mercredi, 29 mars 2017
 

Frantz Fanon, une vie révolutionnaire

Le 8 décembre 1958, Frantz Fanon, sous le pseudonyme de Dr Omar Fanon, est au Ghana. Le Ghana, indépendant depuis un an, organise alors une conférence panafricaine. Il s’agit là d’une conférence plus militante que celle tenue par les États devenus indépendants plus tôt dans l’année, qui rassemble activistes et leaders des mouvements nationalistes de tout le continent. Dans la salle de conférence, bannières et affiches ornent les murs.

Sur la question de la lutte armée, la précédente conférence, qui comprenait des délégués de nouveaux (et très modérés) États indépendants, tels la Tunisie et le Maroc, avait évité le débat pour privilégier la non-violence et les moyens constitutionnels. Il était évident que l’Afrique avait raison de lutter pour l’indépendance, mais elle devait le faire, comme le préconisait Gandhi, par des moyens pacifiques.

Le Ghana allait bientôt devenir un lieu familier pour Fanon, en 1960 il y sera l’ambassadeur du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA). Ce jour-là, Fanon se leva pour prendre la parole, il avait peu de notes pour appuyer son discours et fixait l’auditoire : « Si l’Afrique doit être libre, nous ne pouvons pas quémander, nous devons arracher par la force ce qui nous appartient… Toutes les formes de lutte doivent être adoptées, sans exclure la violence »[1].

L’effet fut spectaculaire, transformant ainsi la tournure du débat et l’ambiance de la conférence. Fanon laissa les délégués abasourdis. Un Sud-Africain, rendant compte de la conférence, observa : « Le docteur Fanoh Omar [sic] d’Algérie a certainement constitué le clou du spectacle. Il ne mâche pas ses mots. Au demeurant, quel homme du FLN pourrait se le permettre ? Les Algériens n’ont aucun autre recours que de se battre, dit-il, et le FLN veut aller jusqu’au bout. Dans un français saccadé, il porte son auditoire jusqu’aux scènes horribles des atrocités commises par les Français à l’encontre des Algériens. Il reçut l’ovation la plus retentissante et la plus longue de tous les orateurs »[2].

La conférence – en grande partie sous l’influence des interventions du docteur Omar, en session plénière comme dans les commissions – s’engagea à soutenir les luttes armées. La non-violence comme – méthode pour parvenir à l’indépendance gardait un rôle, mais ne constituait plus la règle suprême. Fanon, sans craindre l’exagération, avait mené et remporté le débat sur la lutte armée et l’usage de la violence. La colonisation devait être balayée du continent par tous les moyens nécessaires[3].

Fanon était devenu le plus éminent militant et porte-parole de la politique de libération et d’unité africaine. La violente guerre pour la libération de l’Algérie représentait, pensait-il, le point culminant des luttes populaires du continent pour la liberté de l’Afrique. Si la Conférence panafricaine – fut radicalisée par la contribution de Fanon, Fanon lui-même avait été transformé par son expérience en Algérie.

Comprendre Fanon

Beaucoup ont étudié Fanon. Chaque cause ou presque se l’est approprié. Cinq ans après sa mort, en 1961, il est apparu comme étant le théoricien le plus en vue du mouvement du Black Power émergeant aux États-Unis, particulièrement auprès de figures comme Bobby Seale et Huey P. Newton du Black Panther Party. En 1967, Dan Watts, rédacteur en chef du journal radical du Black Power, Liberator, soulignait l’importance de l’influence de Fanon dans la révolte de l’Amérique noire : « Vous pensez que les frères qui participent à ces émeutes sont de vieux poivrots. Rien n’est plus éloigné de la vérité. Ces mecs sont prêts à mourir pour quelque chose. Et ils savent pourquoi. Ils lisent tous. Ils lisent énormément. Pas un seul d’entre eux qui n’a pas lu la Bible… Fanon… Vous feriez bien de vous procurer ce livre. Chaque frère sur un toit peut citer Fanon »[4].

Dans les années 1960 et les années 1970, Fanon était le tiers-mondiste par excellence. Les mouvements de guérilla dans les campagnes et les bidonvilles, dans les colonies qui subsistaient et – le tiers-monde qui avait acquis son indépendance, s’en réclamèrent souvent. L’oeuvre de Fanon devint un véritable manuel pour les maoïstes et l’élite intellectuelle des guérillas qui prévoyaient une vague révolutionnaire imminente appelée à renverser le monde à partir des campagnes. Le prolétariat n’était pas une force sur laquelle on pouvait compter, il fallait pour ces mouvements, selon Fanon, s’appuyer sur d’autres forces.

Au cours des années 1990, Fanon est devenu, de nouveau, une référence légitime, mais cette fois pour les universitaires. Les critiques culturels et les post-modernistes se sont concentrés exclusivement sur son travail portant sur l’identité et ont présenté un Fanon en grande partie décontextualisé, séparé de l’histoire. Fanon était amputé de ses tripes et de son impatience révolutionnaire.

Fanon devint le penseur du post-colonialisme, et toute une génération d’universitaires anglo-américains fit carrière sur la base de recherches sur sa pensée. Comme l’explique David Macey, le brillant biographe de Fanon : « En soi il n’y a rien de mal à ça, mieux vaut qu’on étudie Fanon… Mais je pense qu’il est nécessaire de remettre Fanon dans son contexte, arrêter de l’en extraire et commencer à explorer ce que sont les implications pour aujourd’hui de […] Fanon […] dans un sens plus positif […] Nous ne pourrons pas faire cela en discutant de Fanon aux séminaires de l’université de Yale […] Cela doit aller au-delà. Et je pense que c’est le problème avec les études post-coloniales […] Ça n’a aucun lien avec les épreuves que tous ceux qui vivent en ville pourraient d’aventure croiser au quotidien »[5].

Nous n’avons pas non plus manqué d’excellentes biographies et d’études sérieuses. Parmi une longue liste deux sortent du lot[6]. Mais dans beaucoup d’études l’accent est mis sur son écriture et sa philosophie aux dépens du contexte ou, au contraire, des éléments contextuels sans aucun lien avec la pensée de Fanon : un échec, comme l’aurait dit ce dernier, à comprendre la dialectique[7].

L’intérêt actuel pour Fanon coïncide avec un double anniversaire. Le cinquantième anniversaire de la publication des Damnés de la terre et celui de la mort de Fanon, victime d’une leucémie, aux États-Unis en 1961. Je crois que Fanon peut toujours être utile à ceux et celles qui cherchent à comprendre (et à mettre en œuvre) un changement social. Les questions qu’il a posées restent vitales pour ceux et celles qui entendent faire l’étude des transformations sociales. Ses préoccupations sont aussi les nôtres : quelles sont les limites des mouvements révolutionnaires ? Quelles forces politiques usurpent les luttes révolutionnaires ? Quel est le rôle du leadership dans les mouvements politiques ? Comment les mouvements nationalistes et la conscience nationale sont par eux-mêmes restrictifs pour la transformation politique et sociale ? Étant donné l’ampleur du périmètre de travail de Fanon, le présent article se limite à une introduction générale, aux contours principaux de la vie et du travail de Fanon. Modestement il aspire à inviter à la curiosité et à la recherche[8].

