vendredi, 22 novembre 2019
 

IMPERIALISMES, OPPRESSIONS ET RESISTANCES EN AFRIQUE-S d’avant avant-hier à aujourd’hui

produit par le groupe de travail « Afriques » du NPA.

Du début de l’esclavagisme, initié dès le XVème siècle, aux politiques anti-immigré-e-s de l’Europe forteresse actuelle, en passant par le colonialisme, les faits marquants de l’Histoire des rapports entre les puissances occidentales et le continent africain restent le pillage, l’exploitation et le racisme. La France n’échappe pas à cette règle. Bien au contraire, son rôle a été et demeure l’un des plus néfastes pour les peuples d’Afrique. Un rapide rappel historique s’impose, pour pouvoir comprendre et changer cet état des choses.

AUX ORIGINES DU CAPITALISME

La compréhension de ce qui se passe en Afrique nécessite de revenir au début du XVe siècle, au moment où l’Europe va prendre son essor économique en détruisant celui du continent africain. La traite négrière transatlantique qui fera, selon certaines estimations, plus de 17 millions de victimes(1), a été un facteur déterminant dans l’accumulation du capital en Europe. Elle permit l’exploitation des mines d’or sur le continent sudaméricain, la mise en place d’immenses plantations de canne à sucre et de champs de coton, et constituera aussi un débouché à la production des marchandises d’Europe en Afrique. Enfin elle fut absolument déterminante pour la construction navale, le développement des compagnies maritimes et d’assurance et pour l’expansion des ports européens qui deviendront les moteurs du développement économique du continent européen(2). La traite brisa net l’évolution politique, économique et sociale de l’Afrique. Loin d’être un monde arriéré, « sans Histoire » et vivant en vase clos, le continent africain était depuis des siècles un lieu de développement politique, économique et culturel extrêmement riche de diversités(3). Mais la trajectoire singulière de ces sociétés devait se trouver dramatiquement percutée par l’arrivée des premiers bateaux venus d’Europe avec dans leurs valises le projet esclavagiste. Du fait des véritables saignées démographiques qui s’effectuent à un rythme soutenu(4) ; du climat d’incertitude et d’insécurité qui a pesé sur les populations razziées, obligées dès lors de s’adapter à une vie précaire et mobile, peu propice à une activité agricole stable ou à l’innovation technologique, et qui devront s’installer sur de nouvelles terres inhospitalières. Mais surtout, à cause de l’apparition de structures économiques concentrées sur le commerce d’esclaves. Cette économie de traite a progressivement éliminé les autres activités économiques et deviendra hégémonique. C’est le début d’un processus, qui demeure, où l’économie africaine est modelée dans le seul but de répondre aux besoins des firmes de l’Occident. Ce type de relations interdira tout développement économique autonome ultérieur. La traite européenne a eu aussi une autre conséquence qui perdure de nos jours : l’apparition du racisme moderne. Elle se différencie, par sa nature et son intensité, des prises de captifs qui se pratiquaient entre peuples africains. Dans ces cas, les captifs jouaient un rôle économique et social particulier. Ils finissaient généralement par être intégrés, à plus ou moins long terme, à la société dans laquelle désormais ils vivaient. Le statut d’esclave n’était donc pas un statut social figé, à la différence du nouveau système européen, où on naît esclave, de génération en génération. De plus la marchandisation nie le caractère humain de l’esclave, l’associant à un « bien meuble »(5). Ce processus de déshumanisation de l’esclave noir a donné naissance au racisme, qui deviendra un élément central de la politique colonialiste des principaux pays européens. La mise en esclavage des populations africaines ne se fit pourtant pas sans heurts. Il fallut un certain temps et d’énormes quantités de canons et d’eau de vie pour soumettre les nombreux empires, royaumes, cités-Etats qui résistèrent à la traite, pour certains jusqu’au début du 17e siècle. Et dans les colonies américaines, les révoltes d’esclaves seront courantes, et parfois même victorieuses, comme à Saint-Domingue (Haïti) en 1791 où est proclamée la première République noire de l’Histoire(6)

