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La véritable situation de la faim en Afrique du Sud

D 22 avril 2026     H 05:30     A Marc Wegerif     C 0 messages


En mars 2026, la Commission sud-africaine des droits de l’homme a tenu une enquête nationale sur le système alimentaire du pays . Certains l’ont qualifiée d’« audiences sur la faim ». Ces audiences portaient essentiellement sur la forte prévalence de la faim en Afrique du Sud, malgré la richesse du pays et l’abondance des denrées alimentaires.

Dans son discours sur l’état de la nation du 12 février 2026, le président Ramaphosa n’a pas évoqué la faim ni le niveau d’insécurité alimentaire dans le pays. Il a toutefois reconnu que la Constitution exige de l’État qu’il « réalise progressivement le droit de tous les Sud-Africains à l’alimentation ». Il a également affirmé qu’« en élargissant notre système de protection sociale grâce à l’allocation d’aide sociale d’urgence (SRD), nous avons réduit le nombre de personnes vivant dans la précarité alimentaire » et que « l’allocation SRD a permis à des millions de Sud-Africains d’échapper à la précarité alimentaire ». Le président a ensuite souligné un point important : « La majeure partie des fonds alloués aux aides sociales est consacrée à l’alimentation et au transport. »

L’ Enquête nationale sur la sécurité alimentaire et nutritionnelle menée en 2023 a révélé que 63,5 % des ménages sud-africains souffraient d’insécurité alimentaire, à des degrés divers. Cela représente des dizaines de millions de personnes confrontées quotidiennement à la difficulté de se nourrir correctement, dont 17,5 % en situation d’insécurité alimentaire grave. Non seulement ces niveaux d’insécurité alimentaire sont inacceptables, mais ils ne cessent de s’aggraver ; par exemple, la prévalence de la sous-alimentation est passée de 3,3 % en 2006-2007 à 10 % en 2022-2024. Et ce, malgré l’obligation constitutionnelle et les aides mentionnées par le président Ramaphosa.

La conséquence la plus extrême est la mort d’enfants par la faim. Au cours des 18 derniers mois, 973 enfants sont décédés de malnutrition dans les hôpitaux, soit près de deux enfants par jour. On estime que le nombre réel d’enfants mourant de faim pourrait être dix fois supérieur – près de 20 enfants par jour – si l’on tient compte de la malnutrition comme cause sous-jacente. Outre ces décès, plus d’un enfant sur quatre souffre de retard de croissance à l’âge de cinq ans en raison d’une mauvaise alimentation. Ces enfants en sont affectés à vie et ne pourront jamais atteindre leur plein potentiel.

Il est difficile de comprendre comment cela peut se produire.

Financement insuffisant

Il est intéressant de constater que le président Ramaphosa a évoqué l’allocation de soutien alimentaire (SRD) comme un moyen de se prémunir contre la « précarité alimentaire », alors que le seuil de pauvreté alimentaire fixé par le gouvernement est de 855 rands par mois. Ce montant correspond à la somme nécessaire, selon le gouvernement, pour se procurer uniquement les calories suffisantes. Les experts en alimentation et nutrition affirment que cela ne constitue pas une alimentation saine, qui requiert bien plus que des calories. Or, ce seuil de pauvreté alimentaire est, comme le président ne peut certainement pas le savoir, plus du double de l’allocation SRD de 370 rands par mois. L’allocation de soutien à l’enfance (CSG), récemment augmentée à 580 rands par mois, reste également nettement inférieure (275 rands par mois) au seuil de pauvreté alimentaire. L’allocation SRD et la CSG permettent sans aucun doute à de nombreuses personnes de survivre, mais pas dans le respect de leur dignité ni avec une alimentation adéquate.

