samedi, 16 décembre 2017
 

Maroc : Zones franches

Libéralisation de l’économie et des conditions de travail. Du nord au sud du Maroc, nous vivons une conquête « coloniale » d’un genre nouveau par le pouvoir du capital-financier-supra-national-international pour s’approprier ce qui ne l’a pas encore été : terres, mers, forêts, sols, air, vent, soleil… Domaines qui étaient jusque-là encore préservés. Une rapidité incroyable… D’autant plus accélérée que le Maroc se prépare à recevoir la COP 22 à Marrakech (ndlr : La COP22 s’est déroulée du 7 au 18 novembre 2016) et veut être reconnu (par les pays du Nord) comme modèle pour les pays du Sud avec de grands projets dits « verts ». Ce greenwashing officiel offre au capitalisme, en plus des ressources naturelles, une main d’oeuvre exploitable et corvéable à merci.

Fenêtre sur les dictatures invisibles La mère qui se sacrifie exerce la dictature de l’asservissement. L’ami attentionné exerce la dictature de la faveur. La charité exerce la dictature de la dette. Le libre marché te permet d’accepter les prix qu’on t’impose. La liberté d’opinion te permet d’écouter ceux qui émettent des avis en ton nom. Le droit de vote te permet de choisir la sauce à laquelle tu seras mangé. Eduardo Galéano – (Montevideo 1940-2015)

Les grands patrons agricoles au Maroc comme en Europe sont en compétition pour conquérir les parts de marché pour écouler leurs produits agricoles industriels bourrés de pesticides et génétiquement suspects. Leurs gouvernements respectifs les soutiennent par l’adoption du modèle agro-exportateur productiviste aux multiples effets destructeurs sur la paysannerie, les liens ruraux, les cultures de subsistance, la qualité alimentaire, et l’environnement.

Nous devons refuser ce modèle de l’agrobusiness et recouvrer notre souveraineté alimentaire et notre plein droit de produire nos produits alimentaires de base sur nos terres. Pour cela, nous devons mener des combats collectifs à l’échelle mondiale, régionale et locale dans des réseaux, des collectifs, des coordinations, etc. regroupant ouvriers, ouvrières, paysans, consommateurs et tous les militants et les militantes de la cause populaire.

Le libre marché permet d’affamer les peuples

Alors que les libertés syndicales et le droit de grève sont menacés, le gouvernement marocain annonce le retrait de la caisse de compensation et le gel des salaires déjà bien maigres pour faire face à la cherté de la vie. Il poursuit la privatisation et le démantèlement des secteurs publics et sociaux de base, la mise à mort de l’agriculture paysanne locale au profit du secteur privé : un immense agrobusiness destiné à l’exportation. Pour cela, il met en place les politiques dictées et imposées par la Banque mondiale, le FMI, l’OMC. Il favorise l’accaparement des richesses du Maroc, fait augmenter la dette et prépare le pays à une ouverture totale au capital international.

Luttes sociales, division syndicale, répression… La dette sociale s’allonge encore et encore

Après une année de lutte avec diverses formes de mobilisations locales, régionales et nationales des enseignant.es stagiaires des centres régionaux d’Éducation et de Formation, le bras de fer se poursuit contre les réformes. Cela pour défendre l’enseignement public face à un gouvernement qui n’a rien à promettre d’autre… que la matraque… |1| sans qu’il réussisse à stopper cette marée humaine, jeune, joyeuse et rebelle.

Les luttes des enseignants stagiaires n’ont pas empêché la casse imposée (par la BM et FMI) de l’enseignement public. Cela pendant qu’écoles, lycées et instituts privés de label international se délocalisent, se multiplient et se concurrencent pour s’arracher la formation des jeunes élèves, étudiants, élites des classes riches formatées aux normes du capitalisme prédateur. Le coût de la scolarité endette à vie les familles qui rêvent d’un avenir radieux pour leur progéniture, convaincues que l’enseignement public gratuit ne mène qu’au chômage et à la misère. La longue lutte des « étudiants chômeurs » en est la preuve. Elle qui se poursuit depuis les années dites d’austérité, quand l’État se préparait aux privatisations et n’embauchait plus dans le service public. Car il faut d’abord payer les dettes alors que les caisses de l’État sont vides, de plus en plus vides… |2| et les quelques paniers distribués par le « roi des pauvres » ne suffisent pas à soulager la misère et apaiser la faim de son peuple.

