mardi, 21 novembre 2017
 

POLITIQUE HUMANITAIRE : Ce que les statistiques ne disent pas

DAKAR - Les mauvais bailleurs ont été réprimandés par le Premier ministre britannique David Cameron lors du sommet du G8, cette année, pour ne pas s’être efforcés de se rapprocher de l’objectif visé en termes d’aide au développement, à savoir 0,7 pour cent [du Revenu national brut] ; néanmoins, à en croire les organismes de surveillance du secteur de l’aide, la plupart des principaux bailleurs devraient eux aussi être rappelés à l’ordre car leur aide est liée à l’approvisionnement dans le pays donateur, et englobe les fonds dépensés sur leurs propres territoires.

D’après les estimations d’AidWatch, un groupe d’experts européens de l’aide représentant 1 600 organisations non gouvernementales (ONG), les membres de l’Union européenne ont gonflé le montant de l’aide déclaré en 2010, en y ajoutant 7,4 milliards de dollars (5,2 milliards d’euros) en réalité consacrés à l’annulation de dettes, aux étudiants étrangers et aux réfugiés accueillis sur leurs sols.

Cette somme représente près de 10 pour cent du montant total de l’aide accordée cette année-là.

Les bailleurs peuvent déclarer dans le cadre de l’aide publique au développement (APD) les coûts occasionnés par l’accueil de réfugiés pendant leur première année dans le pays donateur, et l’écolage des étudiants étrangers.

En 2009, année des dernières statistiques publiées, les Etats-Unis ont déclaré en tant qu’aide au développement la somme la plus élevée consacrée aux réfugiés accueillis sur leur sol (740 millions de dollars) ; le Canada et la France consacraient quant à eux les pourcentages les plus importants de leur aide (six et quatre pour cent, respectivement) aux réfugiés accueillis sur leurs territoires, selon Josh Lozman, chef du personnel chez ONE [ http://www.one.org/fr/ ], organisation militante du secteur humanitaire.

La France, l’Allemagne et le Canada, seuls pays du G8 à déclarer l’écolage des étudiants étrangers dans le cadre de l’APD, y consacrent respectivement 14, huit et neuf pour cent.

Consultants

Une bonne partie du reste de l’aide est liée - c’est-à-dire qu’elle est dépensée auprès de consultants et de fournisseurs issus des pays donateurs, a expliqué Karin Christiansen, directrice de l’ONG Publish What You Fund.

D’importants progrès ont été accomplis dans le déliement de l’aide : plusieurs bailleurs importants, dont le Royaume-Uni, le Canada, le Danemark, l’Australie, la Norvège et la Suisse ont officiellement cessé de lier leur aide ; l’aide bilatérale déliée est ainsi passée de 46 à 76 pour cent du montant total de l’aide entre 2001 et 2007, selon le Comité d’aide au développement de l’Organisation de coopération et de développement économiques (CAD-OCDE).

Ces statistiques ne tiennent toutefois pas compte de l’aide alimentaire et de « l’assistance technique ». Si l’on tient compte de ces secteurs, 17 pour cent de l’aide accordée par les pays membres de l’OCDE était liée en 2009, selon ONE ; les plus mauvais performants étant l’Italie (38 pour cent), les Etats-Unis (près d’un tiers) et l’Allemagne (27 pour cent).

Même lorsqu’il est interdit de lier l’aide, les entreprises des pays donateurs peuvent aisément remporter les contrats, à en croire Mme Christiansen. Selon une étude des contrats conclus par le Royaume-Uni en 2009, 65 pour cent avaient été accordés à des sociétés britanniques.

Lier l’aide la rend 30 pour cent plus chère, selon Mme Christiansen. « Lorsqu’elle est liée, l’aide est comme un genre de subvention. Même si vous êtes moins efficaces, vous remporterez le contrat », a-t-elle expliqué à IRIN.

« Délier l’aide, c’est assurer aux bénéficiaires une plus grande efficacité et une meilleure flexibilité, et permettre aux pays de mieux prendre en main leur propre développement », a indiqué M. Lozman. « C’est aussi plus rentable ».

Allègement de la dette et inflation

D’après les analystes, l’allègement de la dette ne devrait pas non plus être pris en compte dans les statistiques officielles de l’aide au développement, a indiqué Franz Berger, coordinateur chez AidWatch.

De nombreux bailleurs incluent les intérêts versés, actuels et à venir dans leurs statistiques, ce qui fausse les chiffres, a-t-il dit. « L’APD est présentée comme une somme destinée à sortir les ?pays ? pauvres et marginalisés de la pauvreté ; or, l’allègement de la dette n’étant pas un transfert de ressources à un pays en développement, il ne devrait pas être pris en compte ».

