vendredi, 15 décembre 2017
 

APE : INTERVIEW de Guy Marius SAGNA

Guy Marius SAGNA, coordonnateur du collectif « Non aux APE Sénégal » est aussi un militant politique dans son pays le Sénégal.

AFRIQUES EN LUTTE : Bonjour Guy Marius Sagna, pouvez-vous nous expliquer la genèse des APE au Sénégal ?

GUY MARIUS SAGNA : L’Union Européenne (UE) et les pays d’Afrique, Caraïbe et du Pacifique (ACP) ont signé en 1975 l’accord de Lomé permettant l’entrée des produits ACP dans le marché européen sans payer de droit de douane. Cette même convention n’oblige pas les ACP à accorder un accès gratuit des produits UE à leur marché. Entre temps né l’OMC dont les règles interdisent cette accord entre l’UE et les pays ACP.

En 2000 est signé l’accord de Cotonou entre l’UE et les pays ACP qui prévoient la négociation d’Accords de Partenariat Économique (APE). Depuis lors, la résistance s’organise contre l’APE de l’Afrique de l’Ouest. L’UE veut la suppression de 75% des droits de douane des pays de l’Afrique de l’Ouest sur 20 ans. Dans les années 2000, l’UE voulaient une suppression à 80%. Avec la résistance elle propose aujourd’hui 75%. Mais ce que l’UE doit savoir c’est que, peut important le pourcentage de suppression, l’Afrique digne ne veut pas d’un APE.

AFRIQUES EN LUTTE : le collectif " Non aux APE" que vous coordonnez au Sénégal dénonce le caractère injuste de ces accords. Pouvez-vous nous dire en quoi ces accords ne sont pas du tout dans l’intérêt des pays africains ?

GMS:L’ouverture du marché des pays de l’Afrique de l’Ouest à 75 %, 82% en réalité selon le South Center, est un renoncement à des recettes budgétaires pour des pays qui ont déjà du mal à faire face aux besoins d’éducation, de santé, d’emploi, de soutiens des paysans, d’aménagement du territoire…Autrement dit la première conséquence des APE est une coupe budgétaire.

Si pour l’Afrique de l’Ouest l’APE prévoit une libération théorique de 75%, ailleurs on parle de 80%. C’est dire que chaque bloc sous-régional a un APE avec des contenus qui peuvent différer sur certains aspects. Mais le fond néo libéral demeurant.

Jacques Berthelot estime qu’il y aura une « perte annuelle progressive de droits de douane et de TVA atteignant 2,518 milliards d’€ à l’année 20 (sur base des importations de 2012), quand 82% des importations seraient libéralisées, (…), la part des importations totales de l’Afrique de l’Ouest venant de l’UE passant de 37,8% à 50,1%. »

En raison de la forte différence de compétitivité les produits industriels et agricoles africains vont connaître des difficultés d’écoulement qui vont se traduire par des licenciements pour motif économique, des fermetures d’entreprises, des exportations des emplois africains, des dépossessions de terres de paysans. Mais également par une augmentation du chômage, une aggravation de la paupérisation, un exode rural, un exode vers l’Europe forteresse…Ces conséquences, ni le PAPED de 574 milliards de Fcfa pour le Sénégal ni le FED de 4 euros par tête d’habitants de l’Afrique de l’Ouest et par an ne sauront les empêcher.

Les pays africains seront encore plus qu’avant des souks ce qui accroîtra leur dépendance et leur incapacité à faire face aux besoins de leurs peuples.

Sans les APE, le commerce actuel imposé par le capitalisme donne des chiffres génocidaires dans un pays comme le Sénégal. 33.000 enfants de moins de 05 ans y meurent tous les ans. Soit 93 enfants par jours. Plus que les 10.000 morts enregistrés en Guinée, Sierra Leone et Liberia à cause de la fièvre à virus Ebola. Pour la dialyse, il y a entre 40 à 50 générateurs au Sénégal pour traiter ceux qui sont atteints d’insuffisance rénale. Alors que d’autre pays ayant la même population que le Sénégal ont entre 560 à 600 générateurs. Il y a un peu plus de 500 dentistes au Sénégal soit un ratio d’un dentiste pour 30.000 habitants alors que pour l’OMS les normes sont d’un dentiste pour 10.000 habitants. A Ziguinchor, une des régions du Sénégal, c’est 1 sage femme pour 3.335 femmes en âge de reproduction alors que l’OMS recommande 1 sage-femme pour 300 femmes…Les APE annoncent l’aggravation de cette situation.

