jeudi, 15 novembre 2018
 

Egypte : Situation de la mobilisation

Hier mardi, l’après-midi avait commencé par de nouveaux affrontements violents entre manifestants et forces de l’ordre autour de la place Tahrir, deux manifestations d’étudiants contre les violences policières et une manifestation d’ouvriers du ciment. La presse donne le plus fréquemment au moins 14 morts et plus de 800 blessés.

En fin d’après-midi une manifestation de femmes contre les violences policières commencée à 1500 ou 2000 a grossi au fur et à mesure qu’elle avançait pour atteindre entre 10 et 15000 personnes selon la presse ( 50 000 selon les facebookers les plus optimistes), des femmes de toutes conditions, de tous âges, voilées ou non voilées. Ce sont les violences faites aux manifestants, aux femmes en particulier ( un test de virginité est demandé aux manifestantes sous peine de tomber comme prostituées) mais surtout l’image de la" jeune femme au soutien gorge bleu" (ne connaissant pas son nom, elle est appelée comme ça) dénudée et brutalisée par les forces de sécurité qui a mis le feu aux poudres. En plus des vidéos sur internet, le journal Al Tahrir avait titré avec cette photo en première page, et beaucoup de manifestantes portaient cette photo en pancarte. La manif était très dynamique, les femmes hyper heureuses, il y avait foule aux balcons et aux fenêtres qui applaudissait et criait son soutien pendant que les manifestantes demandaient à tout le monde de descendre dans la rue. Des hommes ont fait un Service d’ordre tout le long de la manif pendant que beaucoup d’autres sur les trottoirs applaudissaient. Les slogans les plus repris étaient les "femmes d’Egypte sont la ligne rouge" ( à ne pas dépasser sinon...) et "A bas le régime militaire". Beaucoup de pancartes individuelles contre les violences faites aux femmes, avec sérieux ou humour, bref la colère et la joie.

C’est la première manifestation féminine de cette importance, à ma connaissance, dans l’histoire de l’Egypte. Pour comparer, le 8 mars 2011, on comptait quelques centaines de manifestantes vite dispersées par les violences des voyous et des salafistes exigeant qu’elles retournent à la cuisine. Le harcèlement sexuel est une réalité quotidienne dans ce pays et cette manifestation est une véritable révolution des mentalités. Même si déjà la présence féminine était importante dans toutes les luttes, c’est une étape supplémentaire. Il y avait eu les 3 000 ouvrières de l’usine Mehalla al-Koubra en 2006 qui ont joué un rôle important dans l’histoire de la révolution ensuite, bien d’autres, dans d’autres grèves, et leur présence jour et nuit place Tahrir. Il y a eu il y a environ un mois une manifestation de femmes yéménites qui ont brûlé leur voile en protestation contre les violences qu’elle subissent et aussi cette jeune égyptienne qui s’était mis à nu sur son site internet en signe de protestation qui avait fait le buzz mais surout entraîné le même geste de solidarité de 20 femmes israéliennes avec le slogan "n’ayez plus peur" ! Mais là c’est qualitativement différent. Puisse que cette manifestation redonne naissance et force au mouvement féministe égyptien ( qui fut un des premiers au monde après la révolution de 1919 ) et arabe tout entier et, pourquoi pas, encore ailleurs.

Petit détail marrant, la manif est passée devant la Cour suprême où les Frères Musulmans, le Wafd et Kefaya faisaient un sit-in pour une commission d’enquête contre les violences policières. A l’approche de la manif, ils sont partis, pour que ça ne crée pas d’incidents devant la Cour suprême. Il faut respecter les institutions, n’est-ce pas ! Les Frères musulmans et les salafistes n’ont pas participé à cette manifestation féminine, ils étaient brocardés par certaines femmes, choisissant, comme le disaient des manifestantes, la protection de leurs résultats électoraux plutôt que l’honneur des femmes. Tout un programme.

Dans la manifestation, la tonalité n’était plus seulement à un gouvernement civil tout de suite mais à l’arrestation et au jugement des militaires. Les militaires ont complètement perdu la campagne d’intox et leur bras de fer contre les révolutionnaires. Ils se sont excusés publiquement. Après, il est vrai, qu’Hillary Clinton l’ait demandé. ( Il faudrait qu’elle le demande aussi pour TF1 qui avait repris les calomnies des militaires et ne s’est pas excusé).

Certains des "électoralistes" pathologiques s’accrochent à l’idée que ce n’est pas parce que les gens manifestent contre les violences policières qu’ils retirent toute légitimité aux élections. Certes, mais ça en retire pas mal. La révolution continue et s’approfondit. Vendredi, les mouvements des jeunes appellent à une nouvelle "marche du million" pour mettre fin au pouvoir de l’armée, appelant toutes les victimes des brutalités policières et du régime à se faire entendre.

Jacques

 
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