En Martinique : le racisme, la guerre et la France

Fanon est né en 1925 dans une famille de la classe moyenne martiniquaise. Son enfance fut confortable, et relativement ordinaire. Mais la vie en Martinique marqua de manière permanente son identité. L’Île – « le département » –, était et reste le lieu d’un racisme prégnant, dans sa propre structure et dans ses relations avec la France métropolitaine. Fanon encore jeune, les communautés de l’île étaient séparées entre, d’une part, une petite classe de planteurs blancs et d’hommes d’affaires – les békés –, et d’autre part – les mulâtres et les Noirs. Obsessionnellement divisées sur la base de la couleur, ces catégories définissaient la place de chaque famille dans la société. La pigmentation (et spécifiquement la blancheur de la peau) déterminait en grande partie votre trajectoire de vie et le sens que vous accordiez à votre propre valeur. La famille de Fanon, qui avait quelques ancêtres blancs, était ambitieuse et en plein ascension.

Sa mère était la fière propriétaire d’un magasin et son père était fonctionnaire au service des douanes. Fanon a fait ses études au Lycée Schoelcher, dans la capitale Fort-de-France, et y a gagné la réputation d’un lecteur avide et d’un footballeur doué, sûr de lui et persévérant. La famille se considérait comme française et personne n’en était plus profondément convaincu que ce fils brillant.

En 1944, Fanon fuit la Martinique, et l’autorité de sa mère, pour rejoindre les Forces Françaises Libres. Il sert au Maroc, en Algérie, et finalement en France.

Le biographe majeur de Fanon explique l’effet de la guerre sur l’identité de Fanon : « Il est difficile d’imaginer combien il est dur de s’y retrouver dans cette confusion : vous débarquez dans le Sud de la France, les troupes sénégalaises sont démobilisées puisqu’elles ne peuvent être autorisées à libérer la France, et, d’une manière ou d’une autre, vous êtes reclassifié comme Blanc. C’est ainsi que, d’un côté, vous n’êtes pas Noir, vous êtes Français, mais, d’un autre côté, vous n’êtes pas Français mais bien un soldat noir de l’infanterie se battant dans une neige jamais vue auparavant […] Il n’est donc pas surprenant que cette confusion qui vous traverse, à propos de qui vous pouvez bien être, sur ce que vous êtes et ce à quoi peut bien correspondre la France sur cette planète, se meuve […] en un terrible sentiment de trahison »[9].

Fanon avait appris à croire qu’il était Français, et qu’on lui avait enseigné les valeurs de la Révolution française, des Lumières, et celles d’égalité et de fraternité. La guerre fit s’écrouler ces illusions. Écrivant à ses parents en avril 1945, alors qu’il avait 19 ans, Fanon explique : « Si je ne retournais pas, si vous appreniez un jour ma mort face à l’ennemi, consolez-vous, mais ne dites jamais : il est mort pour la belle cause […] ; car cette fausse idéologie, bouclier des laïciens et des politiciens imbéciles, ne doit plus nous illuminer. Je me suis trompé ! »[10].

Décoré pour bravoure, Fanon est brièvement retourné en Martinique pour terminer ses études. Il rencontre Aimé Césaire – appelé à devenir le plus célèbre poète caribéen – qui sera quelque temps son professeur. Cette proximité avec l’oeuvre du poète le marque pour le reste de sa vie. Césaire était un enseignant, tout juste rentré de France, brillant et d’une vive intelligence. Fanon apprit par coeur de longs passages du célèbre poème de Césaire, Cahier d’un retour au pays natal, et il fut touché par la fierté affirmée et le courage de ces vers : « Aucune race ne possède le monopole de la beauté, de l’intelligence, de la force et il est place pour tous au rendez-vous de la conquête… »[11].

Césaire était un partisan de la négritude. Il s’agissait d’un mouvement de renaissance noire fondé par Léopold Senghor et Aimé Césaire, à Paris, dans les années 1930, dont l’un des éléments constitutifs était l’affirmation confiante et vive qu’être Noir et de culture africaine était digne de fierté. Plus tard, Fanon fut profondément influencé et ému par ce mouvement, mais il questionna la façon dont la négritude opposait l’affectivité africaine à la rationalité européenne. Il aura loué l’importance de cette célébration du fait d’être Noir dans un monde submergé par le racisme[12].

Fanon obtint rapidement un diplôme au lycée de Fort-de-France et s’installa à Paris pour étudier la médecine dentaire. Sa décision n’était plus motivée par son amour de la patrie, mais par une décision pragmatique : la Martinique était trop étroite pour combler ses aspirations. Il abandonne rapidement l’odontologie et Paris pour continuer en médecine à Lyon. Il se spécialise en psychiatrie et s’engage aux marges du Parti communiste. Le PCF était incontournable et Fanon s’orienta naturellement vers lui. Comme l’historien socialiste Ian H. Birchall l’écrit : « Le Parti communiste était au sommet de son influence, avec cinq millions d’électeurs et une hégémonie sur une fédération de syndicats d’environ cinq millions de membres »[13].

Fanon lança dans la même période un magazine étudiant appelé Tam-tam, qui eut plusieurs numéros. Il se plongea dans un programme de lecture phénoménal – littérature, économie politique, médecine et philosophie. Il avait déjà absorbé le fonds peu fourni de la bibliothèque de Fort-de-France, où il avait lu les classiques de la littérature française et de la philosophie, mais à présent sa faim et sa curiosité étaient en voie d’être rassasiées. Il suivit les cours de Maurice Merleau-Ponty, attiré qu’il était par l’attention du philosophe à l’expérience vécue et par l’usage potentiel de son enseignement pour expliquer la nature de l’expérience noire en France. Il lut Jean-Paul Sartre avec fascination et avec une certaine passion critique, et il poursuivit cette confrontation avec le philosophe tout au long de sa vie.

Le racisme français n’avait rien d’étranger à Fanon. Il débuta l’écriture de son premier livre Peau noire, masques blancs, à la fin des années 1940 alors qu’il était toujours étudiant en médecine. Le livre était une tentative pour décrire « l’expérience vécue d’une personne noire ». Il ne bénéficia d’aucune publication avant l’année 1952. Pour une part, l’écrit était autobiographique, et, pour une autre part, il appelait à la « reconnaissance mutuelle » et à la fin du racisme. Fanon s’appuya sur le travail de Sartre à propos de l’antisémitisme pour expliquer que le fait d’être Noir s’inscrit dans une confrontation avec d’autres, qu’il est une création du regard raciste. Dans son livre, la race et le racisme sont les produits d’une relation intersubjective faite de l’articulation d’un complexe de supériorité et d’infériorité, au centre de laquelle la blancheur est en position de supposée supériorité[14].

Fanon soutient que le Noir est jeté dans sa « noirceur » par le racisme, qu’il vient à incarner les catégories, les insultes et les stéréotypes du raciste. Quand une personne noire est confrontée au racisme elle est immédiatement l’objet d’une scission : « J’étais tout à la fois responsable de mon corps, responsable de ma race, de mes ancêtres. » Elle est tous les clichés du racisme anti-noir : « Mon corps me revenait étalé, disjoint, rétamé, tout endeuillé dans ce jour blanc d’hiver. Le Nègre est une bête, le Nègre est mauvais, le Nègre est méchant, le Nègre est laid. » Mais comme Fanon est confiné à sa « noirceur » par le regard et l’insulte du raciste, le Blanc est également pris au piège de sa blancheur. Dans le livre, le besoin pour Fanon de déclarer « je suis ma propre fondation », de s’affirmer en tant qu’individu, est en tension avec la prise en compte qu’une telle fondation ne peut être établie que collectivement[15].

