mardi, 19 novembre 2019
 

Afrique : crise alimentaire, dictatures et nouveaux éléphants blancs

Cette interview est une retranscription de l’émission Afrik’Hebdo diffusée le 14 mai sur le premier programme de la chaîne de la radio publique belge RTBF |1|. Ce magazine d’information centré sur l’actualité en Afrique est présenté par Simone Reumont. A l’ occasion de la parution des chiffres de la dette 2011, Simone Reumont invitait André Zaleski |2| et Eric Toussaint afin de revenir sur l’accroissement de la pauvreté en Afrique, notamment en raison des crises alimentaires et financières qui ont frappé le continent.

Introduction de Simone Reumont : « Autre problème pour les pays du Sud et l’Afrique en particulier, la Dette. Le Comité pour l’annulation de la Dette du Tiers Monde (CADTM) vient de publier ses derniers chiffres avec une analyse qui met en évidence les conséquences des dernières crises mondiales sur les populations du Sud. André Zaleski a rencontré Eric Toussaint cheville ouvrière du CADTM, il confirme d’abord à l’allure des statistiques les plus récentes un accroissement de la pauvreté en Afrique provoqué davantage par la crise alimentaire que par la crise économique telle que le Nord l’a connu. »

Eric Toussaint : Ce n’est pas la crise bancaire et les subprimes aux États-Unis qui affecte la population africaine : c’est la crise alimentaire. Mais en fait cette crise alimentaire est reliée à la crise financière. Les fonds de pension, les banquiers qui spéculaient sur le marché immobilier jusqu’à l’explosion, l’éclatement de la bulle immobilière aux États-Unis en 2007 ont déplacé les énormes montants sur lesquels ils jouaient vers le marché à terme des grains, c’est-à-dire le blé, le riz, le maïs. Là les prix ont explosé à cause de la spéculation et ça produit la crise alimentaire qui a des retombées très négatives en Afrique. Les effets sont dramatiques parce que 90% des Africains consacrent 80% de leurs revenus à acheter de quoi survivre. Il y a 100 millions d’affamés en plus sur les 3 dernières années à l’échelle de la planète et une grande partie d’entre eux ceux sont des Africains.

André Zaleski : Alors la pauvreté augmente, est ce que d’après vos derniers chiffres, la dette africaine augmente aussi ?

Eric Toussaint : La dette africaine non elle n’augmente pas de manière très importante et elle représente très peu de chose dans l’océan des dettes au niveau mondial. La dette publique de toute l’Afrique subsaharienne, c’est 134 milliards de dollars, et la dette publique de la Belgique en milliards de dollars c’est 500 milliards, c’est 4 fois la dette de toute l’Afrique subsaharienne. Mais pour les populations africaines ça implique des sacrifices terribles parce que bien que le montant soit très faible en regard des dettes mondiales, les intérêts qu’il faut payer et la fraction du capital qu’il faut rembourser constituent une ponction extrêmement importante sur les budgets des États. Pour un pays comme la République Démocratique du Congo, elle rembourse 500 millions de dollars bon an mal an pour la dette, c’est un montant très important en regard du budget de l’Etat et des besoins insatisfaits en matière de dépenses sociales.

A.Z. : Est-ce que les dictateurs africains sont aujourd’hui en voie de disparition ? Une des choses que vous avez toujours dénoncé avec le plus de virulence c’est ce qu’on peut appeler la dette odieuse, la dette qui était faite et qui ne servait pas du tout les intérêts de la population du pays. Est-ce que vous avez l’impression que cette tendance aujourd’hui est en diminution ?

E.T. : Des populations se débarrassent de dictateurs. En Afrique du Nord, les Tunisiens se sont débarrassés de Ben Ali le 14 Janvier, les Égyptiens de Moubarak un peu plus tard et ça donne à penser à beaucoup de gens en Afrique subsaharienne. Mais il faut reconnaître qu’il y a un nombre très important de potentats en place. Donc il y a une attente angoissée et une volonté de faire quelque chose dans une partie importante de la population africaine, notamment la jeunesse, qui voudrait bien avoir des chefs d’États qui changent réellement le cours des choses en Afrique. Ils regardent l’Afrique du Nord en se disant : « Mais si on a pu se débarrasser de tels régimes répressifs en Afrique du Nord, pourquoi ne pourrait-on pas en faire autant dans le reste de l’Afrique ? »

A.Z. : Toujours à partir de ce rapport 2011, vous continuez à trouver dans la politique africaine des « éléphants blancs », des projets pharaoniques qui n’ont pas lieu d’être, qui ne sont pas utiles ?

E.T. : Absolument, il faut savoir qu’il y a pour le moment un projet qui s’appelle « Big Inga », il faut savoir que près de 90% de la population congolaise n’a toujours pas accès à l’électricité mais le Congo est un gros producteur d’électricité. Et bien la Banque Mondiale soutient maintenant un projet d’extension d’Inga qui implique qu’on ira vendre de l’électricité, tenez-vous bien, à l’Italie à partir du barrage d’Inga. Le projet consistait jusqu’à l’éclatement de la crise en Libye à amener par des lignes à haute tension de l’électricité jusqu’en Libye et de passer de la Libye à l’Italie alors que la majorité des Congolais ont pas accès à l’électricité. Eh bien ça c’est un « éléphant blanc » typique qui ne sert absolument pas les intérêts de la population locale.

Retranscription réalisée par Camille Lebouvier

Eric Toussaint, André Zaleski, Simone Reumont

Notes

|1| Ecoutez l’émission : http://www.rtbf.be/radio/player/lap...

|2| Journaliste à la radio RTBF

Source : http://www.cadtm.org

 
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