vendredi, 13 décembre 2019
 

Que fait vraiment l’armée française en Afrique ?

Comment analyses-tu les évolutions de la présence militaire française en Afrique ?

Officiellement, depuis la réforme de la coopération militaire de la fin des années 1990, une « nouvelle » doctrine se mettrait progressivement en place, dont les axes principaux sont la recherche d’un mandat de l’ONU pour légitimer les interventions militaires, la multilatéralisation de certaines de ces opérations par associations de partenaires européens, et le dispositif RECAMP (renforcement des capacités africaines de maintien de la paix). Dans le livre, j’essaye de montrer que non seulement les « vieilles » méthodes n’ont pas disparu (opérations coup de poing pour sauver tel ou tel dictateur ; crimes ou complicité de crime de guerre au Congo-Brazzaville, en Côte d’Ivoire, en Centrafrique ou au Tchad, recours aux mercenaires etc.), mais j’examine dans le détail les opérations qui sont censées illustrer la « nouvelle » doctrine. Les mandats de l’ONU accordés aux interventions au Rwanda en 1994 ou en Côte d’Ivoire plus récemment, ne servent que de paravent aux intérêts français. L’implication des autres pays européens n’est pas un gage de légitimité et est à géométrie variable : forte si les intérêts sont réellement communs (opération Eufor-RDC en 2006, opération Atalante dans le golfe d’Aden depuis un an), et faible s’il ne s’agit que d’interventions françaises déguisées (Eufor-Tchad/RCA) l’année dernière. Quant au dispositif RECAMP, il a surtout servi à recycler la coopération militaire traditionnelle sous une nouvelle étiquette, ou à dissimuler une ingérence par armées africaines interposées. La « nouvelle » politique militaire de la France en Afrique relève du ripolinage, la logique de fond est restée la même.

Face aux nouvelles rivalités en Afrique, en particulier de la Chine et des Etats-unis, la France ne va-t-elle pas de fait être obligée de revoir ses ambitions militaires à la baisse ?

Si la Chine est un acteur économique de plus en plus important, il n’en va pas de même au plan militaire pour le moment. Les Etats-unis en revanche sont de plus en plus présents : base militaire officielle à Djibouti et garnisons officieuses dans d’autres pays, création d’un commandement militaire dédié à l’Afrique (Africom), coopération militaire accrue avec des pays traditionnellement encadrés par la France… A ma connaissance, il n’y a eu un réel affrontement indirect entre la France et les Etatsunis qu’au sujet de Mobutu dans l’ex-Zaïre, la France le soutenant militairement jusqu’au bout tandis que les Etats-unis appuyaient les armées rwandaises et ougandaises qui ont précipité sa chute. Il y a aujourd’hui des forces spéciales françaises et américaines dans certains pays comme la Mauritanie ou le Mali, sous couvert de lutte contre le terrorisme, mais leur présence est discrète et je ne sais pas si elles opèrent de manière coordonnée ou non. Je ne sais pas non plus si cette situation va pousser les autorités françaises à accentuer les économies budgétaires en matière de présence militaire, mais rien ne laisse pour l’instant présager une volonté politique de diminuer l’ingérence française en Afrique.

Quels sont les véritables enjeux pour la France de se maintenir à tout prix en Afrique plus, par exemple, qu’au Proche-Orient où elle a aussi des intérêts ?

Il faut remonter aux indépendances. Le maintien de l’armée française en Afrique avait des motivations proprement militaires, dans le cadre des stratégies liées à la guerre froide. Mais il s’agissait surtout de perpétuer une politique de domination politique et économique. C’était d’autant plus facile de déstabiliser ou se débarrasser de ceux qui s’y opposaient que c’est la France qui a formé les armées des pays nouvellement indépendants. Au plan politique, cette domination conférait à la France, à l’ONU notamment, le statut d’une grande puissance. Il ne faut pas négliger le poids des considérations idéologiques et la nostalgie coloniale, en particulier dans les Troupes de marine (ex-armée coloniale), dont est encore issue une part importante de la hiérarchie militaire. Au plan économique, il s’agissait d’abord d’assurer l’indépendance énergétique de la France (pétrole, uranium) au meilleur coût. Aujourd’hui, l’Afrique reste encore la poule aux oeufs d’or pour un certain nombre d’entreprises du CAC 40, dont les dirigeants ont des liens étroits avec l’élite politique française et africaine, à commencer par l’actuel président français. Cela dit, l’impérialisme français diversifie ses implantations militaires, puisqu’une base vient d’être ouverte à Abu Dhabi.

Comment expliques-tu le silence voire l’indifférence des médias français et de la société civile face à la politique criminelle de l’armée française en Afrique ?

Il y a à la fois des mécanismes de sous-information et de désinformation. L’information existe la plupart du temps (sans quoi ce livre n’aurait pas pu être écrit !), même si c’est avec retard par rapport à l’événement, mais elle n’est pas toujours relayée sauf par des médias spécialisés ou militants. Il y a également des mécanismes de censure ou d’auto-censure, comme on a pu le constater encore récemment lors des massacres commis par l’armée française contre des civils ivoiriens en novembre 2004. Le fait que les plus gros propriétaires de médias soient liés aux réseaux françafricains n’est évidemment pas étranger au problème. Non seulement l’information pertinente n’existe que je manière éparse, mais elle est en outre noyée dans un flot d’autres informations contradictoires, approximatives ou erronées. Cela tient à la fois à la paresse journalistique, aux clichés racistes sur l’Afrique hérités de la période coloniale, et au travail de dissimulation ou de diversion des services secrets ou du service de communication des armées. C’est ainsi que l’on peut assister en direct à un génocide en 1994 sans strictement rien y comprendre, et surtout pas que les autorités politiques et militaires françaises soutenaient activement les génocidaires…

A lire... Raphaël Granvaud, Que fait l’armée française en Afrique ?, Agone, octobre 2009, 18€ Raphaël Granvaud, De l’armée coloniale à l’armée néocoloniale (1830-1990), Survie, octobre 2009, en libre téléchargement : http://survie.org/publications/les-... coloniale-a-l-armee

 
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