Et ce n’est pas tout. Après la conclusion de l’APE de l’Afrique de l’Ouest, six mois après, il sera procédé à l’élargissement de la libéralisation aux services, à la propriété intellectuelle, aux mouvements de capitaux, à l’investissement et à la concurrence.

AFRIQUES EN LUTTE : Plusieurs pays ont refusé de signer ces accords, quels sont ces pays et surtout quels sont leurs arguments ?

GMS:Il s’agit pour l’instant des gouvernements du Nigeria, de la Gambie, du Togo, de la Sierra Leone, de la Mauritanie. Attardons-nous sur les arguments du Nigeria Ce pays a un plan d’industrialisation. Le « Master P ». Le patronat nigérian estime avec raison que l’APE de l’Afrique de l’Ouest est une menace pour sa politique industrielle.

Rappelons que le Nigeria exporte plus en Afrique de l’Ouest qu’en UE. Son marché c’est la CEDEAO que veut lui voler l’UE. Le Nigeria c’est plus de 50% de la population et du PIB de l’Afrique de l’Ouest. Et l’APE se traduira par un détournement de commerce au détriment du Nigeria et au profit de l’UE.

C’est ainsi qu’on a pu entendre l’ancien gouverneur de la Banque centrale du Nigeria, le professeur Chukwuma Charles Soludo, dire le 19 mars 2012 que l’APE de l’Afrique de l’Ouest serait un "second esclavage".

Plus récemment, Ngozi Okonjo-Iweala, ministre des Finances du Nigeria a affirmé : « Nous observons les APE mais nous ne les signerons pas sous leur forme actuelle. Le Nigeria dispose d’un marché intérieur très important et il a la capacité de produire beaucoup. Nous ne voulons pas rester dépendants des importations et préférons éviter que les APE nous empêchent de devenir un centre de production. Lorsque vous importez, vous exportez de l’emploi »

Le gouvernement gambien rejette les APE pour les raison de nocivité évoquées un peu plus haut. Rappelons aussi que la Gambie est sortie du Commonwealth qu’elle qualifie d’institution néo coloniale. Ce n’est alors pas surprenant que la Gambie rejette cet APE néo colonialiste de l’Afrique de l’Ouest.

Nul besoin d’être devin pour dire que les autres pays disent non pour l’instant car c’est ce non qui est la voix de la raison, celle qui est conforme aux intérêts de leur peuple comme à ceux des peuples des pays dont les gouvernements ont honteusement trahi leurs populations.

AFRIQUES EN LUTTE : Le Sénégal, la Cote d’ivoire et plusieurs autres pays de l’Afrique de l’ouest ont signé les APE, est-ce sous la pression de l’UE ?

GMS:Il est en effet normal de se demander ce qui peut amener des gouvernements à opter pour des politiques criminelles contre leur peuple.

Ces gouvernements sont dirigés par des forces politiques héritières de celles et ceux qui ne voulaient pas de l’indépendance des pays africains et qui siègent dans les internationales libérales et socialistes aux côtés des forces politiques qui dirigent l’UE. Donc de partis politiques acquis au consensus semi colonial. Les systèmes politiques sont faits de telle sorte que, jusqu’à maintenant, seuls des hommes et femmes du système et puissamment soutenus par les internationales évoquées ci-dessus peuvent diriger les pays d’Afrique de l’Ouest. Pour ces valets de l’impérialisme point besoin de pression. La trahison est plus rentable qu’autre chose. Ils ont fait le choix de la collaboration anti nationale.

Il y a maintenant le cas de la Côte d’Ivoire et du Ghana qui ne sont pas des Pays Moins Avancés (PMA) et qui se verront appliquer le régime douanier des pays en développement en cas de non signature des APE. C’est pourquoi l’UE a obtenu le paraphe d’APE intérimaires avec la Côte d’Ivoire et le Ghana qui ne voulaient pas perdre leur accès préférentiel au marché européen.

La société civile ouest africaine a proposé l’institution d’un fond de solidarité régionale pour prendre en charge ce que les produits ivoiriens et ghanéens surtout paieraient pour entrer dans le marché UE en cas de non signature de l’APE. Cette proposition est infiniment moins coûteuse que la signature de l’APE. Pour l’instant les gouvernements refusent d’aller dans le sens de ce fond de solidarité qui ne serait alimenté que par une taxe anti-APE de 0,2017% sur tous les produits importés provenant de l’extérieur de l’Afrique de l’Ouest.