« La charité exerce la dictature de la dette »

Les disparités se creusent dans un Maroc à une seule vitesse : marche ou crève. C’est la loi du plus fort dans une planète devenue marchandise, de plus en plus inaccessible pour le plus grand nombre des laissés-pour-compte que le capital financier achève par le crédit, et le microcrédit : petit-crédit, pour soigner, scolariser, monter un petit projet pour survivre… Les nombreuses victimes sont majoritairement femmes, analphabètes, malades… ne pouvant bénéficier d’aucun service social de base, exclues du moindre droit à l’enseignement, à la santé, que l’État doit à ses citoyens. |3|

Sous prétextes que « les entreprises supportent des charges accablantes au Nord », elles viennent exploiter le Sud

Elles se délocalisent dans leurs anciennes colonies. La crise du capitalisme international n’est qu’un nouveau prétexte pour accumuler plus, exploiter sans entrave avec la garantie que les gouvernements du Sud au pouvoir sauront assurer et faire fructifier les profits des multinationales, voire même les aider à les rapatrier au Panama : dernier scandale d’évasion de capitaux impliquant la monarchie marocaine. Le surnommé « roi des pauvres », compte parmi les plus riches de ce monde. Le peuple a eu beau crier « Mais où est donc passé l’argent du peuple ? À Panama et dans les fêtes », le scandale a été étouffé à coups de bâton, une fois de plus, et les affaires continuent de plus belles.

Nouveaux Eldorados : les zones franches industrielles

Des contrats en masse |4|, le ministre de l’Industrie invite les multinationales |5| à investir les nouvelles zones franches, leur garantissant un impôt à 0 %. Industrie textile, automobile, aéronautique et autres sont invitées à venir exploiter généreusement une main d’oeuvre marocaine jeune, hautement diplômée, non syndiquée et sans droit.

Politiques anti-populaires, austérité, répression, division et bureaucratie syndicale pour prévenir les mobilisations et luttes ouvrières

Au nord, dans la zone industrielle de Tanger où sont installées des usines multinationales, les luttes ouvrières ont éclaté en février 2015 pour arracher des droits élémentaires : l’application du code du travail et le droit syndical. Une nouvelle génération d’ouvriers, jeunes, formés, conscients est au combat.

Zones franches de Tanger, zones de non-droit : les luttes ouvrières s’organisent

Cette zone, érigée à l’extérieur de la ville, modèle une nouvelle exploitation ouvrière au-dessus des lois, des droits, des territoires et des frontières. Le 1er mai 2015 à Tanger, passant outre les consignes des bureaucraties syndicales, les militants qui ont manifesté pour faire entendre leurs revendications ont été sauvagement dispersés et tabassés. Pourtant la lutte syndicale menée par les ouvriers de la société américaine ECI, fabricant des câbles électriques pour voitures et appareils électroniques – située dans zone franche de Tanger Automotive – a obligé la direction de la société américaine à négocier et indemniser les ouvriers licenciés. Une autre lutte ouvrière importante a éclaté dans la même zone industrielle à l’usine Renault-Nissan qui exploite 6 000 travailleurs.

Cette usine française et à capitaux marocains, montée en 2012, a été la première usine installée dans la toute nouvelle zone industrielle de Tanger, à proximité du nouveau port. Destinée à monter les voitures pour le marché africain et européen, elle fait des bénéfices juteux, mais les ouvriers n’en tirent aucun profit. Les conditions de travail y sont déplorables et les salaires très bas. Le conflit a éclaté quand les ouvriers syndiqués à l’UMT |6| ont dénoncé leurs conditions de travail et menacé d’entrer en grève pour l’application de leurs droits. Sur les 6 000 ouvriers, plus de 600 se sont syndiqués et ont appelé à deux jours de grève. Face à la détermination et l’unité des travailleurs, la direction de Renault a été obligée d’ouvrir des négociations.

La crise du capitalisme international n’est qu’un nouveau prétexte pour accumuler plus et exploiter sans entrave

Agadir, dans le sud, est une autre région qui connaît des luttes ouvrières nombreuses et importantes. Les résistances ont lieu dans l’agriculture et la pêche contre le Plan Maroc vert et le Plan Halieutis dont le but est d’ouvrir ces secteurs vitaux à la concurrence et au capital international. Les attaques contre le droit syndical sont des pratiques courantes dans toutes les grandes entreprises capitalistes étrangères qui « investissent » au Maroc. Dans le secteur de l’agrobusiness ce sont des groupes français (Soprofel où des ouvriers mènent une lutte contre leur licenciement, Azura…), espagnols (Donna export, Emporio Verde…) et marocains (Bennani Smires, Kabbage…).

La société états-unienne « Atlas Berry Farms » installée à Larache au nord et à Agadir au sud, produit fraises et myrtilles destinées exclusivement à l’export. Un bureau syndical s’est constitué en juin 2013 dans le cadre de la Fédération nationale du secteur agricole à Agadir. Les responsables d’Atlas Berry Farms se sont déchaînés sur les syndicalistes en :

- imposant un contrat CDD d’un mois aux ouvriers sans leur consentement.

- faisant appel aux autorités locales et à la gendarmerie qui sont venues à la ferme pour établir des PV contre les ouvriers, après les avoir menacés et même agressés. 25 ouvriers ont été licenciés. Après plusieurs grèves et sit-in les ouvriers ont été indemnisés mais le syndicat n’existe plus dans cette société. Les investisseurs étrangers imposent leur loi, celle du plus fort. Au Maroc ils sont soutenus et bénéficient de la complicité des autorités et de l’inspection du travail.

