jeudi, 23 novembre 2017
 

La liberté des Sahraouis : une question qui fâche au Maroc

Durant son règne, Hassan II, monarque-dictateur-colonisateur, a érigé un mur de défense de 2700 km qui a balafré le Sahara occidental pour se protéger des attaques de l’armée de libération sahraouie. Il a aussi bouclé le pays au Nord et au Sud au moyen d’un dispositif politico-militaire qui encadrait les voyageurs en route pour la Mauritanie ; ils ne devaient pas s’égayer dans le pays au risque de constater les « bienfaits de la colonisation ». Depuis son installation sur le trône fin 1999, son successeur de fils Mohamed VI, dit M 6, homme d’affaires avant tout [1][1], s’est construit une légende de monarque jeune, moderne, réformateur… Profitant de cette annonce, au Maroc comme au Sahara occidental, les victimes de l’oppression ont poussé la porte entr’ouverte pour exprimer leur soif de liberté.

20 000 personnes campent dans le désert durant presque un mois

Des observateurs étrangers se sont alors invités aux procès de militants sahraouis devant les tribunaux marocains. C’est ainsi que je m’y suis rendue pour la première fois en novembre 2002 en compagnie d’une chargée de mission de France Libertés, pour assister à l’une des audiences du procès d’Ahmed Naciri à El Ayoun. Un périple d’une semaine nous a menées de la capitale du Sahara occidental, à Smara (la ville rebelle), Boujdour et Dakhla, où c’était la première visite de défenseurs des droits de l’homme. Nous avons recueilli plusieurs dizaines de témoignages. Ceux des travailleurs et retraités de la mine de phosphate de Boucraa, spoliés de leurs droits contractuels en 1977, quand l’Espagne a cédé 65 % de ses parts au Maroc. La section locale du Forum Vérité et Justice nous a fait rencontrer les familles des prisonniers politiques, des ancien(ne)s disparu(e)s et des familles de celles et ceux qui ne sont jamais sortis vivants des bagnes secrets. Six mois plus tard, cette organisation était expulsée de son local et dissoute par le tribunal colonial. Peu à peu d’autres étrangers sont venus, des militants et trop peu de journalistes ! Charlie Hebdo, L’Humanité, La Croix, mais ce fut « silence radio et télé »[2]. Quelques militants sahraouis ont pu sortir de l’enfermement du territoire occupé, en mai 2005 les jeunes se sont emparés de la rue avec l’intifada pacifique. Mais 15 d’entre eux ont disparu en décembre 2005 alors qu’ils s’apprêtaient à rejoindre les Îles Canaries, chargés de vidéos, photos et tracts de leurs actions. On ne connaît toujours pas leur sort.

Cinq ans plus tard, le Sahara occidental fut le premier des pays dits « arabes » à voir s’exprimer un soulèvement populaire : 20 000 personnes campant dans le désert durant presque un mois. Les journalistes qui ont voulu s’y rendre se sont vu interdire l’entrée par les barrages policiers. Des militants étrangers y sont entrés clandestinement. Ils ont ramené les images. Mais de la destruction violente au petit matin du 8 novembre 2010, les médias français n’ont retenu que la mort de douze membres des forces auxiliaires. Deux ans et demi après, le tribunal militaire de Rabat condamnait sans preuve vingt-quatre militants à des peines de 20, 30 ans et perpétuité sans défrayer les chroniques.

Ces quelques années d’une timide ouverture ont permis de commencer à déconstruire l’image du pouvoir marocain, entretenue par les médias occidentaux et les dirigeants français, de Giscard d’Estaing à Sarkozy en passant par Mitterrand et Chirac. Pour sa part, le gouvernement Hollande n’a pas changé cette ligne de (mauvaise) conduite. Lors de son récent voyage au Maroc, le chef d’État accompagné d’une cohorte de ministres, d’hommes et de femmes d’affaires, sans oublier le showbiz, n’a pas abordé la question qui fâche au pays où on réprime tout ce qui relève la tête.

La France, principal soutien du régime marocain

Depuis avril 2014 ce sont plus de soixante-dix étrangers qui ont été empêchés d’entrer au Sahara occidental, dont huit enlevés et remis entre les mains de sbires inconnus pour être ramenés à Agadir. Ils et elles étaient venus en tant que militants, élus, journalistes, photographes, réalisateurs. Ils et elles étaient Espagnols, Français, Norvégiens, Suédois, Italiens, Anglais, Tunisiens, Américains, Tunisiens, Portugaise, Allemand. Une délégation de la Confédération des syndicats européens a été empêchée de venir rencontrer les syndicalistes sahraouis au cours de l’été 2015.

