jeudi, 21 mars 2019
 

Tunisie : Mohamed Bouazizi ne s’est pas immolé pour un bouquet de jasmin

Jean Batou – Que peut-on dire du nouveau gouvernement provisoire d’unité nationale ?

Anis Mansouri – Jeudi 27 janvier, un troisième gouvernement provisoire d’ « unité nationale » a été mis en place à Tunis. Il est formé de trois anciens ministres du RCD (parti de Ben Ali), dont Mohamed Ghannouchi, l’ancien Premier ministre, artisan des politiques dictées par les instances financières internationales. De plus, le nouveau gouverneur de la Banque centrale, Kamel Nabli, est issu des sommets de la Banque mondiale, où il était responsable pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord. A côté de ces poids lourds et des institutions de la dictature toujours en place (gouvernorats régionaux, forces de répression, etc.) que pèse réellement le « renouveau », incarné par les autres membres du gouvernement, issus d’autres secteurs ?

Quel a été le rôle de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) et comment ont évolué ses positions au cours de ces dernières semaines ?

En dépit de l’attitude de certains membres de son Bureau exécutif, et surtout de son secrétaire général, Abdessalem Jrad, qui s’est désolidarisé des meetings organisés dans les locaux du syndicat, et a même rencontré Ben Ali à plusieurs reprises, les membres de l’UGTT ont joué un rôle important pour faire le lien entre les revendications sociales du mouvement et ses perspectives politiques. Pendant une période, la Commission administrative de la Centrale (86 membres) a joué un rôle important dans la direction politique du mouvement, poussant à demander le départ immédiat de Ben Ali. Elle a même exigé que les sommets de la bureaucratie syndicale retirent leurs trois ministres du second gouvernement mis en place par le Premier ministre. Le jeudi 27 janvier, cette même Commission administrative a cependant accepté de soutenir le troisième gouvernement provisoire, tout en refusant d’y participer. Elle a aussi exigé la mise en place de commissions de réforme et d’investigation. Cette évolution est très dangereuse, dans la mesure où elle répond à la volonté des privilégié-e-s tunisiens et des grandes puissances internationales de stopper le développement du processus révolutionnaire.

Mais où en est le mouvement populaire ? Peux-tu décrire ses formes d’organisation et d’action ? Jusqu’à l’annonce du troisième gouvernement, le 27 janvier, il y avait des grèves générales par région et des grèves reconductibles par secteur (de l’enseignement aux transports). Des comités de quartier auto-organisés avaient vu le jour très rapidement pour s’occuper de l’auto-défense du mouvement contre les milices du pouvoir. Ils se sont transformés par la suite en comités d’action et de mobilisation (ravitaillement, occupations, etc.). Il faut aussi mentionner le fameux mouvement des « Caravanes de la liberté », qui est parti de l’intérieur du pays (en particulier du Centre et du Sud-Est, mais aussi du Nord-Ouest) pour camper devant les édifices officiels du gouvernement avec une seule exigence : faire tomber le régime Ben Ali et son gouvernement. L’un des participants a d’ailleurs lancé à l’une des figures de l’opposition qui siège dans le gouvernement actuel : « Vous nous traitez d’affamés ; oui, nous le sommes… Affamés de liberté et de dignité, alors que vous n’êtes affamés que de pouvoir et de sièges ». Ce sont ces femmes et ces hommes, ces colonnes de manifestant-e-s, qui ont occupé la place Al-Kasbah à Tunis. La première décision du troisième gouvernement, aujourd’hui soutenu par l’UGTT, a été de les faire évacuer très brutalement par les forces de répression. Ils-elles sont rentrés dans leurs villes et villages en héros et y poursuivent le mouvement, notamment en occupant les locaux régionaux du parti-Etat (RCD). Quarante-deux d’entre eux/elles sont actuellement poursuivis devant les tribunaux pour avoir résisté à la milice et à la police.

Quelles sont les forces qui soutiennent aujourd’hui ce troisième gouvernement d’unité nationale et quelles sont celles qui s’y opposent ? Toute la frange libérale du mouvement démocratique soutient ce gouvernement, de même que l’Ordre des avocats, qui a joué un rôle rès important dès le début du soulèvement. Leur mot d’ordre essentiel c’est : « Ni RCD, ni chaos ! ». De son côté le mouvement islamiste En-Nahdha, dont le dirigeant historique Rached Gannouchi est revenu de son exil à Londres, le 30 janvier, a appelé lui aussi à soutenir ce gouvernement. Avec l’appui de la majorité de la Commission admninistrative de l’UGTT, ce consensus rassemble donc des forces considérables. Seul le Front du 14 janvier, qui fédère essentiellement les différentes composantes de la gauche anticapitaliste, continue de revendiquer la liquidation effective de l’ancien régime et l’élection d’une Assemblée constituante. Il est composée du Parti communiste des ouvriers tunisien, PCOT ; de la Ligue de la gauche ouvrière ; du Parti du travail patriote et démocratique ; des Patriotes démocrates ; des Indépendants de gauche ; ainsi que des nationalistes arabes (baathistes et nassériens).

On entend constamment répéter que les femmes sont opprimées et disqualifiées dans le monde arabe. Peux-tu nous dire quel a été leur rôle dans le processus révolutionnaire tunisien ? Dès le début, les femmes ont largement porté la mobilisation. Plusieurs d’entre elles sont tombées sous les balles des forces de répression. De même, le mouvement féministe a joué un rôle de premier plan, même s’il est aujourd’hui scindé en deux, comme le reste du mouvement, par rapport à l’attitude à adopter face au troisième gouvernement provisoire. Le 29 janvier, les féministes ont d’ailleurs organisé une grande manifestation pour une totale égalité citoyenne, qui a pu se tenir malgré de nombreuses provocations et agressions de la part de la milice, avec la complicité de la police. Le lendemain, des féministes revendiquant une Tunisie libre et démocratique ont été brutalement agressées par certains militants islamistes venus accueillir Rached Ghannouchi à l’aéroport de Tunis (une vidéo circule largement sur facebook, qui montre ces violences détestables). Il est ainsi très important aujourd’hui d’affirmer notre solidarité avec le mouvement féministe en Tunisie.

Tu parles du rapport de forces entre formations politiques et syndicales, mais que sont devenues les revendications sociales du mouvement populaire ?

Les composantes libérales et islamistes de l’opposition ne soutiennent pas sérieusement les revendications sociales qui sont à la base du mouvement : le droit au travail, le développement régional équitable, l’accès aux services publics et une vie digne. Pour les mêmes raisons, elles refusent d’aller jusqu’au bout du processus politique révolutionnaire, qui nécessiterait la destruction des institutions de l’ancien régime, la dissolution du parti-Etat et des forces de répression, ainsi que l’élection d’une Assemblée constituante. Pourtant, de larges secteurs du mouvement populaire continuent à porter les revendications qui sont la raison même de leur colère. Cela représente donc un grand défi pour les forces anticapitalistes que de donner un débouché politique et organisationnel à ces larges secteurs paupérisés, faute de quoi, le rique est grand que le mouvement ne s’essouffle dans les jours et les semaines à venir.

Propos recueillis pas Jean Batou

MANSOURI Anis

 
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