LE DEVELOPPEMENT DU COLONIALISME

Au fil du temps, en Grande-Bretagne, suivie rapidement par les autres principales puissances européennes, le capital marchand se transforme en capital industriel. C’est bientôt l’époque de la révolution industrielle, financée par l’or des colonies et le sang des esclaves. Les industries du textile et de la sidérurgie sont en plein essor, et elles ont besoin de matières premières telles que le coton ou l’huile de palme (pour la lubrification des machines à vapeur). La politique esclavagiste est progressivement abandonnée car elle ne correspond plus aux nécessités économiques de l’heure. Le capital, désormais engoncé dans ses frontières nationales, cherche de nouveaux marchés et de nouvelles sources de ravitaillement. L’impérialisme se développe. Les premiers arrivés sont les premiers servis : la Grande- Bretagne, la France et, de manière moindre, le Portugal s’engagent dans une course effrénée à la conquête de nouveaux territoires, qui se conclut en 1885 par le traité de Berlin qui entérine le partage du continent africain. Issu de l’idéologie esclavagiste, le racisme prend de nouvelles formes. Désormais, le colonialisme se pare d’humanitarisme sous la forme du devoir des civilisations « supérieures » vis-à-vis des « races inférieures ». Sous les oripeaux de « progressisme » des Lumières, ce n’est que mépris, haine et détestation pour les peuples et les cultures autochtones(7). Les armées européennes vont coloniser la quasi-totalité de la planète et de l’Afrique. Face aux résistances que la conquête suscite, les régiments coloniaux n’hésiteront pas à massacrer des populations entières pour imposer le nouvel ordre colonial(8). Soldats, missionnaires et administrateurs sont le tiercé gagnant du colonialisme. Les Européens, France en tête, vont imposer de nouvelles règles économiques avec le travail forcé et l’adoption d’une économie exclusivement orientée vers l’exportation des matières premières qui intéressent l’Europe (café, cacao, coton, huile de palme, caoutchouc, minerais et métaux précieux). Les administrateurs vont ainsi détruire les cultures vivrières, provoquant d’immenses famines sur le continent(9). Ils empêcheront également tout trafic commercial inter et intra-africain ; chaque région se trouvant ainsi isolée ne pourra commercer qu’avec la métropole par le biais de sociétés monopolistiques détenues par les colons. A terme, ce système bloquera l’émergence de marchés régionaux, condition indispensable à un développement économique autonome. Les colonialistes vont aussi systématiquement faire obstacle à tout développement industriel un tant soit peu conséquent, ce qui sera un frein à la diffusion de connaissances, de techniques et de qualifications industrielles. Le colonialisme va donc instaurer une division internationale du travail où l’Afrique se trouve structurellement dépendante. Cette situation reste d’actualité de nos jours. Dans la même veine, il mettra en place des systèmes de pouvoir et de gouvernement caractérisés par l’autoritarisme, la violence et le néopatrimonialisme. Ce dont hériteront les régimes ultérieurs, avec les conséquences que l’on sait…