La sortie de militantes et de militants sahraouis du territoire est redevenue au « bon vouloir du prince ». Depuis 2014, plusieurs invités à des conférences lors de la cession du Conseil des droits de l’homme à Genève ou à la semaine de la solidarité internationale en France, se sont vu refuser leur congé, quand ils avaient un emploi, ou l’accès à l’embarquement, sans explication.

Le Maroc continue d’autre part d’exploiter illégalement les richesses naturelles d’un territoire non autonome au mépris de la législation internationale. Il peut continuer à juger et condamner des personnes revendiquant l’organisation du référendum d’autodétermination prévu dans le plan de paix de l’Onu, ratifié par les parties en 1991, pour crime de manifestation pacifique ! De ce fait, aucun observateur étranger n’a pu assister le 30 septembre au procès du jeune Salah Lebsir, 23 ans, qui milite à Smara depuis l’adolescence et qui a connu dès l’âge de 15 ans le tabassage et l’humiliation. Il vient d’être condamné à 4 ans de prison pour ses activités en faveur de l’indépendance de son pays. Il les purge dans la sinistre « prison noire » d’El Ayoun[3] [3].

C’est pourquoi il est essentiel d’interpeler et de dénoncer la complicité de la France, principal soutien du régime marocain, qui s’oppose chaque année, quand le Conseil de sécurité renouvelle le mandat de la Minurso, à ce qu’il soit étendu à la surveillance du respect des droits de l’homme. C’est la seule mission de l’ONU en Afrique qui en soit dépourvue.

Wafae Charaf : le procès se tient avant l’étude de sa plainte

2014 est décidément l’année du tour de vis pour les libertés. Après un discours enflammé du ministre de l’intérieur, l’AMDH (Association marocaine des droits de l’homme) s’est vu interdire toute activité publique, sur injonction des autorités à toutes les institutions (établissements scolaires, municipalités) de ne pas mettre à disposition des locaux pour les activités de l’été comme c’était le cas depuis plusieurs années où l’organisation conduisait des animations et des formations en direction des jeunes. Les privés qui acceptaient de louer des locaux étaient bien vite contactés pour y renoncer. Punition étendue à tous les jours de l’année et renouvelée naturellement en 2015.

C’est dans les locaux de l’AMDH que les deux journalistes qui réalisaient un reportage pour France 3 ont été arrêtés et expulsés manu militari en février 2015. Les policiers ont enfoncé la porte et jeté à terre une des femmes qui leur barraient le chemin. Caméra, téléphones, ordinateurs leur ont été confisqués. Le Quai d’Orsay a souligné qu’ils n’avaient pas reçu d’autorisation de tourner…

Wafae Charaf, qui avait porté plainte en mai 2014 pour enlèvement, et dont le procès pour allégations mensongères s’est tenu avant l’étude de sa plainte (ce qui est contraire au code de procédure pénale marocain !), s’est vue récemment exilée dans une prison à 60 km de Tanger, pour purger ses 2 ans de prison. Elle avait écopé d’un an en première instance…

Et faute politique encore plus grave pour notre pays, la France vient de se départir de sa compétence universelle pour instruire toute plainte (d’un ressortissant étranger ou français) à l’encontre d’officiels marocains, laissant le soin à la « justice » marocaine de les traiter ! Le roi du Maroc tient sous sa férule un peuple à 30 % analphabète (53 % chez les femmes). Il a un argument de poids : il se prétend représentant de Dieu sur terre. Pour leur part, bien que très majoritairement croyants, les Sahraouis n’entrent pas dans la combine.

Décidément, Marocains et Sahraouis ont une belle lutte à mener ensemble pour se libérer de ce régime.

Michèle Decaster

[1] Selon l’hebdo Point de vue, sa fortune est classée cinquième sur une liste de quinze monarques : avant « l’émir du Qatar, assis sur des barils de pétrole, alors que son homologue est installé sur des mares de pauvreté et de chômage ».

[2] Olivier Quarante, journaliste indépendant qui est allé au Sahara occidental en juillet 2013, publie un site d’informations et d’analyses « Les nouvelles du Sahara » http://www.nouvellesdusahara.fr

[3] Rapport sur les conditions critiques à l’intérieur de « la prison noire », écrit par Ahmed Naciri pendant son incarcération et adressé à l’AFASPA : http://www.afaspa.com/article.php3?...

 
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