vendredi, 6 décembre 2019
 

Françafrique et Francehollande

A aucun prix, il ne voulait ressembler – ou pas trop – à son prédécesseur. Avant sa première visite en tant que président en Afrique, François Hollande est donc allé s’entretenir, lundi 8 octobre, avec des intellectuels africains. La préparation était destinée à l’aider à ne pas apparaître comme aussi pénible, creux et pompeux en même temps qu’arrogant et inculte, que son illustre prédécesseur Nicolas Sarkozy. Le discours de Dakar de ce dernier, prononcé le 26 juillet 2007 à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, est, pour ainsi dire, entré dans l’histoire... comme triste exemple d’un alignement de contre-vérités historiques, à prétention pseudo-scientifique. La plus célèbre phrase de ce pénible exercice restera : « Le drame de l’Afrique est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. »

François Hollande a cherché à s’en démarquer. Dans son discours, prononcé le 12 octobre devant le parlement sénégalais, il a donc convoqué l’histoire. Il aura évoqué « le sang africain versé pour la liberté du monde », en allusion aux soldats tombés pour libérer le continent européen du nazisme. Mentionné aussi le rôle du Sénégal aux débuts de la Révolution française, lorsque la ville de Saint-Louis présenta ses cahiers de doléance au roi ; à l’époque, les habitants de quatre villes de l’actuel Sénégal – dont Dakar et Saint-Louis – avaient la pleine citoyenneté française. Le président de la République française n’aura pas oublier, non plus, de traiter le Sénégal en « exemple pour l’Afrique ». Ceci dans la mesure où l’alternance a pu avoir lieu en mars 2012, puisque l’ancien président Abdoulaye Wade reconnut sa défaite électorale. et que la France, contrairement à d’autres pays tel que le Gabon en 2009, ne soutenait pas les aspirations dictatoriales d’un candidat décidé à s’accrocher au pouvoir.

Précisément, le Gabon et son président, le fameux Ali Bongo (entouré des quarante voleurs), parlons-en. Il devrait être considéré comme l’un des pires des autocrates encore en place en Afrique. Soi-disant « élu » lors d’une farce de scrutin, fin août 2009, Ali Bongo a succédé à son père, qui a occupé le palais présidentiel pendant pas moins de quarante-deux ans (de 1967 à sa mort en 2009). Logiquement, les gouvernements français, tout à leurs discours sur le « soutien à la démocratisation » africaine, devraient donc rejeter son pouvoir. Et bien, non ! Non seulement le Gabon fut l’une des destinations où se rendit en février 2012 un certain Laurent Fabius, alors conseiller du candidat François Hollande, devenu depuis son ministre des Affaires étrangères. Fabius quitta Libreville le 13 février au soir, après avoir été reçu par Bongo et exprimé son souhait que les relations bilatérales (« excellentes ») « se développent dans le futur ». Certes, le prétexte officiel de la visite fabiusienne était alors « une conférence sur les pays émergents », purement apolitique bien sûr…

Son patron lui-même, Hollande, ouvrit à son tour la porte, à l’Élysée, à l’illustre visiteur, Ali Bongo himself, le 5 juillet. Notons, à la décharge du locataire de l’Élysée, que François Hollande aura tout de même attendu un peu plus que son prédécesseur, pour recevoir le premier représentant de la richissime autocratie pétrolière : Sarkozy, lui aussi élu le premier dimanche de mai (comme Hollande en 2012), avait reçu le père Omar Bongo dès le 25 mai 2007. Pour François Hollande, « le changement », c’était… « de ne pas le faire maintenant », tout de suite après l’élection, mais de laisser un petit délai de décence. Tout de même. – Il est vrai aussi, par ailleurs, que devant la presse réunie à l’Élysée, François Hollande prononçait plusieurs fois les mots « démocratie » et « bonne gouvernance » devant son visiteur, dont les oreilles devaient un tout petit peu siffler.

Les chemins de l’Afrique centrale étant cependant impénétrables, François Hollande allait rechigner quelque peu, trois mois plus tard, à se rendre au sommet de la francophonie les 12, 13 et 14 octobre à Kinshasa. Sacré dilemme. Être absent de Kinshasa, pratiquer donc « la politique de la chaise vide », cela aurait pu être mal perçu par toute une brochette de dictateurs (et quelques présidents élus) « amis de la France ». Il fallait, quand même, leur montrer qu’on sait encore, à l’Élysée, ce qu’est la fidélité… et les intérêts stratégiques. D’un autre côté, la République démocratique du Congo, pays hôte, est un État où tout ne va pas au mieux. Des centaines de milliers de personnes y ont été massacrées, violées, chassées de leurs terres ces dernières années. Certes, le pouvoir en place n’en est qu’un des responsables parmi d’autres, à côté de diverses milices, mais aussi de certains États voisins convoitant les trop grandes richesses de « l’homme malade de l’Afrique ».

François Hollande pensait avoir trouvé la solution. Avant de partir à Kinshasa, il prononça plusieurs phrases critiques à l’égard du pouvoir, perçues comme plus ou moins scandaleuses par celui-ci. Le 9 octobre, il déclara ainsi que la situation des droits de l’homme était « inacceptable ». (Ce à quoi le gouvernement de la RDC répondait que c’était aux Congolais de voir ce qu’ils acceptaient ou non ; ce qui est juste, même si malheureusement, les autorités ne doivent pas trop souvent leur demander leur avis, non plus.) Le 11 octobre, il récidiva avec une remarque sur les « règles démocratiques ». Enfin, sur place, le 13 octobre, il inaugura un département du centre culturel français à Kinshasa qui portera le nom de Floribert Chebaya, défenseur des droits humains assassiné en juin 2010. Concernant le procès des policiers l’ayant probablement tué, le gouvernement congolais avait d’ailleurs promis sa tenue juste avant le sommet… avant d’en reporter la date. Il aura finalement lieu après le départ des participants. La même remarque pouvant être faite pour la réforme de la Commission électorale, elle aussi promise « avant le sommet », avant d’être réexpédiée… pour après. On peut ainsi parler d’un jeu de dupes.

Il était, cependant, d’autant plus facile pour François Hollande de critiquer les choses « inacceptables » en RDC, que ce pays n’appartient pas au noyau historique de la « Françafrique ». Ancienne colonie belge, il connaît, certes, une certaine influence politique et économique de la France ; mais elle ne domine pas seule, devant partager avec les États-Unis, la Chine…

En attendant, la vraie « rupture avec la Françafrique »— promise jusqu’ici par tous les nouveaux présidents arrivant à l’Élysée depuis Valéry Giscard d’Estaing (1974), mais toujours remise à plus tard – se fait attendre. Le changement, ce n’est pas encore maintenant.

Bertold Du Ryon

 
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