Dans la continuité de Hegel, le livre se conclut par un appel à l’humanisme qu’on retrouve dans l’ensemble du travail de Fanon. Mais cette universalité et cet humanisme ne peuvent être acquis que par la reconnaissance des autres, la reconnaissance de l’humanité des Noirs (et des colonisés) en Europe. Et cette reconnaissance n’est pas un geste bienveillant, elle n’est pas accordée aux Noirs, mais elle doit être arrachée par la lutte et l’action collective. La reconnaissance et l’humanité ne peuvent être concédées.

Fanon écrit : « Il n’y a pas de mission nègre ; il n’y a pas de fardeau blanc. […] Je me découvre un jour dans un monde où les choses font mal ; un monde où l’on me réclame de me battre ; un monde où il est toujours question d’anéantissement ou de victoire. […] Il n’y a pas de monde blanc, il n’y a pas d’éthique blanche, pas davantage d’intelligence blanche. Il y a de part et d’autre du monde des hommes qui cherchent »[16]. Fanon n’était toujours pas au clair quant aux modalités de la lutte, ou sur la manière dont en pratique on pouvait chercher la reconnaissance. L’Algérie donna une effectivité à la philosophie de Fanon.

Fanon dans Peau noire, masques blancs développa un style personnel et puissant. Sa prose, pleine de poésie et de rythme, exige d’être lue à voix haute. Il n’était pas satisfait par le langage universitaire, et désirait atteindre ses lecteurs par l’émotion – ce désir ne l’a jamais quitté. « La situation que j’ai étudiée, on s’en est aperçu, n’est pas classique. L’objectivité scientifique m’était interdite, car l’aliéné, le névrosé, était mon frère, était ma soeur, était mon père »[17]. Dans l’écriture de Fanon en général, mais particulièrement dans son premier livre, il fait un récit des rapports de race tel un poète écrivant en prose. Il ne donne pas au lecteur d’analyse conceptuelle distanciée et sociologique. Le livre essaye plutôt d’évoquer pour le lecteur une expérience de ce que sont réellement la race et le racisme et la manière dont on les ressent. Il s’agit d’une approche phénoménologique qui s’efforce de pénétrer le sens de l’être, plutôt que d’une compréhension épistémologique. Fanon avait acquis son style politique et philosophique de la phénoménologie et avait fourni une ontologie du racisme. Rien de comparable n’avait été publié auparavant[18].

Fanon tenta de soumettre son manuscrit comme dissertation pour son diplôme de fin d’études médicales. Il lui fut répondu, non sans raison, que ce n’était pas possible. Quand le livre fut publié, il conféra peu de notoriété à son auteur dans les cercles littéraires parisiens. Il y eut peu de recensions et peu de lecteurs. Mais il constitua un marqueur pour Fanon, l’identifiant comme un penseur sérieux, un jeune intellectuel noir dont la langue et les arguments invitent à lui répondre.

Après avoir obtenu son diplôme, il prit son premier poste notable à Saint Alban, hôpital psychiatrique célèbre, alors dirigé par Francois Tosquelles. Ce dernier eut une influence majeure sur Fanon. Il était partisan d’une psychiatrie institutionnelle, qui impliquait de révolutionner l’hôpital psychiatrique, et il introduisit, longtemps avant que ce soit devenu l’usage, la thérapie de groupe et des activités sociales dans la perspective de créer une néosociété susceptible d’aider le patient à réintégrer la société. Tosquelles était un antistalinien militant, qui avait été un membre important du POUM durant la Guerre civile espagnole. Il fut une figure intellectuelle centrale dans la vie de Fanon, et son seul mentor.

L’Algérie, le FLN et la psychiatrie

À la fin de l’année 1953, Fanon accepte un travail à Blida-Joinville, une ville située à une courte distance d’Alger. L’Algérie est alors partie intégrante de la France métropolitaine, fermement tenue sous le contrôle des autorités françaises. L’Algérie est depuis 1848 une possession française, conquise en 1830, mais véritablement pacifiée seulement en 1848. Quand « l’intégration » au territoire national eut finalement lieu, les « indigènes » (Arabes et Kabyles) ne se virent pas accorder la citoyenneté française, ils restèrent des sujets aux droits négligeables. Fanon, écrivant à son frère pour lui annoncer son déménagement, expliqua :« Je vais en Algérie. Tu comprends : la France dispose d’assez de psychiatres pour s’occuper de ses fous. Je préfère aller dans un pays où ils ont besoin de moi »[19].

La décision d’aller en Algérie n’obéissait sans doute pas à une motivation politique, ni même au pressentiment qu’aurait pu avoir Fanon du succès éditorial que constituerait la publication des Damnés de la terre. Certes, Fanon demeurait un militant, et de surcroît en colère, mais avant tout un ambitieux docteur qui avait peu de chance de trouver un poste en France. Il y serait resté si des opportunités s’étaient présentées.

On fait communément remonter le début de la guerre d’indépendance et de libération nationale de l’Algérie à l’année 1954. Mais il est une autre date plus appropriée. Le 8 mai 1945, alors que l’Europe célébrait la victoire contre les Nazis, dans la ville de Sétif, à 250 km d’Alger, il y eut une énorme vague de répression. Après une série de manifestations en faveur de l’indépendance, entre 20000 et 30000 Algériens furent massacrés par les autorités françaises[20]. Alors qu’une guerre finissait, en commençait une autre. Le massacre durcit la colère à l’intérieur du mouvement nationaliste algérien dominé jusqu’alors par des organisations modérées, comme le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques ou l’Union démocratique du manifeste algérien de Ferhat Abbas, ou même le plus connu Parti populaire algérien de Messali Hadji formé en 1937.

Pour la France, ce ne fut jamais une guerre. Dans la mesure où l’Algérie était une partie de la France, comment la France pouvait-elle déclarer ou faire la guerre à l’un de ses propres territoires ? C’est seulement en 1999 que le gouvernement français reconnut qu’une guerre avait bien eu lieu. À l’époque, le gouvernement français employait les mots « événements », « actions terroristes », mais jamais celui de « guerre ». Comme la période de collaboration entre Vichy et le nazisme, l’Algérie reste un passé qui ne passe pas[21].

En 1954 naît le Front de libération nationale. Sa création était l’oeuvre de neuf chefs du nationalisme algérien, comme ils devaient être désignés plus tard par la classe politique algérienne. Le FLN lança une lutte armée et une insurrection le 1er novembre 1954. La guerre qui s’ensuivit devait durer jusqu’en 1962, coûtant un million de vies algériennes. Fanon s’y lança avec frénésie. Alors qu’il était arrivé en radical disposant de quelques notions d’action politique, il quitta l’Algérie trois ans plus tard en révolutionnaire, bientôt Algérien et déterminé à dédier sa vie à la cause algérienne.

Peu après 1954, Fanon aida, avec des collègues, à la transformation de Blida-Joinville en un hôpital forteresse, un lieu où les combattants blessés et traumatisés du FLN pouvaient bénéficier de soins physiques et mentaux. Fanon finit par soigner les deux camps : les policiers français qui voulaient voir un spécialiste des « nerfs » pour pouvoir continuer à torturer les « suspects terroristes », et les combattants algériens. Pour un homme largement perçu comme un apôtre de la violence, il les traita tous de façon égale et garda secrètes leurs révélations et leurs identités.

Fanon restait un étudiant de Tosquelles, et il continua son expérimentation en psychiatrie institutionnelle pour démocratiser l’hôpital. Son ami proche et collègue le docteur Pierre Chaulet raconte : « À Blida, Fanon a non seulement enlevé les chaînes de certains malades, mais a aboli l’usage des « camisoles de force », et a surtout organisé des activités sociales et ludiques (le café maure, le stade de foot, les concerts de musique algérienne, les fêtes religieuses musulmanes, l’imprimerie) »[22].