De plus, sachant que le président est conscient que les personnes en situation de pauvreté, y compris les bénéficiaires d’aides sociales, consacrent une part importante de leurs ressources limitées à l’alimentation, on aurait pu s’attendre à ce que la valeur de ces aides suive l’inflation alimentaire. Or, ce n’est pas le cas. En février dernier, l’allocation de base pour les familles (CSG) a augmenté de 3,6 % et les pensions de 3,4 %, alors que les données les plus récentes sur l’inflation alimentaire à cette date (chiffres de janvier 2026) indiquaient une inflation de 4,4 %.

En clair, les personnes qui dépendent des pensions et des allocations de soutien aux familles (CSG), sans parler de l’allocation de soutien aux personnes âgées (SRD) qui n’a subi aucune modification, avaient déjà du mal à se nourrir il y a un an. Aujourd’hui, elles peuvent se permettre encore moins.

La faim dans des endroits inattendus

Le fléau de la faim touche de nombreuses couches de la société, souvent considérées comme peu vulnérables. Par exemple, comme l’ont souligné les auditions de la Commission sud-africaine des droits de l’homme (SAHRC), les étudiants universitaires issus des ménages les plus pauvres sont fréquemment confrontés à la faim. Cela compromet fortement leurs études et, par conséquent, réduit les bénéfices de l’enseignement supérieur pour les personnes concernées, freinant ainsi le développement des compétences à l’échelle nationale. Dans les cas les plus graves, des jeunes restent prisonniers de la pauvreté intergénérationnelle lorsqu’ils abandonnent leurs études universitaires à cause de la faim, et ce malgré leur potentiel académique.

L’État apporte un soutien aux étudiants issus des familles les plus modestes grâce au Programme national d’aide financière aux étudiants et à la Fondation nationale de la recherche pour les étudiants de troisième cycle. Cependant, ces aides sont souvent insuffisantes pour couvrir tous les frais, y compris une alimentation saine. Pire encore, les retards annuels dans leur versement contraignent des milliers d’étudiants à se nourrir pendant des mois.

Pourquoi cela se produit-il ?

Plusieurs autres pays africains affichent de meilleurs résultats concernant les principaux indicateurs de la faim , tels que la prévalence de la sous-alimentation et du retard de croissance. C’est le cas notamment du Sénégal et du Ghana, dont le PIB par habitant est inférieur à celui de l’Afrique du Sud. Cette situation semble s’expliquer par les fortes inégalités qui règnent en Afrique du Sud. Celles-ci se caractérisent par la domination des entreprises et la concentration des ressources dans le système alimentaire ; la majorité de la population a un accès limité à la terre et aux opportunités économiques. Comparés à l’Afrique du Sud, la plupart des pays africains possèdent un secteur informel beaucoup plus important. Un plus grand nombre de personnes ont accès à la terre, et les marchés alimentaires publics sont plus nombreux, offrant ainsi davantage d’opportunités aux vendeurs ambulants et autres micro-entreprises.

Avant et après la fin de l’apartheid en 1994, l’économie et le système alimentaire sud-africains ont connu une libéralisation généralisée, incluant leur intégration à l’ordre économique mondial. Les offices et réglementations étatiques des produits de base, qui avaient favorisé une minorité privilégiée, ont été démantelés au lieu d’être réorientés pour mieux répondre aux besoins de la majorité. Ceux qui avaient profité de l’apartheid étaient les mieux placés pour tirer parti de cette libéralisation, d’autant plus que les réformes agraires et autres réformes de redistribution se sont avérées inefficaces. De ce fait, le système alimentaire est devenu plus inégalitaire après l’apartheid, quelques entreprises et fonds d’investissement en détenant désormais des parts toujours plus importantes.

Dans les secteurs de l’agroalimentaire dominés par les entreprises, la rémunération du travail a diminué par rapport à celle du capital. Les investissements dans la mécanisation et l’informatisation ont augmenté, tandis que la précarisation de l’emploi s’est accentuée et que les travailleurs restent surexploités. Ce constat s’applique à tous, des ouvriers agricoles aux caissiers de supermarché. Les ouvriers agricoles et leurs familles sont parmi les plus touchés par la faim et l’insécurité alimentaire, notamment pendant les périodes de soudure où la main-d’œuvre est moins nécessaire dans les exploitations.

