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Législatives Maroc : les proches du Roi l’emportent sur fond d’abstention

D 29 septembre 2026     H 17:47     A La rédaction de Mondafrique     C 0 messages


Les résultats des élections législatives du 23 septembre au Maroc sont désormais connus : le PAM (Parti authenticité et modernité, proche du roi) gagne, le RNI (Rassemblement national des indépendants) est sanctionné, le PJD (Parti de la justice et du développement, islamiste) ressuscite et la coalition sortante peut se maintenir presque intacte provisoirement.

Mais derrière le théâtre des sièges, le scrutin révèle une vérité plus sévère : la mécanique institutionnelle fonctionne mais la confiance politique s’effondre.

Par la rédaction de Mondafrique

Les partis ont compté leurs sièges. Les citoyens, eux, ont surtout compté les raisons de rester chez eux. Le taux de participation aux élections législatives du 23 septembre s’est arrêté à 38,02%, son niveau le plus faible depuis 2007. Moins de quatre inscrits sur dix ont choisi les 395 membres de la Chambre des représentants. Avant même de savoir qui dirigera le prochain gouvernement, le scrutin a donc désigné son véritable vainqueur : l’abstention.

Les résultats provisoires annoncés par le ministère de l’Intérieur placent le PAM en tête avec 97 sièges, devant le RNI, 66 élus, et l’Istiqlal, 65. Le PJD remonte à 54 députés, suivi du Mouvement populaire avec 29 sièges, de l’Union socialiste des forces populaires (USFP) avec 26, du Parti du progrès et du socialisme (PPS) avec 19 et de l’Union constitutionnelle avec 17. Le classement change ; le système, beaucoup moins.

Car la première leçon de ces élections tient dans une contradiction brutale : le RNI d’Aziz Akhannouch est lourdement sanctionné, mais la coalition qu’il dirigeait peut être reconduite. Le PAM, le RNI et l’Istiqlal disposent ensemble de 228 sièges, trente de plus que la majorité absolue. Il suffirait que les trois partenaires permutent leurs places, distribuent autrement les ministères et réécrivent leur contrat de majorité pour que la défaite électorale se transforme en continuité gouvernementale.

Autrement dit, les Marocains ont déplacé la tête du gouvernement sans avoir la possibilité visible d’en modifier profondément l’orientation. Le parti du chef du gouvernement perd 36 sièges par rapport à 2021, lorsqu’il en avait obtenu 102. Le PAM progresse, l’Istiqlal recule, mais le même bloc conserve les clés de la Chambre. La sanction est réelle ; l’alternance ne l’est pas.

La facture Akhannouch
Le RNI paie cinq années de pouvoir exercé sur le registre de la compétence managériale. Aziz Akhannouch avait promis l’efficacité, la protection sociale, l’investissement et la modernisation. Son gouvernement peut revendiquer des réformes et des chantiers. Mais en politique, les bilans officiels pèsent moins que l’expérience vécue. Or, pour une part importante de la population, cette expérience porte les noms de vie chère, emploi rare, école inégale, hôpital défaillant et ascenseur social bloqué.

Le revers est d’autant plus cinglant que le RNI prétendait incarner une politique débarrassée des vieilles idéologies : gestion, expertise, objectifs, résultats. Cette promesse contenait son propre piège. Quand un parti demande à être jugé comme une entreprise performante, il ne peut pas, cinq ans plus tard, réclamer les indulgences réservées aux gouvernements de conviction. Le verdict électoral est celui d’un contrat de performance jugé insuffisamment rempli.

Cette sanction ne doit pourtant pas être confondue avec un rejet global du modèle suivi depuis 2021. Les électeurs qui se sont déplacés ont placé en tête un parti qui a partagé la totalité du mandat gouvernemental. Le PAM ne vient pas de l’extérieur du bilan Akhannouch : il en est copropriétaire. Il a siégé au Conseil du gouvernement, porté les décisions collectives et défendu la majorité. Sa campagne de changement reposait donc sur une ambiguïté commode : être assez proche du pouvoir pour en revendiquer les réalisations, assez distinct du RNI pour capter le mécontentement. Voilà la faiblesse originelle de sa victoire. Avec 97 sièges sur 395, le PAM n’obtient ni raz-de-marée ni mandat de rupture. Il arrive premier dans un Parlement fragmenté, au terme d’un scrutin déserté par près des deux tiers des inscrits. Il gagne le droit de former une coalition ; il ne reçoit pas un chèque en blanc. Ceux qui présenteraient ce résultat comme une adhésion massive confondraient la première place avec l’enthousiasme populaire.

