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Afrique du sud - Le dialogue national : crise, opportunité et défi pour la gauche

D 26 octobre 2025     H 05:00     A Amandla !     C 0 messages


L’Afrique du Sud entre dans sa quatrième décennie de démocratie en proie à une profonde crise sociale, économique et politique. Cette crise ne touche pas seulement l’efficacité du gouvernement, mais aussi, plus largement, le système post-apartheid lui-même. La pauvreté, le chômage et les inégalités demeurent parmi les plus élevés au monde. Les institutions étatiques sont dysfonctionnelles et s’effondrent dans des domaines clés, des services de santé à l’éducation, en passant par Eskom, l’Agence ferroviaire de passagers et les municipalités locales. La criminalité, la violence et l’insécurité sociale hantent le quotidien.

Parallèlement, l’ANC, autrefois parti hégémonique de la libération nationale, a perdu sa domination politique. Sa part de voix est en baisse constante depuis 2004 et, lors des élections de 2024, elle est passée sous la barre des 40 %. Il a été contraint de former une coalition – le Gouvernement d’unité nationale (GUN) – qui comprend de vieux ennemis comme l’Alliance démocratique (AD) et des partis plus petits représentant des intérêts sectoriels étroits.

Mais loin de stabiliser le système politique, le GNU a exacerbé les contradictions. Cet arrangement représente un mariage de convenance entre élites, et non un programme pour faire face à la crise. Il est paralysé par des désaccords idéologiques et des intérêts concurrents. L’État demeure incapable de fournir les services de base ou de restaurer la confiance du public. L’économie continue de stagner, sans nouvelle orientation.

C’est dans ce contexte que l’ANC et la présidence ont lancé le Dialogue national. Ce dernier est présenté comme un forum permettant à tous les Sud-Africains – gouvernement, entreprises, syndicats, société civile et partis politiques – de se réunir et de trouver un terrain d’entente. Il est présenté comme le moyen d’élaborer un « nouveau consensus » ou « contrat social » pour sauver le pays.

La question est : un tel dialogue multi-classe, dans une société fracturée et polarisée comme l’Afrique du Sud, peut-il produire de véritables solutions à la crise ?

Un dialogue multi-classe peut-il produire un nouveau contrat social ?

Les profonds antagonismes de classe qui caractérisent la société sud-africaine ne peuvent être effacés par le dialogue. Et voir le milliardaire Cyril Ramaphosa demander avec hypocrisie : « Pourquoi tant de gens vivent-ils dans une pauvreté abjecte et si peu dans l’opulence ? » n’est pas bon signe. Illustration de Themba Siwela.

L’idée d’un dialogue national séduit beaucoup de gens. Elle semble susciter l’espoir qu’en nous asseyant tous autour d’une table, la raison l’emportera, des compromis seront trouvés et une voie à suivre sera tracée. La transition négociée en Afrique du Sud au début des années 1990 est souvent citée comme un exemple de l’efficacité du dialogue.

Mais cette hypothèse pose des problèmes fondamentaux. Premièrement, la période de transition a été marquée par une relative domination du mouvement de libération, jouissant d’une légitimité considérable. Les mouvements sociaux étaient puissants, et le capital aspirait à la stabilité et à la réintégration mondiale après les années de paria de l’apartheid. C’est dans ce contexte que les compromis ont été codifiés dans la Constitution de 1996.

Aujourd’hui, la situation est différente. Le capital est bien plus fort et mondialisé. L’ANC est faible et discrédité. Les syndicats recrutent moins de travailleurs et les organisations syndicales se sont fragmentées. Les mouvements sociaux radicaux qui contestaient autrefois la privatisation, les expulsions et le néolibéralisme ne sont plus que l’ombre de ce qu’ils étaient. Dans ce déséquilibre, le « dialogue multiclasse » risque de n’être qu’un mécanisme permettant à l’élite dirigeante de repenser les politiques néolibérales, de stabiliser son pouvoir et de consolider la légitimité de l’ANC.

Les profonds antagonismes de classe qui caractérisent la société sud-africaine ne peuvent être effacés par le dialogue. La crise de l’emploi, l’effondrement des services publics, la marchandisation des besoins fondamentaux et les inégalités extrêmes ne sont pas le fruit d’une mauvaise communication ou d’un malentendu. Ils sont ancrés dans la structure de l’économie et les choix politiques néolibéraux opérés depuis 1996. Un dialogue national qui élude cette réalité ne peut aboutir à un véritable « nouveau contrat social ». Et voir le milliardaire Cyril Ramaphosa demander avec hypocrisie : « Pourquoi tant de gens vivent-ils dans une pauvreté abjecte et si peu dans l’opulence ? » n’est pas un bon signe.

Le défi pour la gauche

Pour la gauche sud-africaine, le Dialogue national pose de sérieux défis. D’une part, il risque de n’être qu’un simple exercice de relations publiques pour l’ANC et ses alliés. D’autre part, un rejet pur et simple ou un boycott comporte des risques de marginalisation.

En réalité, la gauche n’est pas en position d’ignorer un processus qui se déroulera à travers le pays lors de sessions thématiques et de dialogues locaux. Le mouvement syndical progressiste est profondément divisé, de multiples fédérations se disputant des effectifs en baisse. Le Cosatu reste lié à l’ANC, malgré des décennies de trahisons. Le Saftu, bien qu’indépendant, est faible et déchiré par des tensions internes. Le projet politique du Numsa s’est évaporé.

L’état des mouvements sociaux communautaires est encore plus inquiétant. Des organisations autrefois dynamiques, comme le Forum anti-privatisation et la Campagne d’action pour le traitement, se sont effondrées, ont été récupérées ou se sont repliées sur elles-mêmes. Cette faiblesse a ouvert la voie à l’émergence d’idées réactionnaires au sein de la classe ouvrière.

