samedi, 16 décembre 2017
 

Maréga Baba : « la Mauritanie, une poudrière minée par la corruption »

Responsable du parti d’opposition mauritanien U.F.P., Maréga Baba dresse un constat alarmant du régime mauritanien, qui a fait main basse sur les richesses de son pays.

Mondafrique. Une enquête du site « le Monde Afrique » a récemment révélé les relations troubles qu’a entretenu pendant des années le géant canadien minier « Kinross » avec le régime du président mauritanien Mohamed Ould Abdel Aziz et dont s’inquiètent les autorités borursières américaines. Ce cas est-il isolé ?

Marega Baba. Hélas, pas du tout. L’exemple de Kinross renseigne sur l’état de corruption généralisé qui règne en Mauritanie. Ce n’est qu’une affaire parmi beaucoup d’autres. Le népotisme et la mauvaise gouvernance sont devenus la règle dans les milieux politique, administratif et des affaires. Citons par exemple le cas du projet de construction du nouvel aéroport de Nouakchott. L’Etat avait promis aux bailleurs de fonds internationaux qu’il n’y aurait aucune dépense publique mis à part pour les équipements sécuritaires. 15 milliards d’ouguiyas (4,4 millions d’euros) ont finalement été débloqués à travers une convention signée entre la SNIM, entreprise d’Etat spécialisée dans le fer, le ministre des affaires économiques et l’entreprise « Najah for Major Works » représentée par Mohiddine Ould Ahmed Saleck, le fils du patron du plus grand cimentier de Mauritanie lui aussi bien en vue au palais.

On peut dresser le même tableau désastreux concernant l’exploitation des ressources halieutiques mauritaniennes attribuée pour 25 ans à la société chinoise « Poly-Hondone Pellagic Fishery ». 2000 embauches étaient prévues. En fin de compte seuls 700 postes ont été ouverts. Le transfert des technologies promis n’a par ailleurs jamais eu lieu.

Mondafrique. Que pensez vous des accusations portées par plusieurs ONG et journaux mauritaniens sur les irrégularités dans le domaine du foncier ?

M.B. Plusieurs milliers d’hectares de terrains et des biens immeubles sont attribuées arbitrairement par les autorités à des personnalités proches du régime ou d’entreprises étrangères amies. Les exemples sont innombrables ! La « ceinture verte » de Nouakchott qui prévoyait une opération de reboisement autour de la capitale afin de stopper l’avancée du désert, les jardins de Sebkha, mais aussi toute la zone de la plage et celle du port ont été, ou sont en passe d’être rachetés. Même chose pour l’hôtel Mercure au cœur de la capitale, ainsi qu’une partie du Stade Olympique et des dizaines d’écoles qui vont être transformées le plus probablement en commerces !

Sans parler des milliers d’hectares de terres dans la vallée du fleuve Sénégal qui ont été attribués à des proches du régime sans consultation des propriétaires. A titre d’exemple, 3200 hectares de terres agricoles à Dar el Barka dans le sud ouest du pays ont été cédés par l’Etat mauritanien à un investisseur saoudien ami du régime, sans qu’aucune compensation ne soit versée.

En fin de compte, les richesses profitent à un seul clan, parfois même à une seule et même famille qui se réserve les postes de pouvoir.

Mondafrique. En 2013, le député écologiste Noël Mamère avait qualifié le président Aziz de narcotraficant avant de retirer ses propos. Diriez-vous qu’il existe des passerelles entre les réseaux trafic de stupéfiants qui circulent aujourd’hui au Sahel et le pouvoir mauritanien ?

M.B. Il y a de sérieuses questions à se poser. Les libérations arbitraires de narcotraficants sont monnaie courantes sous l’ère Aziz. Par exemple comme l’a révélé la presse, des personnalités impliquées dans le convoyage d’un bus découvert à Nouakchott en 2007 contenant 600kg de cocaïne ont été grâciées par le président et libérées. Pire, en février 2010, la gendarmerie mauritanienne avait procédé à l’arrestation de vingt-et-une personne impliquées dans le transport de six tonnes de drogue. Avant la fin de l’année, elles ont toutes été remises en liberté et leurs véhicules leur ont été restitués !

C’est d’autant plus grave que ces circuits alimentent certains groupes terroristes qui sévissent dans la région saharo-sahélienne alors que le régime mauritanien prétend être l’allié des Occidentaux dans la lutte contre le terrorisme. Tout récemment, en août 2015, des organisations de défense des droits humains dont la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) ont condamné la libération de Sidi Mohamed Ould Bouamama, un ex porte-parole du groupe terroriste Ansar Eddine qui est visé par un mandat d’arrêt international émis par la justice malienne. Il est poursuivit notamment pour trafic de drogue, crime contre l’humanité et actes de terrorisme. Et il vit en Mauritanie sans être inquiété ! Comment ne pas se poser de questions sur de potentielles connivences ? Les puissances occidentales ne doivent pas être naïves. Et encore moins penser qu’elle peuvent réellement s’appuyer sur les 30 000 soldats de l’armée mauritanienne. En l’état actuel, celle-ci n’a absolument pas les moyens de protéger les milliers de kilomètres de frontières poreuses que le pays possède avec le Mali.

Mondafrique. Aux problèmes de mauvaise gouvernance s’ajoute une situation économique calamiteuse avec un taux de chômage élevé, un taux de pauvreté qui ne faiblit pas et des investisseurs qui rechignent à s’installer. Quel regard portez-vous sur l’avenir du pays ?

M.B. En plus de ces difficultés d’ordre économique, le pays est miné par des problèmes sécuritaire et identitaires qui se manifestent par des tensions interethniques fortes, l’exclusion persistante de certaines communautés des postes de pouvoir, et une permanence des pratiques esclavagistes. Tous ces facteurs réunis font aujourd’hui du pays une véritable poudrière minée par la corruption. S’il venait à être déstabilisé, les risques d’implosion de l’Etat et ses conséquences seraient bien plus dramatiques qu’au Mali. Aziz ne semble pas en être conscient. Sa seule préoccupation semble être de rester au pouvoir et d’enrichir les siens. Les hommes d’affaires qui ne sont pas du cercle familial ou rapproché sont systématiquement mis hors circuits. Les marchés sont attribués de gré-à-gré entre personnalités du même clan. Il faut un changement démocratique d’urgence en Mauritanie !

Source : http://www.mondafrique.com/l

 
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