Changer le pilote
En vertu de l’article 47 de la Constitution, le roi nomme le chef du gouvernement au sein du parti arrivé en tête des élections législatives. Le PAM détient donc l’initiative institutionnelle. Mais la véritable question n’est pas seulement de savoir qui occupera la primature. Elle est de savoir ce qu’un nouveau titulaire pourra ou voudra changer.

La reconduction d’une alliance PAM-RNI-Istiqlal est le scénario le plus « rationnel ». Elle garantit une majorité de 228 sièges, évite la dispersion d’une coalition à cinq et assure la continuité des grands dossiers. Le RNI sauverait une partie de son influence. L’Istiqlal, presque à égalité avec lui, ferait payer cher son soutien. Le PAM prendrait la direction d’un véhicule dont le moteur, l’itinéraire et une partie de l’équipage resteraient les mêmes.

Cette coalition aurait la stabilité pour elle et la crédibilité contre elle. Comment promettre le changement avec les deux principaux partenaires du gouvernement précédent ? Comment reprocher au RNI son bilan tout en lui confiant de nouveau des ministères majeurs ? Comment faire croire à une nouvelle méthode si les mêmes pratiques de distribution des postes, d’arbitrage opaque et de solidarité de façade reprennent dès la formation du cabinet ?

Une majorité alternative excluant le RNI est possible : PAM, Istiqlal, Mouvement populaire, USFP et PPS totaliseraient 236 députés. Mais cette formule additionnerait les partis plus qu’elle ne produirait une orientation. Elle offrirait davantage de postes à négocier, de veto à contourner et de contradictions à masquer. Le Maroc n’a pas besoin d’une coalition plus large ; il a besoin d’un gouvernement plus responsable. Or rien, dans l’arithmétique du scrutin, ne garantit ce sursaut.

Le PJD ressuscité
Le retour du PJD constitue la surprise la plus spectaculaire. Laminé en 2021, réduit à 13 sièges après en avoir détenu 125 en 2016, il remonte à 54 députés. Cette progression ne le ramène pas au pouvoir, mais elle lui restitue une place centrale dans l’opposition et une capacité d’influence parlementaire et politique que beaucoup avaient enterrée trop vite.

Le PJD ne renaît pas nécessairement parce que les Marocains auraient oublié ses propres renoncements lorsqu’il dirigeait le gouvernement. Il revient parce que le vide profite toujours à l’organisation la plus structurée. Face à des partis souvent perçus comme des machines de notables, il conserve des militants, un langage identifiable et une capacité à transformer la colère diffuse en bulletin de vote.

Son intérêt est désormais de rester dans l’opposition. Avec 54 sièges, il peut dénoncer la vie chère, surveiller les conflits d’intérêts, contester les choix budgétaires et reconquérir le terrain sans porter le poids des décisions. Une participation minoritaire au gouvernement le condamnerait à partager les coûts sans fixer le cap. Après avoir été puni en partie pour l’exercice du pouvoir, et écarté en deuxième partie pour placer les partis dits « de l’administration » , le PJD sait que l’opposition peut être actuellement un placement plus rentable que les ministères.

Mais son retour pose aussi une question aux partis dits modernistes : que proposent-ils au-delà de la gestion ? Une démocratie ne vit pas uniquement de plans d’investissement, de tableaux de bord et de campagnes numériques. Elle exige des visions concurrentes, des responsabilités lisibles et des formations capables de représenter des intérêts sociaux. Lorsque toutes les majorités promettent presque la même chose et gouvernent dans les mêmes limites, le parti disposant du discours le plus distinct récupère mécaniquement une partie des déçus.

La démocratie des absents
Le taux de 38,02% n’est pas un accident statistique. Il est un acte politique. Il recule de plus de douze points par rapport à 2021, même si la comparaison doit tenir compte du fait que les élections législatives, régionales et communales avaient alors été organisées le même jour. Ce niveau reste le plus faible enregistré depuis près de vingt ans.

Il faut cesser de décrire automatiquement les abstentionnistes comme des citoyens indifférents. Plusieurs enquêtes menées avant le scrutin montrent que le retrait électoral procède largement d’un jugement politique : défiance envers les partis, conviction que le vote ne change rien et difficulté à trouver des candidats représentatifs. Une étude de l’association Les Citoyens indiquait que 66,6% des répondants jugeaient le vote important, mais que 13,6% seulement faisaient confiance aux résultats des élections précédentes.