Il y a une dimension mythologique dans le récit sur Fanon libérateur de l’hôpital, jetant les chaînes, libérant les patients des camisoles de force. Ses collègues de Blida expliquèrent que les chaînes n’étaient plus utilisées à Blida, que Fanon comme psychiatre avait des notions radicales en matière de démocratisation de la psychiatrie, mais était aussi pragmatiquement, voire avec enthousiasme, prêt à utiliser toute la panoplie des méthodes psychiatriques : médicaments antipsychotiques puissants, électrochocs, narcothérapie. Retirer les camisoles de force était une dimension importante du traitement de Fanon, mais il affirmait aussi que les patients traumatisés et aliénés pouvaient avoir besoin de thérapies médicamenteuses agressives et contraignantes.

Avec l’intensification du conflit et la part qu’y prenait Fanon, les conditions à l’hôpital devinrent intolérables. Vers la fin de l’année 1956, la couverture de Fanon fut éventée. Il démissionna, déclarant dans une lettre au résident-ministre : « Si la psychiatrie est la technique médicale qui se propose de permettre à l’homme de ne plus être étranger à son environnement, je me dois d’affirmer que l’Arabe, aliéné permanent dans son pays, vit dans un état de dépersonnalisation absolue »[23]. Ses derniers jours ne furent pas un calme règlement de sa situation auprès de l’hôpital : Fanon et sa famille furent pourchassés. Il partit pour la Tunisie, tandis que sa femme, Josie, et son jeune fils le suivirent peu après. Quelques jours après leur départ une bombe explosa à l’extérieur de leur maison à Blida.

L’exil en Tunisie

La Tunisie, indépendante depuis l’année précédente, était rapidement devenue la base principale des chefs du FLN en exil. Fanon vécut à Tunis le reste de sa vie. Avec d’autres exilés, il aida à créer le journal El Moudjahid. Pierre et Claudine Chaulet, amis proches et militants du FLN en Algérie, s’étaient aussi installés en Tunisie. Ils faisaient partie des quelques Franco-Algériens qui s’engagèrent dans la guerre de libération et renoncèrent à leur citoyenneté française. Le couple avait introduit Fanon auprès du FLN, à Alger. Ils décrivent avec force le Fanon de ces années à Tunis : « Brillant causeur, charmeur, adorant utiliser des mots du langage médical et psychiatrique pour faire passer l’essentiel (la « vigilance musculaire » etc. ), il semblait avoir tout lu, parfois s’étourdissant de mots et d’envolées lyriques, attentif aux réactions de ses interlocuteurs, poussant parfois le raisonnement jusqu’au paradoxe pour provoquer la discussion, et en même temps militant discipliné, modeste, et acceptant la critique pour corriger des expressions impropres ou exagérées »[24].

Fanon continua à travailler comme psychiatre, publiant des articles sur ses expériences, tentant de réformer le régime des deux unités psychiatriques où il travaillait. Il écrivait aussi régulièrement pour le journal, se consacrant au FLN et à la propagande que la guerre requérait. Le journal était une étrange créature : paraissant toutes les deux semaines, fait de rapports et d’appels mais presque dépourvu de reportages de terrain. Le journal se vendait largement en France, et passait en contrebande en Algérie. Le journalisme n’était pas un milieu naturel pour Fanon. Il ne tapait pas à la machine, mais dictait ses articles à des secrétaires, et menait peu d’interviews ou de recherches originales. Mais il avait un talent extraordinaire pour la polémique et la prose passionnée qui relayaient l’esprit de la révolution.

Les Chaulet décrivent l’ambiance de travail au sein du journal : « La liberté de discussion était totale au sein du Comité de rédaction. Chacun prenait la parole à son tour sur les thèmes proposés. Et après avoir recueilli l’avis de tous, le rédacteur de tel ou tel thème se proposait ou était désigné. Les influences réciproques des uns sur les autres sont difficiles à discerner. Nous partagions les mêmes analyses et nous avions les mêmes objectifs au sein du Comité de rédaction : Fanon était l’un de nous, sans plus, et ce que nous écrivions était le reflet d’une réflexion collective »[25].

Fanon écrivit L’An V de la révolution algérienne en 1959. Ce livre fut une tentative de rassembler des soutiens du FLN et une confrontation avec la gauche française. Cette publication faisait la propagande du FLN et de l’indépendance algérienne, et célébrait l’engagement populaire dans la libération de l’Algérie. La gauche française était partagée et avait fait l’erreur de ne pas soutenir le FLN et la guerre de libération nationale. Le PCF, qui était la force extra-parlementaire la plus forte à gauche, malgré le soutien individuel de beaucoup de ses membres en faveur de la guerre de libération, délivrait des déclarations officielles scandaleuses. Le parti affirmait que la révolution aurait lieu non pas en Algérie mais en France, que les nationalistes algériens devaient suivre le prolétariat français, que l’Algérie n’était pas prête pour l’indépendance. La plus grande menace, affirmait le PCF, était qu’une Algérie indépendante tombe dans les griffes de l’impérialisme américain. Sur ce point, le parti ne se distinguait pas des justifications anti-américaines de De Gaulle pour justifier la guerre. De Gaulle continua à mener la guerre lorsqu’il arriva au pouvoir en 1958. En dépit de cela, il y eut de nombreux anti-staliniens – dont les porteurs de valises – à refuser de se placer du côté de la République française pour préférer soutenir le FLN[26].

fanon-revoalgerienne

Le titre du livre en question est une référence à la Révolution française et indique combien Fanon voyait dans l’année 1954, au même titre que les membres dirigeants du FNL, le signal d’une nouvelle époque de libération, et que tout précédent pouvait être ignoré ou même, comme dans le cas du Mouvement national algérien (MNA) de Messali, effacé. Mais l’argumentation de Fanon, bien que loyale au FLN, était plus nuancée. La mobilisation populaire dans la guerre de l’après 1954 marquait l’entrée en scène d’un nouvel Algérien. La révolution a pu juger de l’extraordinaire floraison de capacités humaines à même de renverser les vieilles attitudes, les habitudes et le profond ancrage de l’infériorité raciale et coloniale. Les Algériens commençaient à se tenir debout, à résister et à être fiers.

L’ouvrage s’ouvre sur une critique soutenue des voix « démocratiques » qui, en Europe, appelaient à soutenir la guerre, tout en célébrant la transformation de la société algérienne par la révolution. On y lit une certaine incrédulité à voir qu’une guerre, menée si amèrement durant cinq ans, au nom d’une cause quasi universellement soutenue, doive encore durer. « Après cinq ans de lutte, aucune modification politique n’est intervenue »[27]. Fanon parle d’un point de vue autobiographique quand il fait référence à la trahison dévastatrice de ceux qui ont combattu aux côtés des Français pendant la Seconde Guerre mondiale, et qui sont maintenant scandalisés par le rôle de l’armée française en Algérie.

