mardi, 24 octobre 2017
 

HOMMAGE À FRANÇOIS MASPERO

François Maspero (décédé le 11 avril) appartenait à ce monde des intellectuels critiques authentiques qui ont fait l’honneur de la France de l’époque, au-delà de ses frontières. Des intellectuels qui osaient voir, osaient penser, osaient écrire et dire, osaient combattre sans répit l’injustice sociale et le crime colonial.

Prenant la défense du peuple algérien dans son combat pour la reconquête de son indépendance, F. Maspero avait été désigné par l’Oas comme cible à abattre.

La Joie de Lire, c’était aussi la Joie de Combattre pour les causes justes des hommes, des femmes, des peuples engagés sur la longue route de l’émancipation.

Cette France n’est plus. La France n’est plus qu’une province du monde atlantique qui, de Wall Street à la Banque centrale de Frankfort, est gouvernée par l’oligarchie de la finance. La France est devenue une province d’une Europe présidée par un fonctionnaire luxembourgeois au service des paradis fiscaux. Les intellectuels critiques ont été chassés de la scène, qu’occupent désormais seuls des énarques – bons élèves de business schools – , le clergé médiatique au service de l’oligarchie, des bouffons pipolisés. La France sans ses intellectuels critiques, c’est la monarchie du XVIIIe siècle sans Voltaire, sans Diderot, sans Jean Jacques Rousseau.

Une autre France viendra. Et lorsque les générations à venir auront retrouvé le chemin de la pensée critique, le chemin du combat émancipateur pour la liberté, l’égalité, la solidarité, elles redécouvriront l’exemple de Maspero. L’esprit de Maspero vit et vivra.

Samir Amin

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FRANÇOIS MASPERO, IN MEMORIAM

François Maspero est mort le 11 avril 2015 à l’âge de 83 ans. Seul et bien discrètement. La disparition, deux jours plus tard de Günter Grass et d’Eduardo Galeano, bien plus célèbres sur la scène internationale - l’un Prix Nobel de littérature, l’autre une des grandes voix de l’Amérique latine - a achevé de noyer la sienne.

Pourtant, en France, il a marqué considérablement la deuxième moitié du dernier siècle ; et donc ma génération, née dans l’immédiat après-guerre. Je tiens d’abord à citer, dans une période marquée par une violence idéologique croissante et de plus en plus de belles déclarations indignées, ce qu’il écrivait de son père (mort à Buchenwald) dans son autobiographie « Les Abeilles et la guêpe » :

« Ce qui différencie d’abord les camps politiques -Buchenwald, Dachau ou Ravensbrück - des lieux d’extermination proprement dits (...) Auschwitz, Birkenau, Treblinka, Sobibor, c’est que dans les seconds étaient envoyées des victimes innocentes, et dans les premiers étaient enfermés, majoritairement, des combattants volontaires. Le terme même de « déporté résistant » exclut la notion de victime. Se battre contre le nazisme, ce fut se battre contre les camps de la mort, qui en étaient la pire incarnation. En connaissance de cause. En sachant que le camp et la mort pouvaient être au bout du combat. Je n’ai jamais considéré mon père comme une victime. Ni comme un héros. Mais comme un homme ordinaire suffisamment conséquent avec lui-même pour agir comme il estimait que devait agir tout homme ordinaire. A fortiori, n’étant pas le fils d’une victime, je ne me suis jamais pris moi-même, si peu que ce fût, pour une victime. ».

Autant dire que Maspero ne tenait pas vraiment à être admiré, encore moins encensé, pour ses engagements.

Et pourtant, s’il y a eu des hommes engagés, il en a bien fait partie. Plus encore que sa célèbre librairie du Quartier latin (La Joie de lire), où je suis passée bien des fois dans les années 1970 avant sa fermeture en 1975 (et il y aurait tant à dire sur son histoire), ce sont les Éditions Maspero qui m’ont marquée. Plus particulièrement la Petite collection Maspero, riche de tant d’auteurs divers mais tous animés par la foi en l’homme, depuis Frantz Fanon jusqu’à Mao Tse-Toung, en passant par Célestin Freinet et Paulo Freire, Louise Michel et Rosa Luxembourg, Guérin et Nizan, Éric Hobsbawn et Maurice Godelier. Des éditions créées en 1959, au plein milieu de la guerre d’Algérie, une époque où, croyez-le bien, ce n’était ni simple ni facile d’être contre « l’Algérie française. »

Au terme d’années difficiles marquées par un acharnement politique presque sans exemple à son encontre, Maspero passe la main à François Gèze qui fit des Éditions Maspero « La Découverte ». Mais il a continué dans son coin à être des combats de l’anticolonialisme, de l’anti-impérialisme et d’une manière générale de tous les vrais combats de gauche ; il habitait dans un village non loin de chez moi, où il était dans l’annuaire, à une époque où il était de bon ton, à gauche, de se sentir ciblé par l’extrême-droite, qui en fait n’a pas à ma connaissance renouvelé alors ses hauts faits de ses belles époques précédentes. Il y commit « Le Roissy-Express », ouvrage à la « gloire » du Rer B que j’ai emprunté durant quarante ans de ma vie, pour aller au travail ou à Paris.

Je ne voudrais pas jouer les vieilles râleuses qui se lamentent sur leur jeunesse, d’autant plus que ce serait trahir complètement François Maspero. Mais je me demande s’il existe encore des gens de ce calibre ?

Michèle Mialane est professeure d’allemand retraitée, traductrice et éditrice, membre de Coorditrad et de Tlaxcala.

Source : http://pambazuka.org

 
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