lundi, 20 novembre 2017
 

Interview d’Hamady Camara, gréviste de la faim en 1996

Afriques en lutte : Bonjour Hamady Camara, vous avez été un des grévistes de la faim lors de la lutte des sans papiers de 1996. Comment avez-vous rejoint la lutte ?

Hamady Camara : Je regardais la télévision lorsque j’ai entendu qu’il y avait une occupation des sans papiers du Gymnase Jappy. Je les ai rejoint aussitôt. A l’époque, c’était l’association Droit devant qui gérait la lutte avec les sans papiers. On m’a remis un badge et je n’ai plus quitté la lutte jusqu’au bout. J’y ai trouvé d’autres Mauritaniens comme moi. A l’époque, je me débrouillais et travaillais à mi-temps, j’ai tout laissé tomber pour me battre.

AEL : Comment s’est fait l’organisation ? Qu’en a t-il été de la collaboration entre les intellectuels comme Madjiguène Cissé, Babacar Diop et les autres sans papiers dont beaucoup étaient en foyer Sonacotra ?

HC : Droit devant a par la suite mis à notre disposition un autocar pour aller occuper un hangar vide de la rue Pajol (18ème arrondissement). Nous avons tout nettoyé et nous y sommes restés. Ce n’était pas toujours facile entre nous « les non-intellectuels » et les intellectuels. Car nous, tout ce qu’on voulait c’était avoir des papiers et vivre dignement dans ce pays. Les autres avaient d’autres revendication en lien avec la Françafrique, le néocolonialisme, la mal gouvernance etc... beaucoup de terme qui nous étaient assez lointains. Il y avait aussi des soutiens africains qui n’étaient pas sans papiers mais qui étaient là avec nous pour nous soutenir et nous aider et ça, c’était important.

AEL : Y’a t-il eu des tensions parfois ?

HC : Oui car comme je vous le disais, pour nous les sans papiers des foyers, il nous était difficile d’accepter toutes ces revendications supplémentaires car on voulait juste des papiers et nous étions prêts à aller jusqu’au bout. Chez moi, on dit que « lorsqu’un chasseur revient toujours bredouille de la chasse, il y a un moment où il part et ne revient plus sauf avec le gibier ». Ce proverbe Soninké m’a permis de tenir. C’était une question de dignité. Nous étions sortis du foyer pour obtenir des papiers. On ne pouvait pas revenir bredouille. Mais malgré les tensions de temps en temps, il y avait toujours respect des décisions prises.

AEL : Combien de temps a duré la lutte ? Pourquoi avoir choisi la grève de la faim ?

HC : Il faut savoir qu’on s’attendait à combattre jusqu’en 2000 et par chance Chirac a fait la dissolution de l’Assemblée nationale. On a crié victoire ! Avec tous les soutiens qu’on a eu, des personnalités connues, du cinéma, des hommes politiques, le fruit était mûr. De plus, nous avions le soutien de l’opinion publique française. Nous étions 300 et il fallait que tout le monde soit régularisé. Tout ou rien. Il y avait plusieurs collectifs mais pour la lutte, nous étions solidaires. Pour la grève de la faim, il faut savoir que tout le monde n’était pas pour. Madjiguène Cissé par exemple ne voulait pas que nous choisissions cette option. Mais nous étions à bout ! J’ai fait 52 jours de grève de la faim, 52 jours, c’est beaucoup mais la dignité nous a permis de tenir.

AEL : La lutte des sans papiers a t-elle contribué à la victoire de la gauche après la dissolution par Chirac de l’assemblée nationale ?

HC : Je ne sais pas mais à l’époque l’opinion publique était avec nous et il y avait aussi d’autres luttes qui ont servi de terreau à notre lutte. Tous les Français sont devenus conscients de notre existence et de notre réalité. Nous les Africains ne sommes pas là par hasard. Nos ancêtres sont morts pour la France. On aime la France aussi. Aujourd’hui, les Africains sont plus conscients. Moi par exemple, j’ai mes papiers mais je préfère que ma famille reste au pays et je ferai tout pour financer l’éducation de mes enfants dans les meilleures écoles. Ce que nous faisons dans nos villages est d’une grande importance. Parfois même nous prenons le relais de l’État, construisons centre de santé et école. Nous ne sommes que des travailleurs et nous avons quitté notre pays pour une meilleure vie, c’est tout.

AEL : Et aujourd’hui, qu’en est-il ? Êtes-vous en contact avec des sans papiers ?

HC : Oui bien sûr, c’est normal. Je leur donne des conseils quand je le peux. Mais il y a beaucoup de division entre les collectifs et une nouvelle donne les migrants de la mer. 20 ans après Saint-Bernard, le problème est toujours là. Pour moi, la solution, c’est de développer l’Afrique pour que ses enfants ne soient plus obligés de partir. Nous devons combattre la misère en Afrique en incitant les immigrés à investir en Afrique. Vous voyez, moi aussi je deviens politique.

Propos recueillis par Moulzo

Source : http://www.afriquesenlutte.org/notr...

 
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