DES LUTTES ANTICOLONIALES AUX INDEPENDANCES

La Première Guerre mondiale représentera un véritable tournant, en montrant à une échelle de masse ce que peut être le capitalisme et ses effroyables boucheries. Dans le même temps, la Révolution russe de 1917, qui va ébranler toute la vieille Europe, soulève, quant à elle, l’espoir d’un autre monde possible. L’Afrique sera mise à contribution pour l’effort de guerre à travers l’accentuation du travail forcé et la création de bataillons de tirailleurs, des soldats des colonies africaines qui iront combattre dans les tranchées. Ils vont vivre ainsi à coté de soldats européens et partager leur vie et leur sort : les débâcles, la peur et la prison. Cette situation va contribuer à démystifier la soi-disant « supériorité » de la civilisation occidentale et de l’homme blanc. Une nouvelle césure va également apparaître dans le mouvement ouvrier autour de l’internationalisme. La jeune Révolution russe va insuffler, avec la création de nouveaux partis communistes, la nécessité impérieuse de lutter contre son propre impérialisme. Cette ligne politique va alimenter les combats anticolonialistes et la solidarité avec les peuples africains. En parallèle, des sentiments nationalistes apparaitront en Afrique et donneront naissance à des luttes sous des formes diverses : artistiques, religieuses, coutumières ou syndicales, violentes ou pacifiques, contre le travail forcé, pour l’égalité des droits, voire dans certains cas, pour l’indépendance…(10) Ces luttes seront écrasées par une répression féroce tant par la Grande-Bretagne au Kenya ou au Nigéria que par la Belgique au Congo ou la France en Afrique de l’ouest et du centre. Quand, en 1939, l’Europe est de nouveau embrasée par la guerre, le capitalisme engendre les pires barbaries. La guerre contre l’Allemagne et l’Italie fascistes se fera sous le drapeau de la liberté, de l’indépendance nationale, du respect des droits humains, bref toutes ces valeurs qui, par ailleurs, sont foulées au pied dans les colonies. Une fois la victoire acquise, les vainqueurs refuseront d’écouter dans leurs colonies les revendications pour lesquelles ils se sont eux-mêmes battus et surtout pour lesquelles ils ont mobilisé des centaines de milliers d’Africains(11). Malgré tout, après la Seconde Guerre mondiale, des mobilisations d’ampleur vont se dérouler contre la colonisation. La Révolution chinoise sera une étape décisive et deviendra un exemple pour les autres peuples des pays dominés. Une dynamique s’est enclenchée ; le processus de décolonisation est désormais inéluctable. Les bourgeoisies en prennent progressivement conscience. L’enjeu est alors d’accompagner ce processus et de le rendre compatible avec le capitalisme international. D’un côté, elles manieront la répression contre l’aile radicale et combative, comme au Cameroun contre l’UPC, à Madagascar contre le MRDM (une centaine de milliers de morts), et en Côte d’Ivoire contre les secteurs indépendantistes du PDCI où la terreur à grande échelle fut pratiquée (incendie de villages, assassinats de militants comme le sénateur Victor Biaka Boda). D’autre part, elles favoriseront les organisations et les dirigeants qui vont accepter le projet néocolonialiste. Leurs fonctions seront de tout changer…pour ne rien changer. La France va exceller dans ce domaine et si elle concède formellement, bon gré mal gré, les Indépendances aux pays africains dans les années 1960, elle maintiendra l’essentiel de sa domination tant économique, militaire que culturelle.

AUJOURD’HUI LE NEO-COLONIALISME

Les nouveaux Etats africains vont être étroitement surveillés par l’impérialisme français. Les dirigeants de ces Etats seront souvent d’ex-politiciens, militaires, voire agents secrets (comme au Gabon) de l’époque coloniale. Ceux qui contesteront, peu ou prou, l’ordre néocolonial, seront assassinés comme Ruben Um Nyobé au Cameroun en 1958, Patrice Lumumba au Congo en 1961, Sylvanus Olympio au Togo en 1963, Thomas Sankara au Burkina- Faso en 1987. La France va, de fait, par le biais de la monnaie (le Franc CFA), de ses bases militaires, de la Francophonie, influencer, voire même dans certains cas comme en Centrafrique, diriger les pays africains au profit de sa politique étrangère et de ses grandes firmes (Elf/Total, Areva, Bolloré, Air France etc.). Elle n’hésitera pas à intervenir militairement, une soixantaine de fois, soit pour sauver les dictatures, soit pour renverser les gouvernements trop indépendants aux yeux de l’Elysée. Les gouvernements français, qu’ils soient de droite ou de gauche, ont mené la même politique en utilisant les mêmes réseaux, bénéficiant d’argent occulte(12). En installant des dictatures de la pire espèce au pouvoir et en les protégeant, en encourageant et participant à la corruption, elle a permis qu’un racisme se développe de manière perfide quant à la soi-disant incapacité des Africains à gérer leurs propres affaires. N’ayant « jamais enlevé ses habits de colons », elle continue de refuser de faire face à son passé colonial et à son présent néo et postcolonial, qui pourtant la ronge aujourd’hui de toutes parts(13). En imposant un modèle économique d’exportation au détriment d’un développement agricole et industriel qui permette l’autosuffisance alimentaire et énergétique, en encourageant l’endettement des pays pour des projets aussi coûteux qu’inutiles ou pour des dépenses d’armement, en faisant aujourd’hui pression pour que ces mêmes pays signent des Accords de partenariat économiques (APE) qui enlèvent toute protection réglementaire et douanière aux marchés africains, entraînant faillite des paysans et des petites industries locales, la France porte une lourde responsabilité dans les difficultés sociales et économiques de l’Afrique.

