mardi, 23 avril 2019
 

Éric Lang, mort dans un commissariat égyptien

L’enseignant français a été tué le 6 septembre 2013 dans une geôle du Caire. Sa famille demande toujours que les véritables responsables soient poursuivis et jugés.

En ce mois de septembre 2013, la violence est partout dans les rues du Caire. Deux mois plus tôt, le président élu, l’islamiste Mohamed Morsi, a été débarqué manu militari, par l’armée justement. Avec à sa tête le maréchal Abdel Fattah Al Sissi. Toutes les manifestations sont durement réprimées. La police, qui avait fait profil bas au lendemain des démonstrations victorieuses de la place Tahrir, au printemps 2011, retrouvait son rôle répressif, usant de la matraque et remplissant des fourgons entiers de manifestants. À l’automne 2013, les commissariats ne désemplissent pas. Pour y avoir été détenu pendant les journées qui ont abouti au départ d’Hosni Moubarak, en mars et avril 2011, l’envoyé spécial de l’Humanité peut témoigner des tabassages qui avaient alors lieu.

Enseignant français, Éric Lang vivait en Égypte depuis vingt ans. Le 6 septembre 2013, il est arrêté dans une rue de la capitale égyptienne et emmené au poste de Kasr el-Nil parce qu’il n’avait pas ses papiers d’identité avec lui et ne respectait pas le couvre-feu. Il est décédé moins de huit jours après, le 13 septembre, malgré une décision de remise en liberté de la justice égyptienne intervenue après son arrestation. Une autopsie pratiquée par la suite à Nantes avait révélé qu’il était mort de strangulation associée à un traumatisme thoracique.

Il aurait été torturé à mort par les services de sécurité

Six codétenus d’Éric Lang ont été condamnés en 2016 en Égypte à sept ans de prison pour «  coups ayant entraîné la mort  », mais la responsabilité des forces de police n’a pas été examinée. Un policier aurait encouragé les détenus à frapper Éric Lang, qui aurait ensuite été déplacé, agonisant, dans une autre cellule, selon des éléments de la procédure égyptienne.

«  Nous ne comprenons pas que notre pays ait pu abandonner un citoyen français et n’ait pas mis son poids politique pour que toute la lumière soit faite sur son meurtre  », écrivent Nicole Prost et Karine Lang, la mère et la sœur de cet enseignant nantais de 49 ans, dans une lettre adressée à Emmanuel Macron le 23 janvier dernier, à la veille du voyage officiel du président de la République en Égypte. Elles rappellent que «  des lésions sur les membres inférieurs faisaient penser à des coups directs, tandis que des lésions autour des chevilles faisaient penser à des prises par un lien. En d’autres termes, notre fils et frère a été ligoté aux pieds, tandis qu’il était étranglé et étouffé au sol tout en recevant de multiples coups. Éric a vécu un véritable calvaire qui aurait pu être évité s’il avait été remis en liberté comme le procureur l’avait ordonné  ».

La famille d’Éric Lang évoque également le cas du jeune étudiant italien Giulio ­Regeni, tué en 2016 dans des circonstances mystérieuses. Selon les milieux diplomatiques occidentaux, il aurait été torturé à mort par les services de sécurité égyptiens. L’Italie s’était alors mobilisée, allant même jusqu’à rappeler son ambassadeur en Égypte pour protester contre les lenteurs de l’enquête. «  Nous sommes tristement obligées de constater que les autorités françaises n’ont pas poussé à la recherche de la vérité  », écrivent les deux femmes. Après le lancement d’une commission rogatoire internationale en avril, la famille demande au président Macron «  de tout faire  » pour que cette commission «  puisse être réalisée rapidement, dans les meilleures conditions et avec la pleine coopération des autorités égyptiennes  », selon Raphaël Kempf, avocat parisien de la famille.

«  Avec ma fille, il a fallu qu’on se débrouille seules  », en dépit de nombreux appels aux services diplomatiques, a assuré Nicole Prost lors d’une conférence de presse tenue au siège parisien de la Fédération internationale des droits de l’homme. Malgré la commission rogatoire, rien, semble-t-il, n’a été fait. «  Nos avocats ont écrit à plusieurs reprises au bureau de l’entraide pénale internationale du ministère de la Justice, ils n’ont reçu aucune réponse  !  » relèvent encore Nicole Prost et Karine Lang, qui ajoutent  : «  Ces lenteurs sont inacceptables, et nous ne saurions subir encore des années le calvaire qui nous est imposé par l’ignorance des conditions dans lesquelles Éric a été tué.  »

Emmanuel Macron a assuré aux journalistes qui l’accompagnaient au Caire qu’il évoquerait le dossier Lang avec son homologue égyptien. L’a-t-il fait  ? «  Nous n’avons toujours pas de réponse, assure maître Kempf à l’Humanité. On l’attend avec impatience.  »

Violations répétées des droits de l’homme, massacres de masse

«  Qui a tué Éric  ? Pourquoi la police égyptienne a laissé des prisonniers torturer puis tuer Éric  ? (…) Qui sont les responsables  ?  » Depuis cinq ans, la famille d’Éric Lang attend des réponses. La vérité sur le meurtre de l’enseignant français pourrait-elle être sacrifiée sur l’autel des relations commerciales entre la France et l’Égypte ou de la vente de chasseurs Rafale, de navires multifonctions Mistral et de frégates, alors que ce pays est accusé par les organisations humanitaires de violations répétées des droits de l’homme, actes de torture et massacres de masse de manifestants  ?

Huit ans après le formidable mouvement libérateur qui avait porté l’espoir de millions d’Égyptiens, le régime du maréchal-président s’affranchit allègrement de tout respect des droits humains. Ailleurs cela vaudrait une dénonciation sans faille et une non-reconnaissance de la légitimité d’Abdel Fattah Al Sissi. Vérité en deçà de la Méditerranée, erreur au-delà  ?

Pierre Barbancey

Source : https://www.humanite.fr/

 
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