Mais Fanon réserve ses condamnations les plus fortes à l’hypocrisie des partisans français de la guerre, en n’hésitant pas à railler leur position : « Dans une guerre de libération, le peuple colonisé doit gagner, mais il doit le faire proprement, sans barbarie »[28]. Quand une nation européenne, continue-il, se livre à la torture et la barbarie, c’est là la négation de sa civilisation et de son histoire. Mais quand le colonisé réagit, c’est l’accomplissement de sa nature « sous-développée ». Dès lors « le peuple sous-développé est obligé, s’il ne veut pas être moralement condamné par les « Nations occidentales », de pratiquer le fair-play tandis que son adversaire s’aventure, la conscience en paix, dans la découverte illimitée de nouveaux moyens de terreur »[29]. Ainsi, les colonisés sont ici encore emprisonnés alors qu’ils résistent, puisque cela semble confirmer leur essence primitive. Ils n’obtiendront le soutien européen qu’à condition de se battre et de résister comme « nous » le leur dictons[30].

Fanon est favorable à la terreur révolutionnaire, dans la mesure où il l’envisage très pragmatiquement comme violence de l’opprimé. « Parce que nous voulons d’une Algérie démocratique et rénovée, parce que nous croyons qu’on ne peut pas s’élever, se libérer dans un secteur et s’enfoncer dans un autre, nous condamnons, le coeur plein de détresse, ces frères qui se sont jetés dans l’action révolutionnaire avec la brutalité presque physiologique que fait naître et qu’entretient une oppression séculaire »[31]. La violence naît des horreurs de la colonisation et de l’occupation françaises, et il est à noter que l’expression de cette violence initiale, celle de « l’action révolutionnaire », contient des éléments de brutalité, de fierté, de libération qui viennent répondre à l’humiliation ainsi qu’un désir d’en finir avec la servilité.

Fanon nous montre combien le démocrate français veut bien de la libération mais sans les cris d’horreur de l’opprimé, qu’il est prêt à célébrer la lutte pour l’indépendance mais seulement si elle comporte « un minimum d’erreurs ». Selon Fanon, il s’agit d’une utopie. C’est là une abstraction qui n’a de consistance que dans les salons et les cafés de l’intelligentsia française. « Les démocrates » ne sont ni honnêtes sur le rôle de leur nation « éclairée », ni réalistes pour ce qui concerne les luttes des colonisés. En conséquence de quoi, il est pris dans un piège raciste, aveugle au fait que « la colonisation » et la violence sont inextricablement liées. La torture n’est pas une aberration du colonialisme de peuplement, mais une conséquence intrinsèque et naturelle de ce dernier.

Mais le soutien total à la guerre de libération s’avère important pour une autre raison. Fanon soutient qu’une nation colonisatrice ne peut se libérer tant qu’elle en opprime une autre. L’État colonial est pris dans un univers raciste, comme les colonisés sont pris dans un engrenage de répression et de violence. Un véritable dépassement de cet état de fait n’est possible que par la reconnaissance de l’humanité et du processus de transformation des opprimés, et le rejet des mythes racistes par la classe ouvrière européenne elle-même. Ce changement de la conscience exige de rompre avec le passé. Laquelle rupture ne peut être accomplie que dans la lutte.

L’Algérie de cette période était le théâtre de profonds changements. Les années 1956 à 1960 montrèrent tous les signes d’une transformation radicale. La lutte qui avait été lancée en 1954 par un petit groupe d’hommes était devenue un mouvement de masse, actif dans les zones urbaines et rurales, soulevant hommes et femmes, dans le cadre de la lutte armée aussi bien que des manifestations, des émeutes et des grèves.

Les discussions politiques s’étaient répandues, la radio – un objet autrefois envisagé avec suspicion – était réquisitionnée par la population comme une source d’informations alternatives. Des attentes et des espoirs se développaient, et l’écroulement des vieilles relations de servitude, des habitudes culturelles et des traditions s’opérait avec la participation active des femmes dans la guerre. On pouvait désormais résister aux Français, et même les battre. Ces changements ne se limitaient pas à de petits groupes de combattants algériens, mais des dizaines de milliers d’Algériens ordinaires s’apprêtaient pour la première fois à concevoir leur indépendance et leur liberté. Voilà ce que furent les années de la révolution algérienne.

Malgré des efforts pour se présenter comme une organisation monolithique, d’importantes divergences politiques clivaient le FLN. Le congrès de la Soummam, tenu en août 1956, en pleine Algérie occupée, vit s’affirmer l’importance d’une direction interne face aux chefs en exil, et le primat de la politiques face aux décideurs militaires. Organisée par le nationaliste radical Abane Ramdane, la déclaration de la Soummam établit une stratégie militante pour la révolution algérienne. Le combat, selon Abane, devait s’étendre aux villes. Une république laïque et sociale aurait suivi l’indépendance. Une guerre de basse intensité était menée au même moment dans les rues de France et d’Algérie contre les partisans du MNA de Messali. Le FLN était une force brutale et efficace qui s’efforça de maintenir son hégémonie sur ses propres forces et d’éliminer les concurrents potentiels[32].

La grande intelligence du livre de 1959 de Fanon est qu’il a saisi la nature de la révolution populaire algérienne. Comme l’explique Nigel Gibson, militant et commentateur de Fanon, « L’An V a vraiment pour objet cette expérience de la révolution. Il est intéressant que beaucoup aient critiqué Fanon pour son « romantisme » ou son « utopisme », mais la révolution, comme toute révolution, a bien mis les choses sens dessus dessous, notamment les vieilles relations sociales. Que ces changements n’aient pas tenu, qu’il y ait eu des régressions ne signifie pas qu’ils n’eurent pas lieu. Je pense que Fanon a tout autant compris la fragilité de nouvelles relations sociales, non seulement de l’extérieur, mais aussi de l’intérieur de la révolution, et c’est une raison pour laquelle il reste pertinent aujourd’hui »[33]. L’engagement de Fanon au sein du FLN s’accrut et il y assuma de plus en plus de responsabilités, écrivant et parlant en tant que porte-parole du parti lors des conférences de presse et des conférences internationales.

Plus noire est la nuit, plus brillante est l’étoile

À la fin de l’année 1960, Fanon découvrit qu’il était affecté par une leucémie. Il se savait condamné et disposant, au mieux, de quelques années à vivre. Il avait été très récemment nommé ambassadeur du GPRA au Ghana, où il rencontra les leaders nationalistes du continent. Il refusa d’abord de se faire traiter aux États-Unis, qu’il qualifiait de « bande de lyncheurs racistes ». Il préféra se rendre à Moscou. Fanon était hanté par sa condamnation à mort, et il fut obsédé par l’idée qu’aider le FLN et sa branche armée, l’ALN, devenait une nécessité. En 1961, quelques mois avant sa mort, il termina son chef d’oeuvre, Les Damnés de la terre.

Les Damnés de la terre montre en Fanon un penseur révolutionnaire en constante évolution. Ainsi, bien qu’il ait été intimement impliqué dans le FLN et le mouvement de libération nationale, il tire, cas presque unique dans sa génération, des leçons critiques des limites de ce même mouvement. Le livre peut être lu comme un avertissement à l’Algérie – et au reste du monde décolonisé – que la bourgeoisie nationale se dégrade en « une sorte de petite caste aux dents longues, avide et vorace, dominée par l’esprit gagne-petit et qui s’accommode des dividendes que lui assure l’ancienne puissance coloniale. Cette bourgeoisie à la petite semaine se révèle incapable de grandes idées, d’inventivité. Elle se souvient de ce qu’elle a lu dans les manuels occidentaux et imperceptiblement elle se transforme non plus en réplique de l’Europe mais en sa caricature »[34]. Mais Fanon a aussi essayé d’envisager comment cette dégénérescence pouvait être évitée.