Le problème est donc moins l’absence d’intérêt que l’effondrement de la croyance dans l’utilité du bulletin. Cette distinction est essentielle. Un citoyen apathique peut être remobilisé par une campagne efficace. Un citoyen qui considère le jeu verrouillé et que « l’argent politique « détermine souvent les résultats des urnes, exige des preuves autrement plus fortes : transparence, reddition des comptes, renouvellement des élites et possibilité réelle de sanctionner les responsables.

La jeunesse illustre ce divorce. Les 18-24 ans ne représentent que 3% à 4% des inscrits, alors qu’ils constituent environ 12% de la population. Avant le scrutin, une enquête indiquait que 78% des jeunes interrogés ne comptaient pas voter et que 75% se déclaraient insatisfaits du paysage politique. D’autres travaux montrent pourtant qu’ils discutent de politique, suivent les affaires publiques et investissent les réseaux sociaux ou les mobilisations. Ils ne rejettent pas nécessairement la politique ; ils rejettent l’offre
politique qui leur est présentée.

Ce constat devrait inquiéter davantage que la remontée du PJD. Un parti battu peut être combattu dans les urnes. Une génération qui ne s’inscrit plus sur les listes échappe au mécanisme même de la représentation. Elle ne demande pas un meilleur slogan, mais la démonstration que les institutions peuvent encore modifier sa trajectoire : trouver un emploi, se loger, se soigner, se former et vivre dignement sans devoir partir.

Le mirage de 2030
Le prochain gouvernement sera celui de la Coupe du monde 2030. Il pilotera les dernières années d’un programme colossal d’infrastructures : stades, lignes ferroviaires, transports urbains, aéroports et réaménagements métropolitains. Le royaume veut se présenter au monde comme une puissance africaine moderne, connectée et ambitieuse. Cette ambition est légitime. Elle deviendra politiquement explosive si la modernisation des vitrines avance plus vite que celle des services essentiels.

Un pays ne se résume pas à ses stades, pas plus qu’une société ne se modernise à coups d’images aériennes et de rubans inauguraux. Si les milliards de 2030 créent des emplois précaires, enrichissent surtout les grands opérateurs et se concentrent dans quelques métropoles, ils nourriront la colère qu’ils prétendent dissiper. Si, au contraire, ils améliorent durablement la mobilité, la formation et l’activité des territoires, ils pourront réconcilier investissement national et progrès social.

La future majorité devra donc arbitrer entre la politique de la vitrine et celle de la vie quotidienne. L’enjeu n’est pas de choisir entre les infrastructures et le social, mais d’empêcher que les premières deviennent l’alibi de l’abandon du second. Le Maroc peut réussir 2030 devant les caméras et perdre simultanément la bataille de la confiance. Le scrutin vient de montrer que cette défaite intérieure a déjà commencé.

Une victoire sous condition
Le PAM a remporté une compétition que la majorité des inscrits a regardée de loin. Le RNI a perdu sans être chassé. L’Istiqlal recule mais devient arbitre. Le PJD revient sans pouvoir gouverner. Chacun peut revendiquer une part de victoire ; aucun ne peut prétendre avoir réconcilié les Marocains avec leurs institutions. Sauf peut-être le PJD qui a prouvé une capacité relative de toucher l’opinion et son chef Andelileh Benkirane qui a confirmé son talent rhétorique.

La prochaine coalition sera probablement stable. C’est précisément ce qui la rendra sans excuse. Elle ne pourra invoquer ni l’absence de majorité, ni l’obstruction d’une opposition dominante, ni l’imprévisibilité du calendrier. Elle disposera de l’administration, des budgets, du temps et de la continuité de l’État. Si elle échoue, l’échec ne sera pas technique, mais politique.

Le verdict du 23 septembre est donc plus sévère que ne le suggèrent les célébrations partisanes. Le pays n’a pas accordé un mandat clair ; il a émis un avertissement. Il tolère encore la mécanique électorale, mais il ne croit plus suffisamment à sa capacité de produire du changement. Les partis peuvent se partager les 395 sièges. Ils ne pourront pas se partager les absents. Le Maroc sort de ces élections avec un vainqueur parlementaire et une démocratie affaiblie. Le PAM peut prendre la tête du gouvernement. Pour mériter davantage que cette première place arithmétique, il devra rompre avec la politique comme circulation fermée des élites, imposer la reddition des comptes et convertir les grands chantiers en progrès vécu.

Sinon, 2030 offrira au monde l’image d’un royaume modernisé tandis qu’à l’intérieur grandira un pays silencieux, convaincu que l’on vote pour changer les noms et que tout le reste demeure.


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