leurs conditions. En retour, cela donne aux investisseurs, entrepreneurs et sociétés immobilières le droit d’avoir des vues sur le lieu comme ils le souhaitent, avant de donner aux résidents le droit de savoir ce qui adviendra d’eux.
Un développement véritable commence par le droit des gens à rester, pas par leur expulsion. Cela commence par l’amélioration des écoles, des hôpitaux, des transports, des égouts et des services, de la régulation de la construction et de la fourniture de ses installations, de confirmer la propriété à la population et la protéger contre l’exploitation, plutôt que de vider l’île pour la rendre adaptée à des tours, hôtels et marinas touristiques.
La revendication des habitants d’Al Warraq d’« une maison pour une maison » et « une terre contre une terre » n’est pas négociable et ne peut être reportée ou contournée. Le minimum est de refuser le déplacement déguisé, et de rejeter l’idée que l’État puisse s’approprier des terres au nom du bénéfice public et ensuite les transformer en un actif d’investissement qui permet d’obtenir le bénéfice privé du capital.
Ce qu’il faut maintenant, c’est la fin des attaques et détentions sécuritaires, la levée des restrictions punitives sur la circulation des résidents et des points de passage de l’île, ainsi que la fin de l’interdiction d’entrée des matériaux de construction afin de permettre aux gens d’entretenir leur domicile et de vivre dignement. Cela requiert également une annonce officielle et publique du plan de développement complet, des zones d’investissement, du logement et des services, des conditions de rémunération, ainsi que des parties exécutantes qui en bénéficieront.
L’essentiel est d’accepter le droit des habitants d’Al Warraq de rester sur leur île, par le biais de contrats de propriété clairs, de terres alternatives sur l’île pour ceux dont les maisons sont affectées, et d’une compensation complète pour les installations et moyens de subsistance, sans expulsion, avant de proposer une véritable alternative. Non aux promesses verbales, aux appartements imposés hors de leur société, aux négociations derrière des portes de sécurité fermées.
Les habitants de Warraq ne s’opposent pas au développement de l’île, mais s’opposent à son développement sans eux et contre eux. À mesure que les confrontations s’intensifient sur le ferry, il est certain que ceux qui souhaitent une « ville mondiale » sur les ruines d’une société entière feront face à la résistance populaire en défense légitime des maisons, des terres et du droit à la vie.
Publié le 16 septembre 2026 par les Socialistes révolutionnaires
Traduit de l’arabe par Luiza Toscane.
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