Écrivant pendant la période d’affirmation d’États dans la première vague d’indépendance, Fanon est parmi les premiers à voir les dangers de la « conscience nationale ». Il identifie comment la bourgeoisie nationale – les élites nationalistes et l’élite intellectuelle – se développe après l’indépendance en une classe d’exploiteurs semblable à celle qu’elle a écartée. Les Damnés de la terre présente l’embarras des directions et des mouvements de libération nationale face aux indépendances. Les puissances postcoloniales furent prises entre des bourgeoisies nationales affaiblies et les limites imposées à tout nouveau pays en voie de développement dans le monde moderne. Dans ce contexte, il était inévitable que les agissements des nouvelles bourgeoisies nationales aient consisté à supprimer ceux qui dans leurs propres sociétés demandèrent des choses qui ne pouvaient être atteintes dans le système économique et politique existant.

Mais Fanon, comme beaucoup de penseurs de son temps, était sous l’influence des interprétations maoïstes du socialisme, qui soulignaient le rôle central de la paysannerie dans la lutte révolutionnaire et entretenaient une profonde suspicion à l’encontre du prolétariat. Selon lui, « le prolétariat est le noyau du peuple colonisé le plus choyé par le régime colonial. Le prolétariat embryonnaire des villes est relativement privilégié. Dans les pays capitalistes le prolétariat n’a rien à perdre, il est celui qui, éventuellement, aurait tout à gagner. Dans les pays colonisés le prolétariat a tout à perdre. Il représente en effet la fraction du peuple colonisé nécessaire et irremplaçable pour la bonne marche de la machine coloniale : conducteurs de tramways, de taxis, mineurs, dockers, interprètes, infirmiers, etc. »[35]. Fanon a accepté l’argument répandu que la classe ouvrière africaine organisée avait été effectivement « achetée » avec les profits de l’exploitation impérialiste, et que l’action révolutionnaire contre les nouvelles classes dirigeantes africaines viendrait seulement des masses rurales les plus pauvres et du lumpenprolétariat des zones urbaines.

Pourtant l’histoire réelle de la décolonisation en Afrique révèle une classe ouvrière bouillonnante, souvent à la tête du combat pour la libération nationale[36]. Mais des faiblesses importantes se faisaient jour. De nombreux mouvements du continent furent à même de résister à une totale incorporation dans le projet nationaliste, mais leur plus grande faiblesse fut leur incapacité à produire une alternative intellectuelle et idéologique au développementisme stalinien qui dominait la pensée nationaliste. Par conséquent, certains syndicats adoptèrent parfois des approches économistes ou corporatistes, et rejetèrent l’idéologie nationaliste et celle des nouveaux États au motif que le rôle des syndicats n’était pas politique. Malheureusement cela ne fit que renforcer et confirmer une accusation présente dans le dernier livre de Fanon selon laquelle dans un contexte africain les travailleurs organisés représentaient une aristocratie qui défendait égoïstement ses privilèges aux dépens des autres, particulièrement de ceux qui vivaient dans les campagnes[37].

C’est pour son chapitre consacré à la violence que Fanon fut le plus critiqué et dénoncé. Il écrit clairement dans Les Damnés de la terre : « Au niveau des individus, la violence désintoxique. Elle débarrasse le colonisé de son complexe d’infériorité, de ses attitudes contemplatives ou désespérées. Elle le rend intrépide, le réhabilite à ses propres yeux »[38]. Extraites de leur contexte, ces déclarations semblent exalter la violence, mais telle n’était pas l’intention de Fanon. Il écrit sur la nécessité de résister, ce qui implique d’exercer la violence contre des rapports de forces violents et écrasants. L’expérience du colonialisme, explique-t-il, est une violence ininterrompue, et la force était nécessaire pour le renverser. La violence de l’opprimé est une composante nécessaire et inévitable de la décolonisation. Une libération sans violence est impossible : un rêve cruel qui brille au loin, toujours hors de portée.

Mais il développe un argument supplémentaire. La violence de l’opprimé a l’effet thérapeutique de débarrasser le colonisé de son profond sentiment d’infériorité. Il est possible de blesser le colonisateur, de contrer et briser sa violence. Le résultat, commun à tous les soulèvements populaires, est que se développe un sentiment de force et de fierté, de confiance dans sa propre valeur – la lutte est peut-être violente, mais elle possible – une transformation individuelle pour passer d’un état d’infériorité à l’affirmation et la reconnaissance de soi-même. « Seule la violence exercée par le peuple, violence organisée et éclairée par la direction permet aux masses de déchiffrer la réalité sociale, lui en donne la clef. Sans cette lutte, sans cette reconnaissance dans la praxis, il n’y a plus que carnaval et flonflons. Un minimum de réadaptation, quelques réformes au sommet, un drapeau et, tout en bas, la masse indivise toujours « moyenâgeuse », qui continue son mouvement perpétuel. » Fanon n’était pas un apôtre de la violence, mais son analyste subtil et pragmatique[39].

Fanon décrivit avec une force extraordinaire comment la liberté nationale devenait souvent son contraire : « la malédiction de l’indépendance ». Comment put-il décrire avec une telle exactitude ce qui avait à peine commencé à apparaître ? Un ami proche et un leader du FLN, Abane Ramdane, associé à l’aile radicale du FLN, se fit assassiner en 1958. Le FLN assassinait impitoyablement les opposants internes qui ne suivaient pas la ligne du parti.

Fanon vit aussi et tenta d’analyser les partis indépendantistes du Ghana et du Sénégal qui arrivèrent au pouvoir. Au Ghana, après l’indépendance, le contraste était saisissant : la rhétorique radicale du leader Kwame Nkrumah révélait sa vacuité face aux compromis et à la continuité du pouvoir colonial après l’indépendance. La déception personnelle de Fanon est tout aussi patente à la lecture des pages de son ouvrage classique. Césaire tourne le dos à l’indépendance et accepte le giron français. Le grand poète de la négritude et nouveau président du Sénégal, Leopold Senghor, a trahi la révolution algérienne – votant avec l’Assemblée française pour une extension de pouvoirs extraordinaires – et a accepté le compromis de De Gaulle d’une Communauté française d’États africains. La liberté africaine et l’indépendance ont révélé de faux prophètes.

Mais deux événements principaux, l’un contemporain et l’autre bien antérieur, dévoilaient la véritable nature des indépendances. D’abord, Fanon vit la crise du Congo se dérouler sous ses yeux. Un parti nationaliste gagna les élections en 1960, dans le cadre d’élections véritablement démocratiques et transparentes, suscitant la jubilation des Congolais. Mais quelques jours après la cérémonie d’indépendance, le pays connut une sécession. Deux provinces riches en ressources minières se détachèrent, le Katanga et le Kasai, soutenues et armées par la Belgique, le vieux pouvoir colonial. Sept mois après son élection, en janvier 1961, le leader du MDC, Patrice Lumumba, que Fanon avait rencontré au Ghana, se fit assassiner par les Belges et leurs « marionnettes » congolaises. L’indépendance économique et politique réelle ne saurait être acceptée par les pouvoirs coloniaux. La conclusion qu’en tira Fanon était que l’Afrique devait trouver ses propres outils et mener une guerre implacable contre l’invasion impériale et « la pseudo bourgeoisie » qui usurpe les forces de la libération nationale.