C’est là un exemple frappant de la manière dont les coûts de reproduction ne sont pas couverts par les employeurs du secteur agroalimentaire. Lorsque les exploitations agricoles n’ont pas besoin de main-d’œuvre, les travailleurs se tournent vers l’État pour survivre grâce à des aides insuffisantes, avant d’être rappelés dans les exploitations lorsque leur travail est de nouveau requis. Ainsi, les aides publiques, tout en contribuant à la survie des travailleurs, subventionnent en réalité les exploitations agricoles, qui ne couvrent pas l’intégralité des coûts liés à la subsistance de la main-d’œuvre dont elles dépendent. Ceci souligne également que les mesures visant à rendre l’alimentation plus abordable ne doivent pas se faire au détriment de ceux qui travaillent à la production et à la distribution des aliments.

L’État réagit, mais de façon insuffisante.

Le gouvernement met en œuvre de nombreuses mesures pour lutter contre la faim. Le système d’allocations, malgré ses limites évoquées précédemment, constitue l’intervention la plus importante pour aider les populations à survivre. Le Programme national de nutrition scolaire fournit un repas chaud à environ neuf millions d’élèves chaque jour d’école.

Cependant, d’importantes lacunes persistent dans la réponse de l’État à la faim, lacunes aggravées par le manque de cohérence entre les nombreuses interventions mises en œuvre. Il est reconnu depuis longtemps que les mille premiers jours, c’est-à-dire de la conception jusqu’aux deux ans de l’enfant, sont les plus importants pour une bonne nutrition, garantissant ainsi le développement complet et sain de chaque enfant. Or, le soutien apporté durant ces mille premiers jours est limité et fragmenté. Peu d’aides sont disponibles pour les femmes enceintes, dont beaucoup perdent leur emploi ou leurs revenus professionnels au cours des derniers mois de leur grossesse. L’allocation de soutien à l’enfance (ASE) n’est souvent versée que plusieurs mois après la naissance, et son obtention est semée d’embûches. C’est particulièrement vrai pour les femmes vivant dans la pauvreté et celles ayant de jeunes enfants, qui doivent se déplacer dans les bureaux de l’administration pour faire leur demande, et le versement de l’allocation prend plusieurs mois. Ainsi, les femmes, et par conséquent leurs bébés, souffrent souvent de la faim durant les derniers mois de leur grossesse et les premiers mois de la vie de leur nouveau-né. Tous les enfants ne fréquentent pas les centres de développement de la petite enfance (DPE), et tous les centres DPE ne reçoivent pas la subvention publique destinée à la nutrition infantile. De ce fait, de nombreux bébés et enfants ne bénéficient d’aucun soutien nutritionnel direct pendant les phases clés de leur développement.

Aucun plan efficace

Un Plan national de sécurité alimentaire et nutritionnelle (PNSN) quinquennal avait été mis en place pour la période 2018-2023. L’évaluation de ce plan a révélé qu’il n’avait pas été appliqué dans son intégralité et qu’il était donc inefficace. Parmi les raisons de cet échec figure l’absence de création du Conseil national de sécurité alimentaire et nutritionnelle (CNSN), qui était censé piloter et coordonner sa mise en œuvre. Un autre facteur déterminant a été le manque d’engagements budgétaires spécifiques.

Les travaux d’élaboration du nouveau Plan national de sécurité alimentaire et nutritionnelle (PNSAN) sont en cours depuis près de deux ans. Ayant participé à ce processus, je salue les efforts déployés par le ministère national de l’Agriculture (MNA) pour élaborer ce nouveau plan et associer un large éventail de parties prenantes et d’experts. Malheureusement, à ce jour (mars 2026), le pays ne dispose d’aucun plan pour garantir le droit constitutionnel à l’alimentation (sécurité alimentaire et nutritionnelle pour tous) depuis plus de deux ans. De plus, le Comité national de sécurité alimentaire et nutritionnelle (CNSAN) n’est toujours pas créé et aucun nouvel engagement budgétaire en faveur de la sécurité alimentaire et nutritionnelle n’a été annoncé.