En fin de compte, les chiffres de l’aide varient sensiblement en fonction de qui les déclare et de la manière dont ils sont calculés. Dans le rapport sur la tenue des engagements du G8 [ http://www.g20-g8.com/g8-g20/g20/fr... ], publié à l’approche du sommet, les dirigeants déclarent n’avoir pas respecté les engagements de Gleneagles, pris en 2005 en matière d’aide au développement, à seulement un milliard de dollars près par an ; or, selon les estimations du CAD de l’OCDE, il leur aurait fallu accorder chaque année 22 milliards de dollars en plus pour atteindre l’objectif fixé - les bailleurs n’ont en effet pas tenu compte de l’inflation dans leur calcul, explique M. Berger.

A court terme, il est peu probable que l’aide dépensée dans le pays donateur et l’aide liée disparaissent, prévoit Mme Christiansen, mais en communiquant plus ouvertement les statistiques relatives à l’aide, l’on parviendrait au moins à engager un débat plus honnête, et l’on se querellerait moins sur l’exactitude des chiffres. « C’est pour cela que nous avons besoin de transparence - pour que nous puissions engager un vrai dialogue sur les statistiques. Nous ne pouvons pas influencer la prise de décisions sur les dépenses si toutes les informations que nous avons sont fondées sur des pressentiments et de la rhétorique ».

Les bailleurs de fonds se sont engagés à assurer davantage de transparence en signant, dans un premier temps, la déclaration de Paris [ http://www.oecd.org/document/18/0,3... ] sur l’efficacité de l’aide, en 2005 (un programme d’action global, destiné à améliorer la qualité de l’aide), et par la suite, le Programme d’action d’Accra, en 2008.

A l’avenir, Mme Christiansen espère voir apparaître des liens entre l’aide que les bailleurs consacrent aux projets de développement et les bases de données sur l’approvisionnement, afin que l’on puisse savoir exactement comment les fonds sont dépensés ; quelle proportion de l’aide est liée ; et dans quelle mesure l’approvisionnement est efficace. « Nous pourrons alors arrêter de nous quereller sans cesse pour savoir quels sont les bons chiffres, et commencer à aborder la question suivante, bien plus intéressante : l’aide fonctionne-t-elle vraiment ? », a-t-elle dit.

Progrès et mises en garde

Des progrès ont tout de même été accomplis, selon M. Lozman de ONE. Désormais, les bailleurs déclarent également « l’aide-pays programmable »- c’est-à-dire le montant de l’aide que les pays bénéficiaires peuvent programmer dans leurs budgets ; cette aide-pays programmable (APP) représentait, en 2009, 61 pour cent du montant total de l’aide officiellement accordée par les membres du G7, contre un tiers seulement en 2005.

Cette année, lors du sommet du G8, les dirigeants des pays membres ont mis l’accent sur la transparence de l’aide et la redevabilité, déclarant dans un communiqué : « Nous améliorerons la transparence de notre information sur l’aide. En particulier, nous déploierons des efforts supplémentaires pour publier des informations sur les sommes allouées, les dépenses et les résultats ».

ONE et Publish What You Fund ont accueilli favorablement ces engagements. Néanmoins Luca De Fraia, expert de la gouvernance mondiale et directeur adjoint de l’ONG ActionAid en Italie, souligne que les bailleurs doivent rendre des comptes aussi bien à leurs contribuables qu’aux bénéficiaires eux-mêmes.

Ces derniers mois, le discours des bailleurs portait essentiellement sur la redevabilité envers les contribuables - comme le montrent, par exemple, différentes déclarations d’Andris Piebalgs, commissaire européen au développement ; ainsi qu’un communiqué publié par le président Barack Obama et le Premier ministre britannique David Cameron à l’approche du sommet.

Selon M. Da Fraia, il faudrait instaurer un processus dans le cadre duquel les bailleurs de fonds seraient tenus de rendre des comptes s’ils ne parvenaient pas à tenir leurs engagements. « Aujourd’hui, le système est très déséquilibré », a-t-il dit, appelant à prendre des sanctions contre les bailleurs n’étant pas en mesure de rendre compte de leurs projets d’aide.

Ces questions, et d’autres encore, seront débattues à l’occasion du quatrième sommet de haut niveau sur l’efficacité de l’aide [ http://www.aideffectiveness.org/bus... ], qui se tiendra à Busan, en Corée du Sud, fin 2011.

Source : http://www.irinnews.org

 
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