Ensuite, Fanon pouvait voir au travers du masque de la libération nationale en raison de sa propre trajectoire. Lecteur acharné, il avait étudié l’histoire et la philosophie avec un plaisir qui stupéfia ses contemporains, il « semblait avoir tout lu ». L’Amérique latine avait gagné son indépendance des générations avant l’Afrique. L’indépendance, notait-il, avait été un combat sincère, puis un compromis désespérant. Il était d’accord avec Aimé Césaire pour dire qu’à Haïti – le pays qui avait arraché son indépendance à la France après une révolution d’esclaves dans les années 1790 – « le problème colonial » avait d’abord été posé dans ses grandes contradictions, dans la mesure où le pays s’était battu, avait gagné et avait ensuite vécu l’impuissance que l’indépendance représente dans un monde dominé par plusieurs États impérialistes. Fanon, désespéré, écrit dans Les Damnés de la terre : « La bourgeoisie nationale de certains pays sous-développés n’a rien appris dans les livres. Si elle avait mieux regardé vers les pays d’Amérique latine, elle aurait sans nul doute identifié les dangers qui la guettent »[40]. Fanon était une figure de l’Atlantique noire : sa vie, ses expériences et sa pensée transatlantique, choisissant et développant les apports des Caraïbes et des Amériques, pouvaient enrichir et étendre les analyses sur les luttes menées en Afrique.

Après un court répit dans sa maladie, mais sachant toujours qu’il disposait d’une espérance de vie incroyablement courte, Fanon insista pour faire une présentation magistrale aux troupes de l’ALN, à Ghardimaou à la frontière tuniso-algérienne, d’une version préliminaire du chapitre célèbre des Damnés de la terre, « Mésaventures de la conscience nationale », mais aussi des leçons de la Critique de la raison dialectique de Sartre qu’il avait récemment lu avec enthousiasme.

De retour à Tunis, Fanon rédigea les derniers chapitres de son livre – une période d’activité que son ami devait voir comme un moment tragique et intense : « Les Damnés de la terre sont à lire comme un message urgent, délivré à l’état brut, non corrigé ; nous n’osions pas contester certains passages devant un homme qui lisait son texte devant les quelques proches dont nous étions, en se promenant de long en large dans sa chambre à Tunis, malade et se sachant condamné, désirant à toutes forces dire dans une langue superbe ce qu’il avait à dire »[41]. Alors que la nuit rampait inextricablement à travers le ciel, la vie de Fanon ne faiblit pas, mais sembla se condenser.

Acceptant finalement le traitement aux États-Unis qui pourrait prolonger sa vie, Fanon partit pour Washington début octobre 1961. Huit semaines plus tard il mourut à l’Institut national de santé, au Maryland. Fanon s’est battu avec la mort jusqu’à la fin. Quand il fut finalement hospitalisé, dans ces États-Unis qu’il détestait, il se battait toujours. Sa femme et son jeune fils vinrent le rejoindre. Finalement, la maladie le fit taire. Ce précoce et brillant messager de la libération disparaissait. La dernière demande de Fanon consistait à ce que son corps soit enterré dans l’Algérie libérée. Avant qu’il ne soit parti pour les États-Unis, il s’était plaint à ses frères et sœurs du FLN : « En partance pour son dernier voyage à New York, il nous a dit à l’aéroport de Tunis : « Vous avez de la chance : vous verrez l’indépendance de l’Algérie, mais moi, non ! » »[42].

Héritage

Parmi les organisations d’opposition les plus efficaces dans le Pakistan contemporain se trouve la Fédération d’étudiants Baloch (BSO) qui n’est pas strictement une opposition étudiante, mais davantage une organisation nationaliste laïque. Ses adhérents se trouvent parmi la jeunesse rurale qui a rejoint la ville pour trouver du travail. Le manifeste du BSO est la traduction en urdu des Damnés de la terre de Frantz Fanon. Une des organisations issues du BSO est l’Armée Baloch de libération. L’orientation idéologique du BSO se caractérise par la confusion, comme le socialiste pakistanais Sartaj Khan l’explique : « Le BSO a été inspiré par la lutte de guérilla de Che Guevara et dans le passé était sous l’influence tant du maoïsme que du stalinisme. Beaucoup de ses leaders, comme le docteur Allah Nazar Baloch, prétendent être des marxistes. Mais, comme d’autres, le mouvement nationaliste Baluchi a subi une désorientation politique sérieuse à la suite de la chute du Mur de Berlin »[43].

Il serait injuste de résumer ainsi l’héritage de Fanon. Son influence fut beaucoup plus grande et plus difficile à figurer. Mais la confusion de marxisme, de maoïsme et de tactique de guérilla pointe une troublante réalité. Fanon était à la fois brillant et véhément, il prit fait et cause pour les libérations nationales et les révolutions, mais son refus de penser comment un mouvement pouvait s’organiser autour des syndicats et d’une politique ouvrière indépendante a limité la portée positive de ses idées. Au lieu de cela, l’orientation de Fanon vers les campagnes et le lumpenprolétariat lui a gagné beaucoup de partisans dans les années 1960 et 1970, mais a contribué à enfermer ses propres alternatives dans un horizon bien circonscrit[44].

Il est cependant possible de remettre en contexte l’absence de la classe ouvrière dans le paradigme de Fanon. La défaite du mouvement urbain, en grande partie du fait d’une campagne de terreur urbaine et de la grève limitée fameusement représentée dans le film La Bataille d’Alger, conduisit le FLN à se retirer de la lutte politique dans les villes. De plus en plus, les syndicalistes et les sympathisants du FLN urbains furent encouragés à quitter les villes et les lieux de travail, à se déplacer vers les campagnes pour travailler dans les wilayas. Ce qui fut ensuite connu comme la stratégie révolutionnaire fanoniste après 1961, traduit assez largement les échecs et les divisions de la guerre d’Algérie et les choix politiques faits par le FLN.

Il serait ridicule de condamner Fanon pour des fautes auxquelles il était difficile d’échapper dans la période, alors que son écriture et sa vie nous offrent tellement d’occasions de le célébrer et de l’étudier. Fanon appartient tout entier à la tradition radicale et à la période de décolonisation. Modestement, il participa à la promotion et à l’influence du FLN, mais Les Damnés de la terre – par sa capacité à capter la colère du monde – eut un impact considérable sur des mouvements de libération nationale à travers le continent et le monde. Il fut peut-être au XXesiècle la figure la plus importante de la lutte idéologique contre le colonialisme.

Mais il y a bien davantage à célébrer dans la vie de Fanon que sa seule production littéraire relativement limitée. Il était un auteur réticent. Jamais il n’apprit à taper à la machine, et il dicta tous ses livres et ses articles. Il avait besoin de faire le tour d’une pièce à pas cadencés, ses bras s’agitant, son esprit cherchant une autre métaphore, ou l’expression qui résumerait sa passion et la colère qu’il ressentait, ou encore la synthèse d’une philosophie de la praxis dont la révolution avait besoin.

L’activisme de Fanon, le besoin de faire quelque chose de concret, était profondément ancré chez lui. En 1955, il avait voulu se battre pour le FLN, qui était forcé de lui dire en des termes on ne peut plus clairs qu’il disposait de suffisamment de volontaires. À la fin des années 1950, il avait essayé de discuter et de faire pression en faveur « d’une légion africaine » – une force militaire entièrement africaine – pour résister à l’impérialisme occidental. En 1960, il avait envisagé d’établir un front au sud de l’Algérie, en amenant clandestinement depuis l’Afrique occidentale à travers 2000 km une force expéditionnaire susceptible de libérer l’Algérie à partir de l’Afrique subsaharienne. Fanon dicta ses livres quand des forces indépendantes de sa volonté l’empêchèrent d’agir. Après son accident au Maroc en 1959, ou durant sa leucémie en 1961, il écrivit Les Damnés de la terre en tentant désespérément d’apporter une contribution qui aurait prévenu la dégénérescence de la révolution. Fanon était un révolutionnaire véhément et aiguisé, en constant mouvement.

