vendredi, 24 novembre 2017
 

"Créer de véritables contre-pouvoirs démocratiques »

Arnaud Zacharie, SG du CNCD (Belgique) impliqué dans l’opération « Tournons la page » : « La société civile européenne (doit) soutenir les sociétés civiles africaines, en vue de créer de véritables contre-pouvoirs démocratiques »

« Il est évident que l’alternance n’est en rien une fin en soi. Une véritable démocratie dépend d’autres critères » selon Arnaud Zacharie

Nanti d’un DEA en Relations internationales, spécialiste de Politique européenne, auteur de nombreux ouvrages sur la mondialisation et le développement, Arnaud Zacharie est Secrétaire général du Centre national de coopération au développement, CNCD en Belgique. Une structure très activement impliquée dans l’opération « Tournons la page » menée contre les dictatures africaines. Agé de 40 ans, ce Docteur en Sciences politiques et sociales aborde l’opération lancée contre les dictatures africaines à l’initiative de sociétés civiles de la République Démocratique du Congo, utilisant « démocratures », bel euphémisme pour désigner les dictateurs qui jouent aux démocrates. Altermondialiste et ancien porte-parole de Attac, organisation qui milite pour l’annulation de la dette des pays pauvres et dont il fut le chargé de recherche au Comité pour l’annulation de la dette du Tiers-Monde, ce maître de conférences aux Universités de Liège et de Bruxelles répond à nos question. Avec la précision d’un chercheur, la concision d’un Enseignant, il répond aux questions de Afrika Express. Des réponses courtes et sans ambiguïtés, qui permettent de saisir l’essentiel. Interview !

« Tournons la page » est une campagne lancée par des personnalités et des associations avec pour principal objectif de contribuer au renforcement de la démocratie, comment se présente le concept exactement ?

Un appel a d’abord été rédigé par un historien sénégalais, qui depuis lors a été signé par de nombreuses associations et personnalités africaines, mais aussi européennes, l’objectif étant de faire converger dans un cadre international les dynamiques nationales existant dans plusieurs pays africains en faveur de l’alternance démocratique.

Cette opération intervient au bon moment, d’autant plus que la tendance à réviser les constitutions, ce que vous appelez « coups d’Etat constitutionnels » se multiplient sur le continent. Est-ce le signe d’une régression de la démocratie après les avancées des années 1990 ?

Le risque existe en effet qu’après avoir exploité le contexte de la Guerre froide, les « démocratures » africaines exploitent le nouveau contexte international, caractérisé par un ordre mondial de plus en plus multipolaire et hétérogène et où les libertés fondamentales ont tendance à être bradées au profit de l’objectif prioritaire de sécurité et de stabilité internationale.

On a l’impression, quand on lit le texte de « tournons la page » que votre principal critère de la démocratie est l’alternance. N’est-ce pas trop réductrice de la réalité, notamment dans le contexte africain ?

Il est évident que l’alternance n’est en rien une fin en soi. Une véritable démocratie dépend d’autres critères, dont la séparation des pouvoirs, le dynamisme de la société civile, la liberté de la presse et la liberté d’expression. Il n’en reste pas moins que sans alternance, ces conditions ne seront pas atteintes et que la campagne, qui se construit sur base de dynamiques lancées par les sociétés civiles locales, contribue au contraire à les poursuivre.

Quand vous regardez les pays africains, depuis les années 1990 avec les conférences nationales et l’avènement démocratique, quelle impression en faites-vous ? La Démocratie a-t-elle avancé sensiblement ? Il y-t-il des signes encourageants ?

Les évolutions ont été contradictoires, avec certaines avancées qui semblent durables dans certains pays, comme par exemple au Sénégal, des statu quo voire des régressions dans d’autres, comme en Angola, au Burkina Faso ou au Congo-Brazzaville, et avec dans certains cas des espoirs de reconstruction démocratique dont la pérennité semble mise en péril, comme dans les Grands Lacs par exemple.

En mars 2015, avant-même, l’élection au Burkina Faso, le Togo aura une élection présidentielle. Ce pays est d’autant plus exceptionnel que son président a succédé à son feu père dans des conditions épouvantables. Faure Gnassingbé, le président togolais s’oppose à toute forme de réforme et persiste dans une préparation unilatérale de l’élection présidentielle. Que peut faire ‘Tournons la page’ dans un tel cas ?

La campagne « Tournons la page » n’a pas à mes yeux la prétention d’avoir une réponse sur mesure pour chaque cas spécifique qui se présente en Afrique, mais il est vrai que les successions de pères en fils sont devenues dans plusieurs pays des réalités qui peuvent représenter une nouvelle forme d’obstacle aux alternances parlementaires.

Au Togo, en Rdc comme au Gabon, des fils ont succédé à leur père, avec pour seule légitimité le fait d’être fils de…, ce phénomène pourrait persister notamment en Guinée Equatoriale. Comment entendez-vous décourager une telle pratique ?

La meilleure façon de mettre à mal ce type de pratique me semble, pour une organisation de la société civile européenne, de soutenir les sociétés civiles africaines, en vue de créer de véritables contre-pouvoirs démocratiques et de susciter les débats contradictoires. Mais ce n’est évidemment qu’un aspect du problème et une campagne de la société civile ne peut régler tous les problèmes relatifs au déficit démocratique que connaissent de nombreux pays, en Afrique ou ailleurs.

Plus généralement, comment reliez-vous à la campagne la longévité des présidents qui ont déjà enlevé la limitation de mandat, par exemple au Tchad en 2005, au Cameroun en 2008, ou à Djibouti en 2010 ?

Ces cas entrent à mes yeux dans la problématique soulevée par la campagne : il s’agit de « coups d’Etat constitutionnels ».

Quel bilan faites-vous déjà de « Tournons la page » ? Êtes-vous satisfait du lancement de la campagne ?

Il est trop tôt pour répondre à cette question. L’appel à signature vient à peine d’être lancé. Il me semble toutefois que ce type de campagne est susceptible de renforcer l’action des sociétés civiles des différents pays concernés et de les sortir d’un isolement qui est, pour elles, un facteur d’insécurité, tant les « démocratures » sont généralement expertes dans l’art de faire taire ses opposants démocratiques à l’échelle domestique.

Propos recueillis par Régis Marzin

Source : http://afrikaexpress.info/

 
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