Un changement est nécessaire

L’État doit prendre en compte la réalité constitutionnelle qui lui confère un rôle central dans l’éradication de la faim et la garantie du droit à l’alimentation. Il est impossible de laisser la lutte contre la faim aux seules forces du marché dans une économie dominée par les entreprises et marquée par de profondes inégalités, où les profits des investisseurs priment sur la santé des populations et la vie de milliers d’enfants chaque année. L’État doit intervenir de manière systématique pour le bien de tous, et en particulier des plus vulnérables.

Les dépenses consacrées à garantir la sécurité alimentaire et nutritionnelle, en particulier durant les mille premiers jours, permettront au pays de réaliser des économies à long terme et d’améliorer ses ressources humaines, essentielles à un avenir plus prospère.

Parmi les autres interventions possibles, les aides sociales, notamment l’allocation de grossesse pour nouveau-nés (CSG), doivent être alignées sur le coût d’une alimentation saine, supérieur au seuil de pauvreté alimentaire actuel. Le pouvoir d’achat alimentaire de ces allocations doit être préservé par un ajustement annuel, au moins en fonction de l’inflation alimentaire. Un soutien nutritionnel complet est nécessaire pour garantir à toutes les femmes enceintes et à tous les nouveau-nés l’accès à une bonne nutrition. Cela pourrait impliquer que les femmes enceintes puissent demander et percevoir la CSG avant la naissance de leur enfant, ou qu’une nouvelle allocation de grossesse soit créée.

Outre l’octroi de subventions, l’État doit intervenir dans l’économie pour maîtriser les prix alimentaires et améliorer l’accessibilité des aliments essentiels. Cela requiert une approche globale, fondée sur des recherches rigoureuses. Ainsi, un ensemble de mesures peut avoir un impact réel sans effets indésirables. Par exemple, les agriculteurs, les ouvriers agricoles et les autres acteurs de la filière agroalimentaire ne doivent pas supporter le coût de l’amélioration de l’accessibilité alimentaire.

Faciliter l’accès à la terre pour un plus grand nombre de personnes, tout en ouvrant l’espace réglementaire et physique, notamment les marchés locaux, à un plus grand nombre de vendeurs et de transformateurs de produits alimentaires, pourrait constituer une intervention cruciale. Cela contribuerait à améliorer l’accessibilité et le coût des aliments. Cela permettrait également à un plus grand nombre de personnes vivant dans la pauvreté de subvenir à leurs besoins grâce au système alimentaire. Un tel cadre politique d’accessibilité alimentaire devrait faire partie du Plan national de sécurité alimentaire (PNSA), qui doit être finalisé, budgétisé et mis en œuvre. Nous attendons le Comité national de sécurité alimentaire (CNSA) promis, qui devra assurer une mise en œuvre coordonnée et qui nécessitera un leadership fort de la part des acteurs gouvernementaux et non étatiques.

Les citoyens et leurs organisations doivent s’organiser pour agir afin d’améliorer la sécurité alimentaire de leurs familles et de leurs communautés, et exiger des mesures pour éradiquer la faim. L’ Union contre la faim est une initiative que les personnes sensibles à la faim peuvent rejoindre et soutenir. Les associations de consommateurs, les groupes religieux, les mouvements étudiants, les syndicats et bien d’autres ont tous intérêt à mettre fin à la faim et, unis, peuvent faire la différence.

Marc Wegerif est professeur agrégé et coordonnateur du programme d’études du développement à l’Université de Pretoria. Il est également chercheur principal au Centre d’excellence DSTI-NRF pour la sécurité alimentaire . Il s’exprime ici à titre personnel.

Source : https://www.amandla.org.za

Traduction automatique de l’anglais