Par son engagement au FLN, comme propagandiste et comme « militant discipliné », Fanon était le porte-voix de la révolution algérienne et des luttes de libération africaine. Il fournit aussi un avertissement, même s’il ne put proposer une alternative à la hauteur, quant aux menaces et à la limitation de cette même liberté à laquelle il s’était consacré. Mais un échec terrible subsiste dans le travail de Fanon. Seul parmi ses contemporains, il a examiné les dangers du pouvoir post-colonial. Selon lui, une pseudo bourgeoisie lâche usurpe les espoirs et les libertés des luttes de libération nationale. Après l’indépendance, les aspirations à une liberté réelle ont été jetées par-dessus bord. Pour la majorité du continent africain, où Fanon passa une grande partie de sa vie adulte, les structures apparemment radicales de la révolution nationaliste se durcirent dans le moule staliniste du Parti-État. Fanon a diagnostiqué ce piège porté par la libération nationale, mais sa conception d’une nation comme création dynamique de l’action du peuple, ne lui a pas fourni de solution quant à l’enfermement qui accompagnait les indépendances.

Sa contribution monumentale soulevait des questions et expliquait « la malédiction » que représenterait la libération nationale pour les nations nouvellement décolonisées. D’autres mouvements et d’autres leaders, sous l’influence du travail de Fanon, tentèrent de proposer des alternatives aux échecs des indépendances. Il comprit aussi que la transformation du monde, la création d’une humanité nouvelle et socialiste, demanderait en dernière instance l’unité entre le Nord et le Sud, mais que cela ne pourrait arriver qu’une fois que la classe ouvrière européenne aura arrêté de jouer au jeu attentiste de « la Belle au bois dormant ».

Aujourd’hui, dans le contexte des révolutions tunisienne et égyptienne et des luttes se déroulant à travers l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient, Fanon doit continuer de nous interpeller, pour ses intuitions extraordinaires concernant l’action révolutionnaire et ses avertissements quant aux pièges du nationalisme et de la libération nationale.

Fanon regarde toujours par dessus notre épaule.

Leo Zelig

Traduction : Vincent Bruand. Révision de la traduction : Stella Magliani-Belkacem et Francis Sitel.

Source : http://www.contretemps.eu/

Notes

[1] Rapport extrait de Hsinhua News Agency, International Affairs Committee, janvier 1959.

[2] Ezekiel Mphahlele, « Accra Conference Diary » in Langston Hughes An African Treasury, Crown Publisher, 1960.

[3] Les écrits de Fanon influencèrent Malcolm X. Celui-ci s’appropria les déclarations de Fanon sur l’idée que la libération devait être obtenue « par tous les moyens nécessaires ».

[4] Nikhil Pal Singh, « The Black Panthers and the ‘Undeveloped Countries’ of the left » in the Black Panther Party Reconsidered, Charles E. Jones (éd.), Black Classic Press, 1998, p.76.

[5] David Macey, entretien, Leeds, Grande Bretagne, 14 octobre 2010.

[6] Les deux études les plus significatives sur Fanon sont d’une part l’extraordinaire biographie de David Macey, Frantz Fanon : a Life, Granta, 2000 et, d’autre part, la superbe étude de Nigel Gibson, Frantz Fanon : The Post-Colonial Imagination, Polity, 2003.

[7] Il n’y a pas eu non plus de tentative de comprendre l’ensemble de l’œuvre de Fanon du point de vue du marxisme classique et du socialisme international.

[8] Ce travail s’inscrit dans une recherche en cours sur la vie et la pensée de Fanon. Elle est basée sur des entretiens avec ceux qui ont connu Fanon en Algérie et en Tunisie.

[9] David Macey, entretien, idem.

[10] Extrait d’une lettre de Frantz Fanon adressée à ses parents, reproduit par Alice Cherki, Frantz Fanon, Portrait, Seuil, 2000, p.25.

[11] Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal, Présence Africaine, 1983, p.57-58.

[12] Voir Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Seuil, 1952.

[13] Ian H. Birchall, « Socialism or identity politics : a reply to Linda A Bell » in Sartre Studies International 4 (2) : 69-78, 1998, p.70.

[14] Voir l’excellent article de David Macey, «  »I am my own foundation » : Frantz Fanon as source of continued political embarrassment » in Theory, Culture and Society 27, (7-8), 33-51, 2011, p.41.

[15] Peau noire…, op. cit., p.116-117.

[16] Ibid, p.220.

[17] Ibid, p.216.

[18] Je suis ici tributaire des intuitions de Kim Wale.

[19] Cité in David Macey, Frantz Fanon : A Life, op. cit., p.203.

[20] Voir Jean-Louis Planche, Sétif 1945 : Histoire d’un massacre annoncé, Perrin, 2006.

[21] David Macey, «  »I am my own foundation…, op. cit., p.37.

[22] Pierre et Claudine Chaulet, entretien, Alger, Algérie, 15 décembre 2010.

[23] Frantz Fanon, Pour la révolution africaine, Maspero, 1964, p. 60.

[24] Pierre et Claudine Chaulet, entretien, idem.

[25] Ibid.

[26] Voir l’excellent ouvrage de Sylvain Pattieu, Les Camarades et les Frères : trotskistes et anarchistes dans la guerre d’Algérie, Syllepse, 2002.

[27] Frantz Fanon, L’an V de la révolution algérienne, La Découverte, 2001, p.5.

[28] Ibid, p.6.

[29] Ibid, p.6.

[30] Cet argument rappelle clairement les soutiens hypocrites des politiciens et commentateurs européens et américains aux révolutions récentes en Égypte, Libye et en Tunisie. Les « foules » dans les rues d’Afrique du Nord peuvent être célébrées pour autant qu’elles sont considérées comme non-violentes et pacifiques. Or, pas une seule des insurrections populaires n’a été absolument non-violente.

[31] Ibid, p.7.

[32] Mohamed Harbi et Benjamin Stora, La Guerre d’Algérie, Robert Laffont, 2004.

[33] Nigel Gibson, entretien, 3 novembre 2010.

[34] Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, Maspero, 1961, p.131.

[35] Ibid, p.84.

[36] Voir Leo Zeilig (éd), Class Struggle and Resistance in Africa, Haymarket, 2009.

[37] Dans le cas de Fanon cependant, il est difficile de ne pas se dire que son approche reflétait l’échec d’Abane à tourner la révolution algérienne vers les villes et les zones urbanisées, plus qu’une analyse sérieuse et critique du rôle de la classe ouvrière dans les pays en développement.

[38] Les Damnés…, op. cit., p.70.

[39] Ibid, p.110.

[40] Ibid, p.130

[41] Pierre et Claudine Chaulet, entretien, idem.

[42] Ibid.

[43] Sartaj Khan, « Crisis and Conflict in Pakistan » in International Socialism 2 (126), 2010, www.isj.org.uk

[44] Pierre Chaulet souligne une autre faiblesse, qu’il affirme découler des vertus mêmes pour lesquelles Fanon est tant célébré : « La force du style de Fanon, qui est psychiatre, philosophe et poète plus que penseur politique, donne un souffle particulier à ses fulgurances prophétiques, et même à ses erreurs » (entretien, idem). Ses énoncés généraux et imprécis conféraient un extraordinaire pouvoir à son expression comme ils se prêtaient à une interprétation trop extensible et problématique.

 
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