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Fatima Ezzahra El Mansouri, première femme à diriger le gouvernement marocain

D 6 octobre 2026     H 20:00     A Nicolas Beau     C 0 messages


Le pouvoir d’un symbole, l’épreuve du réel. La nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri, première femme appelée à diriger le gouvernement marocain, ouvre une brèche salutaire au sein d’une classe politique marocaine sans ancrage réel dans la population. Ce choix royal, un signal fort face aux classes moyennes marocaines urbanisées intervient malgré tout dans un pays frappé par l’abstention, le chômage des jeunes et les inégalités. Le symbole ne survivra que s’il devient transformation.

La photographie appartient déjà à l’histoire : Fatima Ezzahra El Mansouri reçue au Palais royal, puis chargée par Mohammed VI de former le gouvernement. Jamais une femme n’avait occupé cette fonction au Maroc. Dans un paysage politique et économique encore très masculin, cette accession constitue une rupture culturelle majeure. Elle dit aux Marocaines qu’aucune responsabilité ne devrait désormais leur être interdite.

Mais les symboles ne gouvernent pas. Ils ouvrent un crédit ; ils ne garantissent aucun résultat. Celui accordé à El Mansouri pourrait être bref, tant les attentes sont immenses et les marges étroites. La nouvelle cheffe du gouvernement devra transformer une première historique en progrès concret, sous peine de devenir la vitrine moderne d’un système demeuré inchangé.

Une victoire fragile
Le Parti authenticité et modernité (PAM) a remporté les législatives avec 97 sièges sur 395. Il devance le RNI, crédité de 66 députés, l’Istiqlal avec 65 sièges et le Parti de la justice et du développement (PJD), revenu en force avec 54 élus. La victoire est nette dans la hiérarchie, mais elle ne constitue pas un plébiscite : le PAM détient moins du quart des sièges et reste loin des 198 nécessaires à la majorité absolue.

Surtout, près de 62% des inscrits n’ont pas voté. L’abstention est le premier parti du Maroc. Elle exprime moins une hostilité frontale envers les institutions qu’un doute profond sur l’utilité de la politique électorale. Beaucoup de citoyens voient les équipes se succéder tandis que persistent le chômage, l’école inégale, l’hôpital saturé, le logement inaccessible et le sentiment d’abandon des périphéries.

El Mansouri devra donc diriger avec une légitimité doublement contrainte : par l’absence de majorité et par la faiblesse de la participation. La Constitution lui confère la direction de l’action gouvernementale, mais le Roi demeure au centre des orientations stratégiques, de la diplomatie, de la sécurité et des grands arbitrages de l’État. Son premier défi sera de rendre la responsabilité lisible : montrer ce qu’elle décide, ce qu’elle négocie et ce qu’elle assume.

L’équation des alliances
La coalition la plus simple réunirait le PAM, le RNI et l’Istiqlal. Avec 228 sièges, elle disposerait d’une majorité confortable et reconduirait, sous une direction inversée, l’alliance sortante. Cette formule rassurerait peut être l’administration, les investisseurs et les partenaires internationaux. Mais elle fragiliserait immédiatement le récit du changement : comment incarner l’alternance avec les mêmes partis et presque les mêmes équilibres ?

Le RNI doit choisir entre rester au pouvoir pour défendre son bilan ou rejoindre l’opposition afin de se reconstruire. L’Istiqlal, fort de ses 65 élus, devient le véritable arbitre des négociations et peut exiger des ministères économiques ainsi qu’une inflexion sociale du programme.

Une autre majorité pourrait associer le PAM, l’Istiqlal, le Mouvement populaire, l’USFP et éventuellement le PPS. Elle donnerait à El Mansouri davantage d’autonomie vis-à-vis du RNI et offrirait une image de recomposition. Mais elle serait plus hétérogène, donc plus exposée aux marchandages, aux rivalités ministérielles et à la dilution des responsabilités.

Le PJD a choisi l’opposition. Son retour spectaculaire, après son effondrement de 2021, redonne à Abdelilah Benkirane une tribune nationale. Il cherchera à agréger la colère contre la vie chère, la corruption, les conflits d’intérêts et l’éloignement des élites. Cette opposition peut servir la démocratie si elle oblige le gouvernement à rendre des comptes ; elle peut aussi polariser le débat si les difficultés sociales sont transformées en affrontements identitaires.

Le piège serait donc double : une coalition trop proche de l’ancienne viderait le vote de son sens ; une coalition trop large rendrait l’action illisible. El Mansouri doit préférer à la distribution des portefeuilles un contrat resserré : quelques priorités mesurables, un calendrier public, des budgets identifiés et une évaluation indépendante.

Le test féminin
La première femme cheffe du gouvernement arrive dans un pays où le taux d’activité féminin reste voisin de 19%, contre 69% chez les hommes. Ce contraste résume tout l’enjeu. Une femme peut atteindre le sommet tandis que des millions d’autres restent éloignées de l’emploi, du financement, de la propriété et des lieux de décision.

