samedi, 25 novembre 2017
 

« En Mauritanie aussi, les jeunes se mobilisent et des syndicats se battent avec eux pour le changement »

Bruxelles, le 8 mars 2011 (CSI EnLigne) : Encouragés par less révolutions en Tunisie, puis en Egypte, les jeunes mauritaniens ont également lancé un mouvement de mobilisation pour le changement, intitulé 25 février. Trois centrales syndicales (CGTM, CNTM, CLTM.*), qui ne cesssent de dénoncer de graves violations des droits des travailleurs, encouragent la population à descendre dans la rue et sont déterminées à enfin mettre le gouvernement devant ses responsabilités. Abdallahi Ould Mohamed, dit Nahah, Secrétaire général de la Confédération Générale des Travailleurs de Mauritanie (CGTM), nous explique les causes de ce combat et, l’espoir de changement qui anime aujourd’hui son pays, avec une date clé en vue, la mobilisation du 11 mars.

Comment décririez-vous la situation sociale actuelle en Mauritanie ?

La situation sociale en Mauritanie est actuellement caractérisée par une dégradation sans précédent des conditions de vie des populations en général, et des travailleurs en particulier, due essentiellement à la faiblesse du pouvoir d’achat, à une flambée successive et répétée des prix des denrées de base comme le riz, le sucre, l’huile.

Paradoxalement, face à cette situation, le gouvernement semble se complaire dans une attitude de refus systématique de négocier ou de dialoguer avec les organisations syndicales de travailleurs malgré de multiples appels à l’ouverture des négociations. Les autorités appliquent la politique de l’autruche : elles répondent aux différentes interpellations par des simulacres de rencontres avec certaines organisations acquises à leur cause, qui ne sont même pas intéressées par les questions qui ont été posées. Cette situation renforce encore le malaise parmi les travailleurs qui continuent de souffrir des emplois précaires, de salaires très bas, du manque de couverture sociale, de la sous-traitance, du caractère informel des rapports professionnels et de l’ignorance royale des organisations syndicales représentatives des travailleurs.

Malgré cela, le gouvernement multiplie les contrats accordés aux multinationales qui sont en train de piller les richesses minières du pays pendant que les populations croupissent dans la pauvreté (un seuil de 46 à 52%) et dans le chômage des jeunes (de 35 à 40%).

Quel est l’impact, dans votre pays, des révolutions égyptiennes, tunisiennes et des soulèvements libyens et dans d’autres pays arabes ?

Ces mouvements sont particulièrement suivis en Mauritanie et suscitent l’admiration et la sympathie des populations en général, et des jeunes en particulier qui ont commencé à s’organiser et à manifester tant à Nouakchott que dans certaines localités de l’intérieur comme Aioun, Fassala Néré pour demander le respect de la démocratie, l’amélioration des conditions de vie et même le changement de régime politique. Aujourd’hui, un vaste mouvement de mobilisation des jeunes dénommé 25 février a été créé regroupant tous les courants de pensée et il se renforce à chaque mobilisation.

Largement relayées par la chaîne de télévision El jazzera qui est très regardée en Mauritanie, les révolutions égyptiennes, tunisiennes, etc. animent les discussions et ont permis de redonner confiance aux masses des pays arabes en la possibilité de changer leur destin par des luttes pour chasser les despotes et les dictateurs qui gouvernent nos États. Ces mouvements sporadiques vont certainement aller crescendo car les réseaux sociaux s’animent de plus en plus. L’horreur que dégagent les massacres des civils en Tunisie, en Égypte et aujourd’hui en Libye à une échelle épouvantable a poussé la population à choisir entre le camp des forces patriotiques et les forces de la dictature. L’impact sera considérable dans l’histoire de nos pays.

Quel est le rôle des organisations syndicales mauritaniennes dans la mobilisation actuelle pour le changement ?

Les centrales syndicales que sont la Confédération Générale des Travailleurs de Mauritanie (CGTM), la Confédération Libre des Travailleurs de Mauritanie (CLTM) et la Confédération Nationale des Travailleurs de Mauritanie (CNTM) ont contribué largement aux mobilisations populaires pour le changement en organisant des meetings et marches à Nouakchott, la capitale, mais aussi à Nouadhibou, la capitale économique, et à Zouérate, centre minéralier.

Elles ont par ailleurs prévu d’étendre ces mobilisations à tout le pays au moyen de meetings et de marches qui auront lieu le 11 mars 2011. Les trois centrales ont également tenu des rencontres avec certaines organisations de la société civile qui partagent les mêmes revendications et les mêmes luttes.

Comment les autorités mauritaniennes réagissent-elles ?