Cette attitude face à une alternative à l’APE meurtrier est la preuve en effet qu’en plus du fait que ces gouvernements sont des conseils d’administration des intérêts de l’impérialisme, ils ont également subis des pressions.

C’est au peuple maintenant d’exercer une pression suffisamment importante pour imposer aux chefs d’état la « CEDEAO des peuples » et rendre vaine la pression de l’UE.

AFRIQUES EN LUTTE : La Direction des Études et de la Planification (DPEE) du Sénégal sur les APE, de Décembre 2012, intitulée : " Les implications économiques et budgétaires des APE sur le Sénégal » conclut, sans équivoque possible, que « Les résultats indiquent que l’APE devrait conduire globalement à une contraction de l’activité économique, ainsi qu’à une baisse de la demande de facteurs de production (capital, travail) et du revenu des ménages. Sur le plan sectoriel, les activités les plus touchées sont le raffinage du pétrole, les BTP, les services et le secteur primaire, avec des pertes fiscales relativement importantes ». Pour un pays en panne de croissance et d’emplois, c’est donc un véritable suicide que de signer un tel accord. Comment se fait-il qu’après un tel constat, le Sénégal de Macky Sall ait signé ?

GMS:La même question peut être posée au Parti Socialiste français et à Christiane Taubira. Voilà une femme qui le 16 juin 2008 fait un rapport sur les APE, à la demande de Sarkozy et qui dit : "Des règles qui détruisent des économies et désespèrent des hommes sont-elles immuables ?... L’Europe se sent-elle invulnérable au point de s’affranchir d’alliances fondées sur des liens historiques, culturels, linguistiques, et les proximités qui en sont issues ?... Il n’y a pas d’exemple d’ouverture de marché qui ait conduit au développement". Comment se fait-il qu’après un tel constat la France de Hollande et du Parti Socialiste encouragent l’UE à vampiriser l’Afrique ?

Deville esquisse une réponse : « Une classe, toute l’expérience de l’histoire nous le démontre, n’abdique pas ; une caste propriétaire ne se dépossède pas spontanément. Placer l’intérêt général au-dessus de l’intérêt particulier alors qu’ils sont antagoniques, est un fait de générosité que peuvent accomplir isolément certains individus, et encore, avec la concurrence qui régit la production, un patron ne peut pas payer ses ouvriers plus cher que ne le font ses compétiteurs, sans courir le risque de causer sa ruine et de se mettre ainsi en situation de ne plus pouvoir les payer du tout ; mais c’est un sacrifice dont n’est pas capable une classe en tant que classe. ». La France du CAC 40 que représente Hollande et les capitaines d’industries allemandes que représente Merkel ont besoin de freiner les BRICS qui leur ont pris des parts de marchés notamment en Afrique, de faire face à la baisse tendancielle du taux de profit, à la crise économique…

L’attitude de Macky Sall, si elle ne change pas, va donner raison à ceux qui pensent que, s’adaptant à la révolte du peuple sénégalais en 2011 pour le changement, Macky a été un des paniers dans lesquels l’impérialisme a mis certains de ses œufs. Ce serait la raison pour laquelle, alors que le Sénégal et l’Afrique de l’Ouest ont besoin de « complicateur » de l’APE, Macky Sall a accepté, depuis Accra en juin 2014, d’être facilitateur de l’APE.

AFRIQUES EN LUTTE : N’y a t-il pas contradiction entre le Programme Sénégal émergent de Macky Sall les APE ?

GMS:Il y a lieu de faire tout d’abord des précisions. Le Plan Sénégal Émergent (PSE) ne remet pas en cause le franc CFA et les autres liens de domination et d’extraversion de l’économie sénégalaise opposés à un vrai plan de sortie du sous-développement. Ce PSE ne rompt pas les liens de dépendance du Sénégal. Donc opposer les APE qui sont mauvais pour l’Afrique au PSE c’est suggérer que le PSE est bon. Or, ce qu’il nous faut c’est un Plan Sénégal Indépendant (PSI), un Plan Mom Sa Rew.

Maintenant, si nous ne considérons que les vœux théoriques des actuels dirigeants du Sénégal qui parle d’ « émergence », on peut dire que l’APE de l’Afrique de l’Ouest est en contradiction avec le PSE. Mais cette contradiction n’est qu’apparente. En réalité, et dans le fonds, l’APE est un PSE ou si vous voulez un Plan Sénégal Enchaîné et le PSE un APE c’est-à-dire un Accord Pour l’Europe. Car justement, la signature de l’APE par Macky révèle la véritable nature du PSE.