Le symbole ne deviendra réforme que s’il produit des effets au-delà de sa personne. Le programme du PAM promet des crèches, des transports plus sûrs, le soutien à l’entrepreneuriat et une progression de l’activité féminine. Mais El Mansouri sera aussi jugée sur la composition de son cabinet. Une parité cantonnée aux ministères sociaux relèverait de la décoration ; confier aux femmes les Finances, l’Industrie ou les grands établissements publics signalerait un changement de pouvoir.

Elle devra surtout éviter de devenir l’alibi d’une égalité fictive. Sa nomination ne peut exonérer le pays des réformes relatives à l’autonomie économique, aux discriminations, à la représentation politique et au droit de la famille. Sa réussite ne se mesurera pas au nombre de portraits admiratifs, mais au nombre de femmes capables de choisir leur avenir.

L’ultimatum de la jeunesse
Le centre de gravité du mandat sera la jeunesse. Au deuxième trimestre 2026, le chômage national était redescendu à 9,5%, mais atteignait encore 27,2% chez les 15-24 ans et 14,8% parmi les femmes. Cette fracture nourrit l’émigration, le déclassement et la défiance.

Les 18-24 ans représenteraient environ 12% de la population, mais seulement 3% des inscrits électoraux. Une génération connectée au monde ne croit plus que les urnes puissent transformer son quotidien. Elle ne demande pas seulement un emploi, mais une trajectoire : une formation crédible, un salaire digne, un logement possible et la certitude que l’effort compte davantage que les relations.

Le PAM promet un million d’emplois nets et un chômage ramené à 7%. Ces engagements devront être audités. Un contrat stable et déclaré ne peut être confondu avec un stage subventionné, une activité informelle ou un poste temporaire sur un chantier. Publier chaque trimestre le nombre, la durée, le salaire et la localisation des emplois créés ferait davantage pour la confiance que cent campagnes de communication.

Croître autrement
Le PAM cible 5% de croissance annuelle, une inflation limitée à 2%, un déficit inférieur à 3% et une dette ramenée vers 62% du PIB. Son programme additionnel représente 350 milliards de dirhams sur cinq ans, dont l’essentiel devrait être financé par les recettes générées par la croissance espérée.

C’est sa principale fragilité : le programme finance ses promesses par la réussite préalable de ses hypothèses. Si la croissance déçoit ou si les chantiers de 2030 dérapent, le gouvernement devra choisir entre dette, impôts et renoncements.

L’enjeu n’est d’ailleurs pas seulement de croître davantage, mais de mieux transmettre la croissance. Le Maroc sait construire des ports, des trains, des usines et des centrales solaires. Il doit encore convertir cette puissance en PME compétitives, en emplois qualifiés, en ascension sociale et en développement des territoires. Une croissance qui ne franchit pas la porte des foyers finit toujours par perdre sa légitimité.

Le miroir de 2030
La Coupe du monde sera l’accélérateur et le juge du mandat. Elle peut moderniser les transports, renforcer le tourisme et donner au Royaume une visibilité exceptionnelle. Mais elle peut aussi créer l’image d’un Maroc spectaculaire et socialement frustré : des stades livrés à temps face à des hôpitaux en retard, des métropoles connectées face à des campagnes sans eau.

Trois régions concentrent près de 60% de la richesse nationale, tandis que la pauvreté

multidimensionnelle restante est principalement rurale. Les investissements du Mondial devront donc laisser un héritage territorial. Un train devra ouvrir un bassin d’emploi ; un équipement sportif servir les habitants ; un hôtel entraîner des fournisseurs locaux. Sans cela, l’événement produira de la croissance sans développement.

Les dépassements de coûts constituent également un risque pour les finances publiques. Transparence des marchés, audit des garanties publiques et publication du coût final de chaque infrastructure devraient être des exigences non négociables.

L’eau, vérité du pouvoir
La pénurie hydrique pourrait devenir la crise structurante du quinquennat. Le Maroc dispose d’environ

620 mètres cubes d’eau par habitant et par an et pourrait tomber sous le seuil de pénurie absolue avant 2030. Barrages, dessalement et transferts entre bassins seront nécessaires, mais ne dispenseront pas de choisir entre usages agricoles, urbains, industriels et touristiques.

L’eau révélera le courage du gouvernement, car elle oblige à arbitrer entre rentabilités privées, sécurité alimentaire et égalité territoriale. Gouverner ne consistera plus à déclarer toutes les priorités compatibles, mais à expliquer publiquement lesquelles passent d’abord et qui doit supporter l’effort.

Fatima Ezzahra El Mansouri incarne une promesse rare : celle d’un Maroc capable d’élargir le champ du possible. Mais l’histoire ne retiendra pas seulement qu’une femme a dirigé le gouvernement. Elle demandera ce que cette femme aura changé.

Le pays ne manquera ni d’images de modernité ni de grands chantiers. Ce qui décidera de la portée de cette nomination sera plus simple et plus exigeant : un jeune qui trouve sa place, une femme qui gagne son autonomie, une école qui instruit, un hôpital qui soigne, un village qui reçoit de l’eau et un citoyen qui retrouve une raison de voter. Alors seulement, le symbole deviendra avenir.


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