Le gouvernement est mal à l’aise devant l’ampleur et la détermination des mouvements sociaux au Maghreb et au Proche Orient, de sorte que le Premier Ministre a fait une sortie médiatique annonçant des mesures comme la réalisation de 100.000 logements sociaux. Le Ministre du Pétrole a quant à lui annoncé aussi une diminution des prix du carburant, ce qui, jusqu’à présent, ne s’est pas réalisé.

Les dirigeants paniquent aussi parce que l’essentiel du financement de leurs programmes de développement dépend des investissements de la Lybie, mais les soulèvements qui y ont lieu actuellement rendent cette situation hypothétique. Il est de notoriété publique que Khaddafi a joué un rôle important dans l’échec du retour à l’ordre constitutionnel en Mauritanie car il a été le soutien du putsch militaire du 6 août 2008.

D’autre part, les manifestations organisées par les jeunes n’ont pas été réprimées et même les médias publics les ont relayées, ce qui démontre encore la confusion des autorités face au mouvement.

Enfin, le gouvernement a ouvert des boutiques de ravitaillement en produits de base, mais elles ne vendent qu’au détail et les habitants sont obligés de faire la file pendant des heures pour acheter quelques kilos insuffisants pour la consommation journalière.

Quelles sont les revendications prioritaires adressées au gouvernement mauritanien ?

Le mouvement des jeunes a formulé des revendications portant sur des réformes fondamentales tant sur le plan politique et économique que social.

En ce qui les concerne plus particulièrement les syndicats demandent, dans un premier temps, une augmentation des salaires, une revalorisation du SMIG (salaire minimum interprofessionnel garanti) ainsi qu’une suppression de l’Impôt sur les Traitements et Salaires (ITS).

Du point de vue de la sécurité sociale et sanitaire, nous réclamons une revalorisation des pensions, une révision des dispositions et du mode de fonctionnement de la Caisse nationale d’assurance maladie, une augmentation des allocations familiales et enfin la création d’une assurance chômage.

Les réformes souhaitées en matière de législation du travail n’épargnent quant à elles aucun aspect : Code de Travail, Statut Général de la Fonction Publique, conventions collectives générales, conventions sectorielles, conventions collectives du Travail maritime, sans oublier la conclusion des nouvelles conventions collectives du Travail. À cela s’ajoute aussi la volonté d’élaborer une Politique pour la formation professionnelle.

Et nos revendications ne s’arrêtent pas là puisque nous réclamons aussi l’instauration d’un dialogue social grâce à la création d’un cadre permanent de concertation, l’élaboration d’une politique de logements sociaux pour les travailleurs, l’implication de ces derniers dans la gestion des entreprises publiques, une suppression de la codification législative concernant la sous-traitance, l’interdiction de louer de la main d’œuvre et une révision des politiques de l’emploi.

Pouvez-vous nous donner des exemples récents des violations des droits syndicaux qe vous dénoncez ?

Je peux vous en citer plusieurs. D’abord, l’injonction faite par une autorité régionale aux directeurs des établissements secondaires de ne pas entretenir de relations professionnelles avec le syndicat national de l’enseignement secondaire affilé à la CGTM.Ensuite, le refus des administrations publiques et parapubliques de procéder à la mise en place des élections des délégués du personnel, l’exclusion de la CGTM de la délégation officielle mauritanienne pour la Conférence Internationale du Travail de Genève de juin 2010, le refus du parquet de recevoir les dossiers des syndicats et fédérations professionnels affiliés à la CGTM pour leur enregistrement alors qu’il continue à octroyer des récépissés de reconnaissance officielle à des centrales syndicales. Mais aussi l’absence d’accès des organisations syndicales aux médias publics ou encore les licenciements massifs de plusieurs travailleurs du fait de leur appartenance syndicale à la CGTM.

Aujourd’hui, quelles sont vos attentes en terme de solidarité de la part du mouvement syndical international ?

Nous souhaitons qu’il persévère dans la direction de la Confédération syndicale internationale (CSI) qui tente de mieux faire connaître la situation sociale et les problèmes de violations des droits syndicaux en Mauritanie.

Nous espérons que les conclusions de la Conférence des organisations syndicales des pays arabes d’avril 2010 à Tunis, organisée par la CSI, se concrétiseront par le par renforcement institutionnel des organisations syndicales arabes de même que par le rôle qu’elles jouent actuellement dans les mobilisations sociales.

Enfin, nous voudrions amener les gouvernements du Nord à soutenir les aspirations légitimes des peuples qui luttent vaillamment et courageusement contre les dictatures et pour une véritable démocratisation des pays arabes.

Propos recueillis par Anne-Catherine Greatti, avec N.D.

· La Confédération Générale des Travailleurs de Mauritanie (CGTM), la Confédération Libre des Travailleurs de Mauritanie (CLTM) et la Confédération Nationale des Travailleurs de Mauritanie (CNTM) sont toutes trois affiliées à la CSI.

Source : http://www.ituc-csi.org

 
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