lundi, 21 août 2017
 

Claude Jacquin-Gabriel (1947-2016) – L’Afrique au cœur. Les réalités changeantes du capitalisme du XXIe siècle

Après dix années d’une lutte infatigable, mais qui l’épuisait de plus en plus souvent, Claude Jacquin est parti dans la nuit du 16 au 17 avril. Ce cancer qui le ravageait aura eu raison de ses efforts. Ces dernières semaines, il avait dû être hospitalisé en urgence, tant ses maigres forces l’abandonnaient. Il ne pouvait plus se déplacer ni s’alimenter. Il y a une semaine, il y eut un bref répit où il reprit conscience et me téléphona longuement comme un adieu amical et chaleureux. L’un comme l’autre nous savions que nous n’avions plus beaucoup de temps et que cette longue amitié de près de 50 ans arrivait à son terme. Quelques jours après il décédait, peu avant son 69e anniversaire (il était né le 21 mai 1947).

Claude avait fait l’Ecole des Travaux publics. Diplômé, après quelques petits boulots alimentaires, il devint gestionnaire à l’Office des HLM de Paris où il ne ménageait pas sa peine pour tenter de solutionner des cas sociaux difficiles. En même temps, sur la brèche tous les jours, il était de toutes les aventures frénétiques de cette période de grande activité et d’espérance intense. Un ami qui est aussi un de ses anciens collègues à l’Office, m’a récemment envoyé une photo de manifestation réclamant sa libération. En 1976, sous Giscard, un décret Bonnet fut promulgué pour limiter l’accès des étudiants étrangers aux Universités françaises. Claude en était comme beaucoup sincèrement révolté et son sentiment de solidarité internationaliste le fit ardemment participer aux grandes mobilisations d’alors qui n’étaient pas seulement étudiantes. Il fut arrêté lors d’une manifestation à Paris et détenu pendant quelques semaines.

Après l’arrestation de Claude Jacquin en 1976

La photo indique assez fidèlement combien il était populaire parmi ses camarades de travail, tous syndicats confondus. Lorsqu’on réussit à obtenir enfin sa libération, il vint remercier tout le monde lors d’une assemblée générale à la faculté de Jussieu. Ses premiers mots furent pour dire son désarroi et sa révolte face à ce qu’il avait vu en prison : une population jeune aux origines diverses, marginalisée par sa pauvreté et abandonnée dans les geôles puantes de la République. Il fit un appel vibrant à toutes et tous pour ne pas les laisser tomber et cela retourna les tripes de l’assistance qui lui fit un triomphe.

Tel était Claude : jamais blasé, toujours concerné par la misère du monde et prêt sans relâche à contribuer à le changer. C’est peut-être dans pareil épisode qu’il faut chercher l’origine et l’aliment de son engagement, à la fois social et internationaliste qui a constamment été tout sauf abstrait.

L’Afrique au cœur

Difficile de résumer son parcours d’un demi-siècle. Militant à la LCR et à la Quatrième Internationale, il se tourna rapidement vers des domaines qui lui tenaient à cœur. Il consacra beaucoup de temps et de voyages à aider les militants africains, avec lesquels il entretenait des relations étroites et confiantes. Dans les années 80, ses pas le portèrent vers la Nouvelle-Calédonie où il se rendit plusieurs fois pour appuyer le FNLKS dans sa lutte contre le gouvernement français « de gauche ». Quand les gendarmes donnèrent l’assaut à la grotte d’Ouvéa sur les instructions de Mitterrand et de Rocard, son premier ministre d’alors, et provoquèrent un véritable massacre, il se désespéra de l’immaturité des jeunes éléments kanaks qui s’étaient laissés enfermer dans ce piège, mais il fulmina dix fois plus contre les autorités françaises qui manifestaient encore une fois dans quel mépris sanglant elles tenaient leur colonie.

C’est aussi dans ces années-là qu’il se lia d’amitié avec des militants sud-africains – un couple en particulier (Murcia et Brian). Dans des conditions périlleuses car le régime d’alors ne faisait pas de cadeaux à ceux qui osaient se dresser contre lui, il sillonna l’Afrique du Sud pour aider à y construire un mouvement indépendant. Il rencontra souvent des responsables politiques et syndicaux à tous les niveaux. Il fit la fête quand l’apartheid s’écroula finalement. Il déchanta aussi, même s’il n’avait guère eu d’illusions, devant l’ampleur de la cooptation de beaucoup de ces anciennes figures dans les conseils d’administration des grandes entreprises du pays. À la faveur du mouvement cosmétique qui laissait le pouvoir entre les mains de ces multinationales, mais rénovaient leur façade, plusieurs grands dirigeants syndicaux par exemple furent bombardés au sommet de grands groupes (avec les avantages correspondants), lesquels fonctionnaient pratiquement comme avant… La récente révolte des mineurs et leur dissidence d’avec les instances du régime ranima sa fougue. En février, malgré sa santé chancelante, il partit pour une semaine en Afrique du Sud où Brian et Murcia avaient organisé pour lui des discussions importantes en vue de consolider l’émergence d’un mouvement politique et syndical indépendant de la corruption du régime de l’ANC. Il en revint confiant, rasséréné et plein d’optimisme sur l’avenir de la révolution sud-africaine ; c’était une partie lumineuse de sa vie.

Des écrits qui lui ressemblaient

Depuis plus de vingt ans, Claude avait quitté sa fonction de gestionnaire HLM pour intégrer le cabinet d’expertise prédécesseur d’Apex. Après une dure initiation aux arcanes du métier de consultant auprès des comités d’entreprise (qu’il mena évidemment tambour battant), il devint vite un expert économique, financier et social très compétent. Ayant perçu sa lassitude professionnelle et son envie de changer d’air, je fus content de lui avoir fait la proposition de rejoindre le cabinet ; il en devint assez vite un responsable reconnu, membre de la Direction générale du groupe Apex-Isast. En même temps qu’il s’épanouissait dans ce travail qu’il adorait, il ne cessa pas d’élargir ses champs d’intérêt dans les domaines économiques et social. Il écrivait beaucoup pour la Lettre du CE et du CHSCT, contribuant à en faire une référence appréciée dans le milieu des syndicalistes et élus d’instances représentatives du personnel.

En même temps, infatigable, il écrivait de nombreux articles sur des thèmes politiques, économiques et sociaux qu’il signait de son vieux pseudonyme : Claude Gabriel. Dans les dernières années, ces écrits ont été publiés sur le site d’Ensemble, d’Europe Solidaire sans Frontières, dans la revue Contretemps.

Et ces écrits lui ressemblaient : hors du schématisme creux et des lieux communs maintes fois réchauffés qu’il avait vraiment en horreur, il essayait constamment d’explorer de nouvelles pistes pour aborder les réalités changeantes du capitalisme du XXIe siècle. Ses contributions sur la modernisation industrielle, l’organisation productive sous numérisation ou les nouvelles problématiques salariales restent, à cet égard, tout à fait remarquables.

Claude était largement apprécié par tous ceux et celles qui l’ont connu ou entendu, car il était chaleureux, brillant et convaincant en raison même de la profondeur de ses convictions et de la largeur de ses horizons. Pour cela, aucun d’entre eux ne pourra l’oublier.

Pour moi, il était un camarade, un ami, un frère. Il le restera.

Charles Michaloux

 
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