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Cameroun : Lapiro de Mbanga, un musicien très politique

D 2 mai 2011     H 04:08     A Ingrid Alice Ngounou, Mohamadou Houmfa     C 2 messages


Libéré le 8 avril dernier après 3 ans derrière les barreaux, le célèbre artiste musicien camerounais s’est illustré par un attachement viscéral à la politique

Il est difficile de trouver aujourd’hui des camerounais qui ne savent rien de Lapiro de Mbanga. Même ceux de la toute dernière génération ont entendu parler de lui. Tant il est vrai que les médias ou plutôt, les circonstances ne cessent de le placer sous les feux de l’actualité. Après sa condamnation à trois années de prison pour son implication présumée dans les émeutes dites de la faim dans la ville de Mbanga, « Ndinga Man » comme l’appellent ses fans a tout de suite été couronné par une Organisation Non Gouvernementale américaine. C’est que, l’homme de Mbanga est un artiste qui respire la politique. Il a toujours su choisir le bon moment pour se mettre au devant de la scène. Sa vocation, contester le pouvoir. D’abord dans ses chansons et ensuite dans l’opposition politique. Lapiro de Mbanga, leader d’opinion incontesté, est finalement devenu un redoutable contradicteur du pouvoir. Condamné à trois ans de prison ferme au lendemain des émeutes de février 2008 pour « complicité de pillage en bande, d’attroupement et d’obstruction sur la voie publique », il n’a cessé de clamer son innocence.

L’homme au talent incontesté

Né en 1957, à Mbanga au Cameroun, LAMBO SANDJO Pierre Roger (LAPIRO) entre dans l’univers de la création musicale en 1978 avec l’album « Persévérance ». Avec une moyenne de 3 albums par an, son talent explose. Il produit ensuite « Nkon nu si, la terre, le monde » en 1979, « Pas argent no love », en 1985, et « No make erreur » en 1986. Très vite, ses textes laissent transparaître un esprit militant et combattant. Il explique : « Je me suis senti investi d’une mission, j’ai finalement choisi, et je persiste là dedans. J’ai côtoyé les gens comme Fela, Jimmy cliff, j’ai aussi beaucoup lu, et déjà jeune, j’avais remarqué beaucoup d’inégalités sociales, qui pour moi sont des armes redoutables de division. Pour tout dire, je suis fils d’un milliardaire, qui a grandi avec sa grand-mère, et autour, il y avait tellement d’inégalités comparées au luxe ostentatoire chez mon père. C’est, je pense, ce qui a produit le déclic en moi ». En 1987, il refait surface avec l’album « Surface de réparation » et 2 ans plus tard avec « Memba wy ». Sa popularité grimpe en flèche et s’explique en partie par le fait que, Lapiro s’exprime dans un style de langage très populaire pour dire ses textes. Le « pidjin ». « Je parlais un moment à la grande majorité de la population qui à l’époque n’allait pas à l’école. Si vous avez des parents bien, qui ont de l’argent, vous allez à l’école, sinon c’est le quartier. Ils sont donc devenus de plus en plus nombreux, ne parlant ni le français, ni l’anglais. Pour communiquer, il fallait mélanger le pidjin, un peu de français, et les langues vernaculaires afin d’obtenir cet argot, qui est devenu très populaire ».

l’artiste engagé

Bien plus, ce qui lui vaut la sympathie populaire, c’est qu’il s’érige en défenseur des populations. Propulsé par sa popularité, il sera très sollicité au début des années 90. Au moment même où l’avènement de la démocratie provoque les premiers spasmes au pays des lions indomptables. « J’ai rencontré FOCHIVE (Directeur du Cener, Délégué général à la sûreté nationale), J’ai aussi rencontré John FRU NDI (leader de l’opposition, Ndlr) et les autres » avoue t-il. Justement, une certaine opinion accuse le chanteur d’avoir tenté de céder aux sirènes du pouvoir. Un leader politique de l’époque fait même véhiculer l’idée selon laquelle il aurait reçu 22 millions de Francs CFA du parti au pouvoir. En tout cas, l’artiste organise un « concert de réconciliation » le 20 Juin 1991. Il affirme alors vouloir proposer une alternative à la situation de tension politique de la période. Mais le concert tourne pratiquement à l’émeute. Lapiro a sa propre explication : « On est venu donner de l’argent aux badauds pour lancer des pierres, ce qui a entraîné la fuite, la dispersion de la foule, les images de la CRTV à l’époque en témoignent ». Malmené par certains leaders de l’opposition et par certains journaux, l’artiste contre-attaque avec l’album « Na wu go pay » qui lui vaudra le prix de la Fondation Afrique en création. Son album suivant « lef am so » se situe dans la même veine.

Chef de quartier à Mbanga, il a définitivement basculé dans l’opposition à la faveur de l’élection municipale en 2007 où, il a enfilé les couleurs du principal parti de l’opposition, le Social Democratic Front (SDF). Surprise ! Il perd les élections alors même que sa popularité est restée intacte.

L’homme et la constitution de son pays

Autre combat de l’artiste, son opposition à la modification de la constitution de 1996. Au plus fort du débat sur la modification de l’article 6 de la loi fondamentale portant limitation des mandats présidentiels à deux, l’artiste s’est invité au débat dans une chanson intitulée « Constitution constipée ». Il y dénonce l’intention du président camerounais Paul Biya de vouloir s’éterniser au pouvoir. Il ose même en faire une interprétation devant les autorités invitées au spectacle offert par le comité d’organisation de l’ascension du Mont Cameroun à Buea. Intrépide, il apporte aussi son soutien à un autre artiste, Joe La Conscience, qui initie une marche de plus de 200 kilomètres pour s’opposer à la retouche de la loi fondamentale. Pas question de permettre lâchement au président Paul Biya de modifier la constitution camerounaise sans broncher. Surtout, pense t-il, il a lamentablement échoué. « Je suis chef de quartier et je vois les populations souffrir. Il y a un déficit de policiers, de magistrats, d’enseignants, de médecins, d’eau, d’électricité, il y a un déficit partout. Rien que pour ça, je ne peux pas accepter que la personne qui est la cause de tout ce malheur soit président à vie ! »

Ecroué à la prison de New Bell à Douala parce qu’il aurait encouragé les émeutiers à perpétrer les casses à Mbanga, l’homme est désormais libre. Et inchangé.

Ingrid Alice Ngounou, Mohamadou Houmfa

Source : http://journalducameroun.com

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