jeudi, 17 janvier 2019
 

ESCLAVAGE : Quelle commémoration ? Quels enjeux ?

Chirac avait fait du 10 mai la « date de commémoration de la traite négrière, de l’esclavage et de ses abolitions  ». La Traite fut la 1ère expérience de déportation massive, avant Hitler. Et l’esclavage un régime d’exploitation totalitaire-raciste. « L’esclave était juridiquement un bien meuble, un animal à produire, transmissible… (cf. Code Noir). Et on pouvait à n’importe quel moment … le rouer de coups, le tuer - parfaitement le tuer - sans avoir de compte à rendre à personne, sans avoir d’excuses à présenter à personne » (A. Césaire). Donc oui, il faut commémorer la Traite Négrière et l’esclavage. Commémorer les abolitions, ne serait-ce pas une reconnaissance envers les « bons papas-blancs » qui auraient « accordé » l’abolition ? Car avant d’accorder l’abolition, ce furent ces « papas-Blancs » qu’étaient les Etats et colons qui mirent les Nègres dans les fers. Donc c’est l’esclavage et la traite qu’il faut commémorer, pour se souvenir que ces enfers furent consolidés par des Etats à la sauce « Droits de l’Homme »(1). Ne minimisons pas les combats des abolitionnistes. Mais le plus important, c’est que les esclaves n’ont jamais attendu les abolitions pour se rebeller, marronner, mener des luttes collectives, essayer de créer des communautés autonomes de Marrons. Certains créèrent un Etat rebelle, la République de Palmares(2). Souvent, les abolitions furent les conséquences directes ou indirectes des luttes de classes des esclaves (exemples : Haïti, Martinique).

Mais s’il y eut crimes contre l’humanité, hypothéquant le développement ultérieur des pays concernés, on doit poser la question des « réparations ». Le crime innommable ne pourra jamais être réparé. De plus les victimes sont mortes depuis longtemps(3), les auteurs aussi. En tout cas il faut commémorer, et ériger des mémoriaux non platoniques. Mais les questions des « réparations matérielles » doivent être posées. Concernant les colons, les coupables ne sont pas les actuels békés. Mais se désolidarisent-ils de leurs ancêtres, autrement que par des déclarations antiracistes ? Car la grande richesse békée s’est constituée sur la base de l’accumulation de capital résultant de l’esclavage. N’oublions pas, en général, leur refus raciste maintenu de se mélanger avec la population noire. Ici, question-clé : pour contribuer à « réparer », accepteraient-ils à titre de « restitution » aux descendants d’esclaves, la socialisation sans indemnité de leurs moyens de production, en vue d’un développement économique autocentré dans l’intérêt du peuple ? Non. Leur résistance de classe sera certaine ! En France, l’enrichissement des ports de Nantes, Bordeaux, La Rochelle s’est fait via la traite. Cela contribua largement au développement économique et à l’enrichissement du pays. Les pays ouest-européens ont une dette énorme vis-à-vis des peuples issus de l’esclavage et de l’Afrique saignée par la traite. S’il y eut des complicités africaines actives, l’impulsion déterminante vint d’Europe. Buts : peuplement massif des colonies américaines et exploitation esclavagiste. Si paiement il doit y avoir, qui doit payer ? Les Etats ex-esclavagistes ? Les villes qui se sont enrichies de la Traite ? Et ce dédommagement par seuls flux financiers directs, il devrait s’effectuer en direction de qui ? De tel Etat bourgeois/néocolonial(4), de tel Conseil Régional de colonie(5) ? On peut douter que les peuples victimes de la traite ou issus de l’esclavage voient la couleur de cet argent. Donc a priori ce n’est pas de cette seule manière que les réparations matérielles peuvent s’opérer. Voici quelques autres pistes.
- Soutenir en particulier les luttes des peuples issus de l’esclavage pour rompre les dominations coloniales et néocoloniales ; pour conquérir leur souveraineté économique y compris la socialisation des biens des békés, pour planifier un développement autocentré dans l’intérêt populaire, y compris avec des financements gratuits des Etats du Nord, sans conditions.
- Travailler à la mise en place de structures populaires de solidarité durable avec ces peuples, à commencer par celui d’Haïti, que la France obligea à payer financièrement son indépendance.
- Arrêt du soutien aux régimes néocoloniaux créés avec l’appui matériel et financier des pays « excolonisateurs  » et réprimant les anti-impérialistes.
- Annulation de la « dette », quel que soit le pays.
- Arrêt du pillage du Sud : annulation des programmes d’ « ajustement structurel » du FMI ; arrêt de l’échange inégal et de la DTE.
- Suppression de l’OMC, de la Banque Mondiale, du FMI.
- Lutter contre la politique xénophobe des Etats occidentaux vis-à-vis des ressortissants des pays qu’ils colonisèrent ou néocolonisent (y compris Haïti, Jamaïque, Trinidad-Tobago…) ; arrêt des chasses aux « sans-papiers »… Tout cela s’intègre à la lutte anticolonialiste et antiimpérialiste. Mais la question des « réparations » impose une militance spécifique.

Fred OLAS

(1) Exemples : déclaration des droits de L’Homme pour la France, Bill of Rights pour l’Angleterre. (2) Brésil, Pernambouc. En 1640-1694. Elle résistera jusqu’en 1694. (3) Millions d’Africains déportés par la France ; déportés se suicidant pendant la déportation ou y mourant du fait des mauvais traitements ; morts de la répression dans la colonie. (4) Bénin, Sénégal, Jamaïque, Haïti, etc. (5) Guadeloupe, Martinique …

 
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