AFRIQUES EN LUTTE : En France, le Traité de libre-échange transatlantique aussi inquiète, y.a t-il un parallèle entre les APE et le TAFTA ?

GMS : Les APE et TAFTA ont la même racine et le même objectif. Ils sont tous des Accords de libre échange d’inspiration néo libérale avec comme objectif l’augmentation des profits des multinationales.

L’objectif est de réduire davantage encore les contraintes au déploiement des multinationales et de faire payer la crise que connaît le capitalisme par les peuples et les travailleurs. Une crise des multinationales UE et EU qui trouve aussi ses origines dans l’affaiblissement de l’unipolarité du monde. C’est pourquoi, ils ont raison ceux qui disent qu’avec le TAFTA « il s’agit avant tout d’une stratégie géopolitique visant à faire face à l’émergence d’un monde multipolaire ». Rappelons dans cette même veine les propos d’Hillary Clinton qualifiant le TAFTA « d’OTAN économique ». Quand on sait que l’OTAN a bombardé les peuples irakiens, libyens, des Balkans…les français ainsi que les autres peuples de l’UE ont de quoi être inquiets de l’avertissement de la yankee Hillary

Pas seulement les peuples européens et états-uniens. Les peuples des pays en développement, qui si rien n’est fait seront durement affectés par les APE, seront aussi touchés par TAFTA par une baisse de 3% de leur PIB. Un double péril menace donc les peuples des semi colonies d’Afrique.

C’est pourquoi, les gouvernements, notamment en Afrique, qui acceptent ce diktat de l’UE que sont les APE soutiennent l’objectif de l’UE et des EU de briser la résistance face à l’intention des EU et de l’UE d’imposer un modèle mondial de libre-échange et d’investissement. Et l’Afrique digne, dont est membre la Coalition Nationale NON AUX APE, ne peut accepter ce rôle de briseur d’une grève juste et légitime des peuples que l’on veut donner à l’Afrique.

AFRIQUES EN LUTTE : Faut-il faire converger les luttes en Afrique contre les APE et en Europe contre le TAFTA pour une meilleure efficacité ? TAFTA, APE, même combat ?

GMS : C’est le même système, le capitalisme, qui va à l’assaut des peuples et des travailleurs du Nord comme du Sud. Et en ce sens, c’est le même combat qui exige donc des peuples et travailleurs menacés solidarité, internationalisme dans les luttes qui méritent d’être rationalisées pour une efficacité. Luttes à la fois économiques et politiques. Luttes économiques défensives et offensives contre le capitalisme. Mais également luttes politiques pour le renversement du semi colonialisme au Sud et du capitalisme au Nord.

AFRIQUES EN LUTTE : Quelles solutions voyez-vous pour régler la dépendance de l’Afrique vis à vis des pays impérialistes ? Partenariat sud-sud ? Accords au niveau africain ?

GMS :Il faut une révolution anti impérialiste dans les pays africains. Cuba, ce puissant antidote contre la résignation des peuples, a montré que c’est possible. Les rescapés du camp socialiste, malgré toutes les critiques que l’on peut formuler à leur endroit, montrent que la résistance est possible. La révolution bolivarienne en Amérique Latine est un exemple dont les africains devraient s’inspirer.

Les BRICS en rendant le monde moins unipolaire contribuent aussi à la réunion des conditions favorables à l’émancipation des peuples. Tels sont les éléments d’un contexte international à utiliser par l’Afrique, ainsi que les contradictions inter impérialistes, pour se libérer.

AFRIQUES EN LUTTE : Les populations ont-elles conscience que les APE sont nuisibles à leurs intérêts ? Comment faire pour les mobiliser ?

GMS : Beaucoup reste encore à faire pour une plus grande prise de conscience par les populations de ce que sont les APE c’est-à-dire un plan de recolonisation accrue, un plan criminel contre les peuples sur lesquels ils vont s’abattre.

C’est pourquoi le défi de la sensibilisation reste encore à relever. C’est dans cette perspective que sont inscrites les actions d’organisations comme la Coalition Nationale NON AUX APE du Sénégal. La lutte contre les APE est une lutte politique. C’est pourquoi même en cas d’adoption des APE, la lutte continuera. Mais nous n’en sommes pas encore là. La lutte continue et les peuples vaincront les APE.

Propos recueillis par Moulzo

 
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