dimanche, 24 septembre 2017
 

Livre : « Scottsboro Alabama », un pamphlet magnifique et puissant

Vingt-cinq mars 1931 : passagers clandestins découverts par la police ferroviaire d’Alabama, des hobos blancs sont expulsés de la ville, tandis que les neuf jeunes noirs du groupe, âgés de treize à dix-neuf ans, sont jetés en prison, accusés d’avoir violé deux femmes blanches également présentes dans le train. Quatre jours plus tard, le procès est bouclé. Sans preuve, huit d’entre eux seront condamnés à la pendaison. Cette histoire, tragiquement banale dans une Amérique où plus de cinq mille Noirs furent lynchés entre 1882 et 1946, est devenue l’un des épisodes emblématiques de la lutte pour les droits civiques et l’égalité raciale aux États-Unis. L’intervention d’une organisation communiste, l’International Labor Defence, entraîna, pendant quinze ans, une bataille juridique et politique. Le dernier accusé fut libéré en 1946.

Deux artistes immigrés, Lin Shi Khan et Tony Perez, apportent en cent dix-huit linogravures dessinées à Seattle en 1935, un vigoureux témoignage sur la condition des Noirs, de l’esclavage à l’entre-deux-guerres. Tombées dans l’oubli puis exhumées par un éditeur américain en 2002, elles sont enfin publiées en France dans une édition augmentée, par l’Échappée[1].

Le retentissant procès de Scottsboro s’inscrit dans le contexte de la Grande Dépression. Les Noirs, premières victimes de la crise, sont contraints d’errer sur les routes en quête d’une source de revenu. Le racisme est encore exacerbé par la misère ambiante.
 Pour un juge, un accusé noir est coupable d’avance, alors qu’il n’y a quasiment pas de jurés noirs. Les Noirs ne disposent alors que de très peu d’organismes de défense. Le Parti communiste américain, fondé au début des années 1920, engage alors une campagne de séduction auprès des Afro-Américains, prônant égalité raciale et mariage entre Blancs et Noirs. Il s’empare de l’affaire de Scottsboro et parvient à donner à cet événement une résonance nationale et internationale.

Le dossier de l’accusation reposait entièrement sur les affirmations des deux jeunes filles blanches, témoignages extorqués sous la menace d’une inculpation pour vagabondage et prostitution, de l’aveu même des prétendues victimes. L’accusation de viol était extrêmement courante pour ne pas avouer des relations interraciales interdites.

Le Parti communiste s’engage alors dans une campagne internationale contre la discrimination et les tentatives de lynchage orchestrées par les suprémacistes blancs du Ku Klux Klan et reprend les slogans de l’ILD « Don’t let them burn » et « Scottsboro must not die », auquel le Black lives matter semble faire dramatiquement écho aujourd’hui.

Au bout d’une longue procédure judiciaire entachée d’irrégularités, quatre garçons sont libérés, quatre autres reçoivent de très lourdes peines (de 75 à 99 ans), tandis que la condamnation à mort de Clarence Norris est confirmée, puis commuée en prison à vie avant la grâce en 1976. Tout au long des procès, les tensions sont palpables au sein de la défense. Pour le Parti communiste américain, accusé de vouloir avant tout recruter au sein de la communauté noire, cette affaire articule race et classe.

Ce livre replace les gravures dans le contexte des luttes politiques et sociales qui traversaient le Sud et rappelle qu’il faut saisir l’ouvrage dans ce climat de guerre pour la justice entre les races et entre les classes. Il élargit l’histoire de Scottsboro à celle de la communauté afro-américaine en général, de son déracinement par les marchands d’esclaves à son combat pour l’égalité et la dignité, aux côtés des Blancs miséreux.

Le trait, dépouillé, quasi expressionniste se fait tantôt rageur et violent tantôt plus allégorique. Les cent dix-huit linogravures sont accolées à des textes coup de poing.

L’affaire de Scottsboro resta emblématique des procès iniques à répétition. 
Des années après la scandaleuse condamnation de neuf adolescents noirs pour un viol imaginaire, le racisme n’en continue pas moins de sévir dans les cours de justice américaines.

Ce pamphlet, cri de révolte, magnifique et puissant, dégage toujours la même force, à l’heure de Ferguson, quand résonnent les noms d’Eric Garner, Michael Brown et Sandra Bland.

Gisèle Felhendler

[1] Lin Shi Khan et Tony Perez, Scottsboro Alabama, de l’esclavage à la révolution, 2014, L’Échappée

 
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