La montée des courants xénophobes en est l’exemple le plus frappant. L’Opération Dudula et d’autres groupes d’autodéfense exploitent la souffrance réelle des chômeurs et des pauvres. Ils détournent la colère de la classe capitaliste et de l’État vers les ressortissants étrangers. La xénophobie est devenue un élément toxique du « bon sens » de la classe ouvrière, démontrant à quel point les idées progressistes ont perdu du terrain.

Dans ce contexte, dénoncer simplement le Dialogue comme une perte de temps et de ressources, comme le font instinctivement de nombreux militants, risque de marginaliser davantage la gauche. Pire encore, cela permet aux voix réactionnaires de dominer sans contestation.

Pensez stratégiquement, agissez tactiquement

La gauche doit plutôt adopter une approche tactique. Le Dialogue national peut être initié par l’ANC pour tenter de se redresser, mais il crée aussi un espace de confrontation d’idées.

Participer au Dialogue ne signifie pas l’approuver sans discernement. Il doit plutôt servir de plateforme pour reconstruire l’organisation, affiner les messages politiques et nouer des liens avec des couches plus larges de la société. En s’engageant, les organisations de gauche peuvent faire valoir leur analyse de la crise, dénoncer le capital et les dysfonctionnements de l’État, remettre en question les orthodoxies néolibérales et proposer une vision alternative du développement.

Il est important que cela soit lié à la préparation des prochaines élections locales. Le Dialogue offre l’occasion de toucher des communautés au-delà des cercles restreints que la gauche fréquente actuellement. Il offre l’occasion de tester et d’affiner l’éducation populaire, les slogans et les revendications.

Construire un message positif

Si la gauche veut utiliser efficacement le Dialogue, elle doit développer un message positif et convaincant. La crise de l’emploi doit être au cœur de ce message. La gauche doit être la force politique qui s’exprime face à cette réalité avec des propositions concrètes. Celles-ci devraient inclure :

Un programme de logement de masse mené par les pouvoirs publics : répondre au déficit de logements tout en stimulant la demande de matériaux de construction, de briques, de ciment et d’industries connexes.

Reconstruire les transports publics, en particulier le transport ferroviaire de passagers : disposer de transports abordables et sûrs est essentiel à la vie de la classe ouvrière et peut stimuler l’activité industrielle dans les domaines de l’acier, de l’ingénierie et de la fabrication de matériel roulant.

Redistribution des terres et soutien à l’agriculture à petite échelle : fourniture de terres, de semences et d’intrants agricoles pour promouvoir les moyens de subsistance ruraux, la souveraineté alimentaire et l’agro-industrie.

Développement des soins de proximité et de l’emploi en santé publique : répondre aux besoins sociaux tout en créant des emplois dignes.

Il ne s’agit pas de projets utopiques. Ce sont des mesures concrètes qui peuvent absorber un grand nombre de travailleurs, stimuler les industries en aval et améliorer la vie des populations.

Rompre avec le néolibéralisme

Cependant, un tel programme ne peut être réalisé dans le cadre néolibéral qui domine l’Afrique du Sud depuis 1996. L’austérité – la réduction des dépenses sociales pour apaiser les investisseurs – a étranglé la capacité d’action de l’État. La libéralisation des échanges a ravagé les industries nationales. L’externalisation a alimenté la corruption et anéanti les capacités de l’État.

La gauche doit affirmer haut et fort qu’il est essentiel de rompre avec le néolibéralisme. Si Donald Trump peut imposer des droits de douane sous couvert de « l’Amérique d’abord », l’Afrique du Sud n’a aucune raison de rester soumise à l’Organisation mondiale du commerce ou aux diktats du Fonds monétaire international. Nous avons besoin de politiques commerciales, industrielles et financières qui accordent la priorité aux besoins des Sud-Africains en particulier, et des pays du Sud en général.

L’Afrique du Sud est l’un des pays les plus inégalitaires au monde, avec une concentration scandaleuse de richesses aux mains d’une élite restreinte. Une fiscalité progressive – hausse des impôts sur le revenu et la fortune, taxation des transactions financières, lutte contre la fuite illicite de capitaux – peut générer les ressources nécessaires.

Vers un engagement stratégique

Utiliser le Dialogue national de manière stratégique implique également de reconnaître l’urgence de développer des cadres. Sans une couche d’organisateurs, d’éducateurs et de militants dotés d’analyses claires et de compétences politiques, la gauche restera faible et réactive.

Les militants doivent être équipés non seulement pour critiquer le néolibéralisme, mais aussi pour présenter des alternatives cohérentes, dans un langage qui résonne auprès des citoyens ordinaires. Cela implique de relier des politiques abstraites au vécu des communautés – qu’il s’agisse du prix des taxis, de l’effondrement des cliniques ou du désespoir du chômage des jeunes.

Le Dialogue national est incapable de s’attaquer aux racines structurelles des inégalités, du chômage et de l’effondrement de l’État. Mais pour la gauche, ignorer le Dialogue serait une erreur. Il peut servir de plateforme pour reconstruire une organisation, affiner les messages et tisser des liens avec les communautés. Il peut contribuer à préparer le terrain pour les élections locales et la longue lutte pour reconstituer un mouvement ouvrier militant et conscient de sa classe.

En proposant un message audacieux, pratique et socialiste – des emplois grâce aux travaux publics, au logement, aux transports et à la réforme agraire ; une rupture avec le néolibéralisme ; et une taxation des riches – la gauche peut commencer à inverser la tendance.

Amandla ! Collectif

Traduction automatique de l’anglais