S’INSPIRER DU MEILLEUR DES LUTTES…

Le Nouveau parti anticapitaliste (NPA) se veut un outil de lutte contre le capitalisme et l’impérialisme, tant en France que dans ses anciennes (et actuelles) colonies, et de construction d’un nouvel internationalisme. Dans cette optique, il se bat principalement autour de deux axes : contre la politique néo-colonialiste de la France et son soutien aux dictatures africaines ; et en solidarité avec les luttes émancipatrices des peuples.

Le NPA porte ainsi résolument, vis-à-vis de la France, un certain nombre de revendications.

 Contre les interventions militaires françaises en Afrique, quel que soient les prétextes invoqués.

 Pour le démantèlement de toutes les bases et structures militaires (conseillers, aide technique, etc.).

 Contre le pillage des multinationales françaises en Afrique (Total, Areva, Bouygues, Bolloré, France Telecom, EDF, etc.)

 Pour une lutte contre les paradis fiscaux et l’aide aux détournements de fonds.

 Contre les accords de Cotonou et les Accords de partenariat économiques (APE).

 Pour l’abolition de la dette et le versement de réparations pour les préjudices subis.

 Contre les politiques anti-immigré-e-s.

 Pour la liberté de circulation, d’installation, le droit de vote et d’éligibilité des migrants étrangers.

 Contre le révisionnisme en matière d’histoire coloniale.

 Pour une enquête internationale sur les responsabilités françaises dans le génocide au Rwanda.

Le NPA soutient également activement les luttes des peuples d’Afrique.

 Pour le respect du droit fondamental des peuples « à disposer d’eux-mêmes ».

 Pour le respect de leurs droits et libertés démocratiques.

 Pour le contrôle des populations sur les politiques publiques (affectation des aides financières, attribution des contrats d’exploitation des matières premières, etc.)

 Pour une justice internationale forte et indépendante qui fasse rendre des comptes aux dirigeants corrompus et autoritaires, ainsi qu’à leurs complices.

 Pour un développement qui réponde aux besoins économiques, sociaux et culturels des populations.

 Pour une réelle coopération, et le partage des savoirs et des connaissances scientifiques et technologiques.

 Pour la solidarité avec les luttes pour la défense des écosystèmes.

Mai 2009


1 Sans compter les millions de celleux, mort-e-s lors des révoltes avant l’embarquement qui ont représenté jusqu’à 20 % des « sinistres » enregistrés par la compagnie d’assurance Loyd’s, ou engloutis pendant la traversée dans le « ventre de l’Atlantique ».

2 Cf. Eric Williams, Capitalisme et Esclavage, 1968.

3 Cf. Walter Rodney, Et l’Europe sous développa l’Afrique. Analyse historique et politique du sous développement, 1986.

4 En 1 siècle, entre 1500 et 1600, on estime que la population du continent est passée de 80 à 15 millions d’habitant-e-s.

5 Cf. le Code noir édicté en 1685

6 Cf. CLR James, Les Jacobins Noirs, 1983. Voir également l’édito d’Afriques en lutte, bulletin du groupe de travail « Afriques » de la LCR, n°13, avril-mai 2008.

7 Cf. Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, 1952.

8 Cf. Sven Lindqvist, Exterminez toutes ces brutes, 1999 ; Yves Benot, Massacres coloniaux, 2001.

9 Cf. Mike Davis, Génocides tropicaux, Paris, La Découverte, 2003.

10 Cf. Ousmane Sembène, Les bouts de bois de Dieu, 1960 ; ou Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal, 1939.

11 Au camp de Thiaroye (Sénégal) le 1er décembre 1944, à Sétif et Guelma (Algérie) le 8 mai 1945, à Madagascar, en 1947, c’est à coups de fusil que des centaines et des milliers de personnes manifestant pour le respect de leurs droits seront accueillies et massacrées.

12 Cf. F.X. Verschave, La Françafrique, 1998.

13 Cf. P. Blanchard et alii, La fracture coloniale, 2005 ; « Postcolonialisme et immigration », revue Contretemps, n°16, janvier 2006.

 
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