Dette coloniale et dette sociale : deux faces d’une même médaille

Pendant et après la guerre, le Nord venait recruter dans ses anciennes colonies du Sud la main d’oeuvre corvéable à merci, sans droit, sans lois, sans syndicats, pour effectuer les travaux les plus pénibles : mines, automobile, etc. Ils étaient logés-entassés dans les lugubres foyers type Sonacotra… Ensuite, quand les ouvriers survivaient, ils étaient renvoyés sans retraites, ni indemnités, usés, vieux, seuls, analphabètes, silicosés |7|. Certains sont retournés au pays, soutenus par les syndicats en France, ils ont pu arracher quelques sous en guise de reconnaissances, mais pas leurs droits. Dans la région de Ouarzazate, les mineurs d’Imini sont soutenus par ces anciens mineurs.

Les investisseurs étrangers imposent leur loi, celle du plus fort. Au Maroc, ils sont soutenus et bénéficient de la complicité des autorités et de l’inspection du travail

Au Maroc, les gisements de phosphate étaient exploités par de puissantes sociétés françaises qui, après l’indépendance, après avoir changé de nom, ont été reprises par les puissants du pouvoir marocain. À Imider, les habitants du village poursuivent la résistance contre une société appartenant au roi, qui non seulement exploite la mine, pollue l’eau, la terre, le village et n’offre aucun travail aux jeunes, mais les poussent à abandonner leur terre. La population d’Imider a organisé un sit-in permanent depuis 5 ans contre une mine d’argent, appartenant à la Holding Royal SNI. Celle-ci assèche leur nappe phréatique, pollue leur environnement et spolie leurs richesses minérales sans investir localement.

Imider, une population prise en otage

La lutte des habitants est un exemple concret de la poursuite du pillage des ressources naturelles, de l’exploitation des travailleurs, de l’absence du moindre droit, de l’appauvrissement de la population, de la dépossession de ses terres et de ses cultures. Une situation qui se perpétue de la colonisation à l’après colonisation et devient encore plus brutale avec l’ère des nouvelles technologies, de la modernité et de l’écologie, prônée par les tenants du capital financier mondialisé. Les néolibéraux n’ont plus de nation, ou plutôt ont une seule nation : le capital, l’exploitation et l’accumulation sans fin de tout et partout.

Plus de concentration de richesse, plus de pauvres, plus de dettes…

La concentration du pouvoir politique, économique, financier, qui se veut pouvoir sacralisé, ne fait qu’aggraver la crise et converger les luttes de divers secteurs et régions. Partout de grands projets urbains onéreux, souvent inutiles, profitent aux grands trusts internationaux et barons nationaux, endettent toujours plus le pays, exproprient les habitants de leurs quartiers voués à la démolition. Les petits paysans sont ruinés et chassés de leurs terres. Les usines ferment et licencient les ouvriers. Toutes et tous vont faire l’amère expérience de la dette, ou comment devenir encore plus pauvres… Quand l’État n’assure plus les droits sociaux de base à ses citoyens : éducation, santé, logement, les droits élémentaires, les équipements sociaux de base… crédit et microcrédit enfoncent les populations dans l’esclavage de la dette.

Souad Guennoun

Cet article est extrait du magazine du CADTM : Les Autres Voix de la Planète

Notes

|1| http://attacmaroc.org/fr/2016/01/23…

|2| http://www.banquemondiale.org/f r/news/press-release/2012/05/30/a-more-coherent-social-protection-system-inmorocco : Nouveau rapport stratégique de la Banque mondiale sur la protection sociale : Rabat, le 30 mai 2012. Un quart de la population marocaine, soit 8,5 millions de personnes, est vulnérable à la pauvreté absolue. Nadine Poupart, Économiste Senior auprès de la Banque mondiale et Coordinatrice pour le développement humain au Maroc déclare à ce sujet qu’« Au Maroc, d’importantes disparités géographiques existent en matière de pauvreté. La pauvreté rurale est plus de trois fois plus élevée que la pauvreté urbaine, (…) 80 % de la population rurale travaille en auto-emploi ou dans un emploi non rémunéré ».

|3| Voir témoignages vidéo caravane internationale des femmes contre le microcrédit cadtm.org

|4| http://telquel.ma/2016/07/04/indust…

|5| http://telquel.ma/2016/07/05/nouvel…

|6| UMT : Union Marocaine du Travail, 1er syndicat des travailleurs marocains après l’indépendance en 1955

|7| La silicose est une maladie des poumons due à une inhalation prolongée de poussière de silice. Elle atteint surtout les ouvriers qui travaillent dans les mines de charbon.

Source : http://www.cadtm.org

 
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